L’_architecture romane_ procède de l’art romain et de l’art byzantin,
certainement et directement. Suivant Quicherat, «l’_architecture romane_
est celle qui a cessé d’être romaine, quoiqu’elle tienne beaucoup du
romain, et qui n’est pas encore gothique, quoiqu’elle ait déjà quelque
chose de _gothique_[40]». Selon Viollet-le-Duc: «Dans l’_architecture
romane_ occidentale, à côté des traditions latines persistantes, on
trouve presque toujours une influence byzantine évidente par
l’introduction de la coupole» et, autre part, il dit encore: «Jusqu’au
XIᵉ siècle les établissements religieux, grands centres d’art, ne
faisaient que suivre les traditions romaines[41].» Donc il était
nécessaire de connaître d’abord l’art romain, ou tout au moins l’époque
qui doit être marquée comme au point de départ; puis l’art byzantin qui
fut une si brillante transformation.
En résumé, pour définir l’_architecture romane_, il était indispensable
d’étudier l’art romain et l’art byzantin qui l’ont engendrée; on peut
suivre alors sa filiation qui s’établit jusqu’à l’évidence même; c’était
ce qu’il fallait démontrer et ce qui donne une grande importance à la
première partie de ce volume.
Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que c’est seulement en 1825 qu’un
baptême archéologique donna à l’une des périodes de l’histoire de l’art
le nom sous lequel elle est désignée depuis cette époque:
l’_architecture romane_[42].
Cette période n’en existait pas moins avant ce nouvel état civil, pour
ainsi dire; elle est même considérée avec raison comme l’une des
évolutions les plus importantes de l’art, mais dont les commencements se
confondent avec les manifestations d’évolutions antérieures.
Il était donc indispensable de bien connaître l’art romain et l’art
byzantin puisqu’ils sont les antécédents certains de l’art roman, ou
plutôt de l’_architecture romane_.
* * * * *
Les constructeurs _romans_ ont imité les Romains et les Byzantins, comme
ceux-ci avaient suivi plus ou moins fidèlement les traditions
monumentales que leurs prédécesseurs leur avaient transmises.
Il n’y a pas de démarcation aussi nettement tranchée, ni de
classification aussi étroitement radicale que celles qui ont été
inventées par certains archéologues, s’efforçant de prouver que le
caractère des constructions romanes est déterminé définitivement par
l’appareil et l’ornementation.
Ils mesurent minutieusement les monuments en s’arrêtant surtout aux
détails d’où ils tirent des conclusions erronées en décrivant la taille
des pierres ou en analysant les mortiers qui les relient. Ils
dissèquent, pour ainsi dire, les moulures des corniches et des corbeaux,
les sculptures des bandeaux, des frises et des chapiteaux; mais tous ces
détails si péniblement étudiés et si laborieusement réunis ne donnent
pas la physionomie exacte de l’ensemble.
En effet, les constructions romanes, qu’elles aient été faites avec
toute la perfection possible ou qu’elles aient été grossièrement
traitées, portent toutes la marque visible de l’appareil romain, preuve
certaine de la puissance des traditions, si fortes qu’elles entraînaient
les constructeurs romans à imiter les pratiques romaines, même dans ce
qu’elles avaient de plus naïvement pittoresque, car on exécute encore au
XIᵉ siècle des revêtements réticulés ou en arêtes de poisson, ainsi que
des chaînes en poteries ou en galets dans les maçonneries faites à la
romaine.
L’ornementation romane est également imitée de l’antique; les moulures
et les sculptures accusent ou décorent les membres d’architecture aux
mêmes points où les Romains avaient coutume d’appliquer ces ornements
ou, plus exactement, ces accents caractéristiques.
La différence n’existe souvent que dans l’exécution des ouvrages,
grossièrement ou maladroitement imités dans les pays du nord ou traités,
dans les régions du midi de l’Europe, avec une si grande perfection
qu’ils arrivent à ressembler complètement aux édifices bâtis par les
Romains.
Il faut remarquer que l’appareil est souvent peu apparent parce qu’il
est recouvert d’un enduit ou d’un badigeon épais et que la décoration
sculpturale fait complètement défaut, soit par suite de la simplicité de
l’édifice, soit parce que des peintures murales ont remplacé, dès
l’origine, les ornements plastiques. Dans tous les cas, ces détails
n’ont qu’une valeur relative, car ils ont été employés aussi bien par
les architectes romains que par les constructeurs romans qui les ont
imités.
«Tout cela ne constitue pas l’_architecture romane_ qui n’est qu’une
manière d’être particulière de la construction et dont le caractère ne
peut tenir qu’aux dispositions fondamentales des édifices et aux lois
d’après lesquelles les pleins et les vides s’y montrent combinés[43].»
_Le principal caractère de l’architecture romane, c’est la voûte._
Les Romains connaissaient la voûte, et trois des formes qu’ils avaient
employées furent appliquées par les romans: la voûte en berceau, la
voûte d’arête et la coupole.
Les basiliques romaines étaient lambrissées, couvertes par une charpente
apparente formant tout à la fois le plafond et la toiture de l’édifice.
Les premières basiliques chrétiennes, bâties à la romaine, furent une
imitation de cette disposition; mais le contraste entre les deux
architectures et le point de départ de toutes les différences qui les
séparent se manifestent par l’application de la voûte.
«Les églises romanes sont voûtées, couvertes sous leur toiture par des
constructions de formes diverses où les pierres sont tenues enchaînées
dans le vide[44].»
La voûte exerçant un effort énergique et continu sur les murs latéraux
ou pieds-droits, qu’elle tend à renverser, il fallait élever des murs
assez épais pour neutraliser les poussées, diminuer la largeur et la
hauteur pour résister aux efforts de la progression des forces et, par
conséquent, alourdir l’architecture, raréfier les jours et obscurcir le
vaisseau. Au contraire, la basilique romaine, dont la charpente,
couvrant la grande nef et les bas côtés, n’avait aucune action de
déversement sur les pieds-droits, était largement ouverte et éclairée.
Les murs latéraux, formés de colonnades et d’arcades, n’ayant à
supporter verticalement que la partie supérieure elle-même très ajourée,
pouvaient être construits avec plus de légèreté et d’élégance.
Il fallut choisir entre ces deux nécessités: conserver la forme
basilicale complète ou la modifier, sinon dans son plan, tout au moins
dans ses détails de construction par l’adoption du voûtement
systématique de l’édifice.
Si les Romains avaient reculé devant une solution aussi radicale, les
architectes romans eurent moins de scrupules, en raison de l’urgence
pour eux de préserver l’autel chrétien et les saintes reliques des
désastres sans cesse occasionnés par l’incendie des toitures.
«Pour le besoin de la voûte, ils sacrifièrent toutes les proportions
classiques, épaississant les murailles, resserrant les écartements,
réduisant les baies; en un mot, faisant envahir de toutes les façons le
vide par le plein[45].»
Mais dans cette voie où le goût dont ils manquaient ne pouvait modérer
les constructeurs romans, il y eut cependant un moment où le sens commun
les avertit de s’arrêter: ce fut lorsque l’envahissement du vide par le
plein devint tel que la sonorité de l’édifice était détruite, que la
lumière n’y pénétrait plus et que la circulation y était presque
impossible. Ils remédièrent à ces inconvénients par des dispositions
nouvelles s’appliquant à la construction des voûtes et aux percements
des massifs ou pieds-droits.
L’art byzantin exerça également une grande influence sur la construction
des édifices religieux, qui se fit sentir dans presque toute l’Europe
(Iᵉʳ partie, chapitre XVII); du temps de Charlemagne, la chapelle
palatine d’Aix en Allemagne et Germiny-des-Prés, en France, en sont les
preuves certaines, mais ses effets ne se manifestèrent généralement qu’à
partir du XIᵉ siècle par le voûtement des églises et particulièrement à
Saint-Front de Périgueux et à Saint-Marc de Venise.
Jusqu’à cette époque, même pendant la belle période carolingienne, les
églises, à l’exception de quelques chapelles ou baptistères voûtés ou
des églises dont nous venons de parler, presque toutes les églises sur
les bords du Rhin, en Aquitaine, en Bourgogne, en France, étaient en
pierre et couvertes en bois.
L’histoire nous en fournit la preuve. «C’est l’universel feu de joie
que les Normands firent des temples élevés à si grands frais par les
empereurs francs; c’est en même temps la ruine totale qui fut la suite
de ces incendies. Si les Normands avaient eu affaire à des édifices
voûtés, ils auraient eu beau mettre le feu dedans et dessus, la
construction n’aurait éprouvé que des dégâts partiels et, à moins de
s’arrêter à démolir, ce qu’ils ne faisaient guère, ils n’auraient pas vu
tomber les massifs, tandis qu’au contraire, s’attaquant à des vaisseaux
plafonnés, il leur suffisait de mettre le feu à la menuiserie de
l’intérieur pour que la flamme gagnât la toiture. Celle-ci s’effondrait,
les colonnes ne tardaient pas à éclater et à entraîner les murs dans
leur ruine[46].»
La leçon donnée par les Normands ne porta pas ses fruits immédiatement,
car on voit encore un grand nombre d’édifices rebâtis, après l’invasion
normande, sur le plan basilical. Les chroniques du temps, remplies de
récits relatifs aux incendies causés par la foudre, ayant pour
conséquence la destruction des églises, prouvent que ces édifices
étaient encore couverts en bois.
L’historien Raoul Glaber, moine bénédictin qui vivait à Cluny dans la
première moitié du XIᵉ siècle, nous dit: comme la troisième année de
l’an 1000 était sur le point de commencer, on se mit par toute la terre,
particulièrement en Italie et dans les Gaules, à renouveler les
vaisseaux des églises, quoique la plupart fussent assez somptueusement
établis pour se passer d’une telle opération. Mais chaque nation
chrétienne rivalisait à qui aurait le temple le plus remarquable. On eût
dit que le monde se secouait pour dépouiller sa vieillesse et revêtir
une robe blanche d’églises. Enfin presque tous les édifices religieux,
cathédrales, moûtiers des saints, chapelles de villages, furent
convertis par les fidèles en quelque chose de mieux.
«De ce fait si remarquable qu’il a pu frapper un écrivain indifférent,
autant qu’on peut l’être, au mouvement des arts, on a saisi depuis
longtemps la partie morale. On y a vu une démonstration du sentiment
d’espérance qui s’était produit après l’an 1000 dans la chrétienté
rassurée sur la durée du monde; on a interprété cette ardeur à refaire
partout des édifices religieux comme la preuve de l’empressement que
mettaient les hommes à renouveler en quelque sorte l’alliance avec le
Créateur, la crainte d’un cataclysme universel s’étant dissipée. C’est
quelque chose que de savoir qu’à un certain moment un pareil élan s’est
produit; mais le texte de Raoul Glaber dit plus que cela. En effet,
quand il explique que des monuments déjà dignes d’approbation étaient
jetés par terre pour faire place à d’autres monuments plus louables, il
donne à entendre que la génération de l’an 1000 posséda le moyen de
faire mieux ou, pour le moins, autrement que les générations
précédentes. Il constate donc un progrès de l’art[47].»
Ce progrès consiste évidemment dans le voûtement des églises, et ce
système fut adopté avec enthousiasme par des peuples amoureux de la
nouveauté et qui voyaient là une image de la durée à laquelle ils
s’apercevaient que le monde était voué derechef.
L’avènement de l’architecture romane est donc constaté par le passage de
Raoul Glaber, c’est-à-dire au commencement du XIᵉ siècle.
Cependant le nouveau système de construction ne fut pas appliqué partout
dès l’an 1000, car en 1008, d’après le récit de Raoul Glaber, un légat
fut envoyé de Rome pour consacrer l’église de Beaulieu, près de Loches,
qui venait d’être bâtie par la libéralité de Foulque Nerra, comte
d’Anjou; le jour même de la cérémonie, un ouragan s’engouffra dans
l’église et dispersa les lambris du comble qui, avec la couverture
entière, furent précipités sur le sol par-dessus le pignon occidental.
Ce qui prouve bien que l’église de Beaulieu était couverte en bois à la
manière des anciennes basiliques.
D’ailleurs, le nouveau système ne s’est pas appliqué immédiatement dans
toute son amplitude; ses effets commencèrent par des essais timides que
l’on peut constater en divers pays, notamment en Bretagne et en
Normandie, dans les édifices bâtis dans la première moitié du XIᵉ
siècle. Les églises de Loctudy, de Fouesnant, de Saint-Melaine, de
Lochmaria; les églises abbatiales de Caen (avant les voûtes du XIIᵉ
siècle), de Cerisy-la-Forêt, du Mont Saint-Michel, dont les plans
rappellent les dispositions basilicales, n’ont de voûtes d’arête que
dans les bas côtés; leurs grandes nefs étaient couvertes en bois. La
très somptueuse église de Jumièges, qui fut commencée en 1040 et dont
les ruines sont une des merveilles de la Normandie, n’a jamais porté,
dans sa partie romane, que des lambris sur sa grande nef.
Il faut aussi tenir compte du climat. Dans le même temps ou, dans les
pays septentrionaux, on en était encore aux essais timides du nouveau
système, les contrées méridionales étaient plus avancées et couvraient
déjà complètement leurs édifices par des voûtes. On voit s’élever à
Périgueux, dans la première moitié du XIᵉ siècle, une vaste église à
cinq coupoles, construite à l’imitation de l’église des Saints-Apôtres
de Constantinople, exemple complet d’un art admirable dans lequel on
voit les influences byzantines et syriennes réunies comme à souhait,
pour imprimer une impulsion nouvelle à l’architecture en apportant à
l’art roman un vivifiant concours dont les effets ont été si
manifestement féconds dans les siècles suivants.
Afin de faciliter l’étude de l’_architecture romane_, nous croyons utile
d’établir l’ordre suivant pour les édifices présentant un grand intérêt
au double point de vue de la construction et de l’archéologie:
baptistères ou chapelles rurales et funéraires; églises de forme
basilicale; églises rondes ou polygones; églises voûtées, en nous
attachant seulement aux grandes divisions et aux caractères principaux
de l’architecture. D’ailleurs, les détails concernant les profils, les
appareils, la sculpture ont été si bien étudiés par de Caumont, si
parfaitement décrits par Quicherat et si admirablement dessinés par
Viollet-le-Duc qu’il n’est pas possible de faire plus ni mieux. Les
_Essais sur l’architecture religieuse du moyen âge_, les _Fragments d’un
cours d’archéologie_ et le _Dictionnaire raisonné de l’architecture
française_ sont, du reste, dans toutes les mains; nos lecteurs y
pourront trouver, avec les plus utiles enseignements, tous les détails
particuliers que nous croyons inutile de reprendre après les travaux des
auteurs que nous venons de citer.