CHAPITRE XVII

INFLUENCE DE L’ART BYZANTIN SUR L’ARCHITECTURE EN ORIENT ET EN

OCCIDENT.--L’ARCHITECTURE DU VIIᵉ AU XIᵉ SIÈCLE.

L’art byzantin, qui s’était si grandement manifesté par les superbes

ouvrages de Justinien, exerça, dès son origine, une influence

considérable qui s’étendit plus tard sur tout l’Occident, mais qui fut

générale en Orient surtout pendant la prospérité de l’empire grec,

expirant avec le VIIᵉ siècle, épuisé par ses victoires autant que par

les attaques des Perses.

On peut suivre la tradition byzantine dès les premiers temps de l’empire

arabe. Depuis le commencement de l’hégire, en 622, jusqu’au moment où

ils purent donner à leur art un caractère particulier, les musulmans,

les adversaires les plus acharnés du christianisme et de l’empire grec

ont fait à l’art de leurs ennemis, à l’art byzantin, des emprunts qu’il

est facile de constater.

Quand les Arabes étendirent par leurs conquêtes la domination musulmane

depuis l’Asie-Mineure jusqu’aux Pyrénées, l’art n’existait chez eux que

sous les formes les plus rudimentaires.

De même que les chrétiens établirent leurs premiers autels dans les

basiliques civiles de Rome, les musulmans conservèrent, dans les pays

conquis, les monuments religieux: ils les modifièrent, puis ils

construisirent des édifices nouveaux, disposés selon leurs

prescriptions religieuses; mais leur architecture a conservé les traits

particuliers de son caractère originel, à l’influence duquel ils ne

pouvaient se soustraire.

«En Syrie, les Arabes ne se préoccupent pas tout d’abord de construire

des mosquées; ils enlèvent au Christ ses églises et les consacrent à

Allah. Parfois, pendant quelques années, les deux cultes vivent côte à

côte dans un même édifice[31].» Il en fut de même en Espagne, et les

historiens de l’art arabe y distinguent dans ce pays une première

période byzantine qui s’étend jusque vers la fin du Xᵉ siècle. Entre les

califes de Cordoue et les empereurs de Constantinople les relations

étaient continues; les savants, les artistes grecs accoururent en

Espagne. Aussi les anciens édifices de Cordoue portent-ils la marque de

cette influence étrangère si nettement accusée dans la célèbre mosquée

de Cordoue élevée par Abdérame vers la fin du VIIᵉ siècle.

Au moyen âge, sous les rois de la première race et, par conséquent, bien

avant Charlemagne et les pèlerinages de l’an 1000[32], des relations

existaient entre l’Occident et l’Orient où Byzance exerçait une

attraction si puissante que les princes de France, de Germanie et

d’Italie y envoyaient sans cesse des ambassades.

Un grand nombre de pèlerins de tous les pays occidentaux visitaient les

Lieux Saints et, allant ou revenant par Constantinople, propageaient en

Europe, par le récit des splendeurs de la civilisation byzantine et la

description de ses admirables monuments, l’enthousiaste désir d’égaler

les peuples d’Orient; des moines grecs, qui étaient venus s’établir dans

le sud de l’Italie, à Rome, en France et en Allemagne, contribuèrent

puissamment à entretenir ces idées et à les développer.

A l’époque mérovingienne, des colonies syriennes existaient déjà dans le

centre de la France et il n’est pas douteux qu’elles apportèrent avec

elles les traditions monumentales de la Syrie centrale, qui germèrent si

bien et que l’on trouve si nettement marquées dans l’ancienne province

d’Aquitaine.

Le commerce maritime entre l’Occident et l’Orient contribua également à

étendre les relations qui s’étaient établies entre ces pays, non

seulement par l’échange de leurs marchandises, mais encore par

l’acquisition des étoffes, des bijoux, des ivoires sculptés, en un mot,

des objets d’art, créés en Orient avec une si habile facilité, dont

l’Occident commençait à sentir le besoin, mais qu’il ne savait pas

encore produire.

L’influence byzantine s’est exercée certainement en Italie; elle est

moins sensible dans le nord de ce pays en raison de sa division en un

grand nombre d’États ou de villes, aussi différents les uns des autres

par leurs conditions respectives au point de vue politique qu’à celui

des arts.

Sous le pontificat de Grégoire le Grand, pape malgré lui, en 590, on

éleva beaucoup moins d’édifices qu’avant ou après cette époque. Saint

Grégoire, sans négliger la puissance temporelle du Saint-Siège, se

servit de son pouvoir pour fortifier la papauté, propager le

christianisme, améliorer la discipline et l’organisation de l’Église.

Affermi par lui-même, il propagea le christianisme, l’orthodoxie et

convertit les païens en Sicile, en Sardaigne, à Terracine, aux portes de

Rome, et même dans la Grande-Bretagne qui était encore livrée tout

entière à l’idolâtrie.

Les instructions que saint Grégoire le Grand donnait à ses représentants

leur recommandaient de conserver les monuments existants, quels qu’ils

fussent. Il écrivait, en 596, au moine Augustin--plus tard archevêque de

Cantorbéry--qu’il avait envoyé dans la Grande-Bretagne à la tête de

quarante missionnaires romains: «Il faut se garder de détruire les

temples des païens, il ne faut détruire que leurs idoles, puis faire de

l’eau bénite, en arroser l’édifice, y construire des autels et y placer

des reliques. Si ces temples sont bien bâtis, c’est une chose bonne et

utile qu’ils passent du culte des démons au culte du vrai Dieu; car,

tant que la nation verra subsister ses anciens lieux de dévotion, elle

sera plus disposée à s’y rendre, par un penchant d’habitude, pour adorer

le vrai Dieu[33].»

«Dans le sud de l’Italie, le rôle de Byzance est évident. Pendant

plusieurs siècles, toute une partie de cette contrée se rattacha à

l’empire de Constantinople par la religion, par l’administration, par la

langue même: l’antique Grande-Grèce méritait toujours ce nom. Même la

querelle des Iconoclastes qui détacha de l’Orient le reste de l’Italie,

dans le sud fortifia l’hellénisme; les partisans des images s’y

réfugièrent en grand nombre et les empereurs grecs ne les inquiétèrent

pas.

«En Sicile, où la domination musulmane, succédant à celle des empereurs

d’Orient, a précédé de plus de deux siècles l’établissement des

Normands, l’art byzantin et l’art arabe se mêlent en même temps qu’y

pénètrent des influences occidentales[34].» Les formes de l’église

grecque s’y combinent avec celles de la basilique latine et parfois

apparaît la coupole sur pendentifs, comme à Sainte-Marie de l’Amiral à

Palerme--plus tard nommée la Martorana par Alphonse d’Aragon (fig. 88 à

90).

«A l’autre extrémité de l’Italie, Venise est une ville grecque. Sa

prospérité s’est accrue à mesure que déclinait celle de Ravenne[35].»

Venise sut maintenir son indépendance entre les Lombards et les Francs,

et la suzeraineté nominale des empereurs grecs qu’elle affecta de

reconnaître fut la condition même de sa fortune. Aussi les monuments

vénitiens, entre autres, Santa-Fosca à Torcello et Saint-Marc à Venise,

rappellent-ils ceux de Constantinople.

Les églises bâties en Grèce, du IXᵉ au Xᵉ siècle, portent, dans leurs

dispositions générales, aussi bien que dans les détails de leur

construction, les marques de l’architecture byzantine.

Les églises de Saint-Nicodème et celle du monastère de Daphni, élevées à

Athènes, ou près de cette ville, au Xᵉ siècle, ressemblent par leur plan

et leur architecture à l’église de la Mère de Dieu--Agia

Théotocos,--bâtie vers le IXᵉ siècle à Constantinople et à celle des SS.

Serge et Bacchus qui remonte au VIᵉ siècle.

En Russie, l’action de l’art byzantin a commencé avec le christianisme

grec. Jusqu’au Xᵉ siècle les Russes ne connaissaient guère que les

constructions en bois. Ce furent des architectes byzantins qui élevèrent

les premières églises en pierre et des peintres byzantins qui les

décorèrent. Mais l’art russe prit rapidement un caractère particulier et

les éléments grecs se mêlèrent à d’autres, d’origine orientale,

occidentale et asiatique; la coupole ne repose plus sur des pendentifs

sphériques, mais sur une série d’arcs ou de trompes superposés passant

du carré au cercle; sa forme extérieure devient bulbeuse et

l’architecture, tout en montrant encore des réminiscences perses ou

indiennes, prend bientôt le caractère original qu’elle a heureusement

conservé.

L’influence byzantine s’est manifestée en Allemagne dès le VIIIᵉ siècle

et il est permis de croire que Charlemagne y contribua puissamment. «Les

Carolingiens étaient en relations continues avec les empereurs de

Constantinople[36]». On sait que des objets d’art parvenaient de Byzance

en Occident; un évêque de Cambrai, Halitcharius, envoyé comme

ambassadeur à Constantinople, en rapportait des ivoires sculptés; les

tissus orientaux étaient fort recherchés, laïques et clercs aimaient à

s’en parer, et des fragments s’en rencontrent encore dans les tombes et

les châsses du temps.

On sait également que la chapelle du palais de Charlemagne, à Aix,

commencée à la fin du VIIIᵉ siècle et terminée dans les premières années

du IXᵉ, a été inspirée de l’église de Saint-Vita à Ravenne, construite

au commencement du VIᵉ siècle, à l’imitation du _Temple d’or_, bâti à

Antioche par Constantin, et qui passe avec raison pour être un exemple

parfait de l’art byzantin. (Voir à ce sujet les figures 66 et 67

concernant Saint-Vital de Ravenne, qu’il est intéressant de comparer

avec les figures 83, 84 et 85, relatives à l’église d’Aix-la-Chapelle.)

Un grand nombre d’églises s’élevèrent dans la vallée du Rhin; on y peut

suivre, sinon par la reproduction exacte des plans et des formes, du

moins par le mode de construction, la tradition byzantine des

architectes d’Aix-la-Chapelle.

«En 972, le fils d’Otton Iᵉʳ, le futur Otton II, épousait une princesse

grecque, Théophano[37].» Avec elle des artistes byzantins arrivèrent,

dit-on, en Germanie et initièrent les Allemands à la connaissance de

leur art et de leur mode de construire.

En France, l’art byzantin a laissé moins longtemps qu’en Italie ses

traces originelles; mais son influence est visible dans les deux pays et

les grandes églises de Venise et de Périgueux, à peu près

contemporaines, attestent toutes les deux leur filiation orientale.

Seulement la même idée s’est traduite différemment dans les deux pays;

en Italie, Saint-Marc est la copie d’une œuvre byzantine[38] construite

selon les méthodes romaines; il est resté une importation, une œuvre

unique ou à peu près, qui n’a eu que fort peu de rayonnement autour

d’elle.

Tandis qu’en France, Saint-Front reproduit bien les dispositions de son

modèle oriental[39], sa construction est toute différente et manifeste

une plus grande science dans l’art de bâtir.

Les architectes aquitains, qui possédaient de longue date les traditions

syriennes, s’assimilèrent les procédés de l’art byzantin, comme ils

s’étaient déjà familiarisés avec ceux de l’antiquité romaine. Ces divers

éléments, perfectionnés par eux et appropriés à leur mode de

construction dans lequel la pierre se montre dans toute la simple beauté

de ses combinaisons savamment appareillées, formèrent bientôt un art de

bâtir, nouveau en Europe après l’an 1000.

Cet art nouveau, ayant un caractère personnel, original, exerça à son

tour une influence très considérable sur l’_architecture romane_ et il

fut certainement une des causes principales du développement

extraordinaire qu’elle prit dès la première moitié du XIᵉ siècle.

[Illustration: L’ARCHITECTVRE ROMANE

L'Architecture romane · 第 62 / 128 题