IV

Le _Carême_, comme l'on disait autrefois, le _Carême_ du P. Ventura est

composé de neuf discours: Rapports entre Dieu et les pouvoirs

humains;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement public dans

l'intérêt de la religion;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement

public dans l'intérêt de la littérature et de la politique;--Importance

sociale du catholicisme;--Moeurs des Grands;--Exemple des

Grands;--L'Église et l'État, ou Théocratie et Césarisme;--Royauté de

Jésus-Christ et Restauration de l'Empire en France. Voilà les neuf

majestueux sujets que le P. Ventura a du moins eu le mérite d'aborder.

Ce n'est pas dans un chapitre d'un livre comme le nôtre--un _index_ des

travaux philosophiques et religieux de ce temps--qu'on peut analyser ou

seulement jauger le flot de choses qui passent à travers ces sujets,

tout à la fois éternels et contemporains. Charrié par la crise qui nous

emporte, le P. Ventura a au front l'écume des vagues et de la tempête,

et du sein de cette écume il crie éloquemment: Seigneur! Seigneur! Mais

l'Évangile et la tradition ne lui fournissent pas ce qu'ils auraient

fourni à saint Thomas d'Aquin, par exemple, si saint Thomas, tombé de

son siècle dans le nôtre, nous avait donné une loi sur la famille

chrétienne déchirée et l'ordre social ébranlé.

Le P. Ventura, qui a une clef pour entrer partout et qui n'entre nulle

part, le P. Ventura, le Guizot de la chaire, qui comprend, comme

Guizot comprenait, qu'il y a _quelque chose à faire_, ce refrain qui

depuis trente ans court les rues mais qui ne dit pas résolument quoi,

n'a que des aspirations, des pressentiments et d'incohérentes lueurs.

Dans l'impossibilité de le suivre en ces neuf stations qu'il traverse,

nous nous permettrons de signaler à l'homme d'idée le sermon final de

son Carême, parce qu'il résume, en somme, toutes les questions agitées

dans les autres et qu'il pose celle-là qui nous couvre, nous protège

et doit nous défendre dans les éventualités que l'avenir nous garde,

c'est-à-dire la restauration et l'affermissement de l'Empire.

Eh bien, dans ce discours, où les caractères d'une restauration

providentielle sont exposés avec une autorité incontestable, le

publiciste sacré, après avoir fait la part de Dieu dans cet événement,

arrive à la part de l'homme, à ce quelque chose d'humain que nous

autres faibles créatures nous sommes pourtant tenus d'ajouter dans

l'histoire aux bontés et aux magnificences divines, et le voilà qui se

demande alors, comme dans ses autres discours il ne se l'était jamais

demandé jusque-là, ce qu'il faut voir et ce qu'il faut faire pour

résoudre cette question de la fragilité, de l'accident, qui est,

hélas! au bout de toutes les choses humaines! Assurément, ce moment du

livre est imposant, et nous attendions à cette place, dans ce discours

final, quelque chose de péremptoire sur lequel le prédicateur nous

aurait laissés.

Retardée, si l'initiative avait apparu elle n'en aurait été que plus

frappante. Mais savez-vous ce qu'est pour le P. Ventura, penseur hors

de sa robe, et qui dans sa robe devrait être inspiré, l'initiative qui

doit raffermir le pouvoir secoué et brisé par tant de révolutions

successives?... On sourit presque en l'écrivant! C'est la

décentralisation comme l'entend Danjou et le principe des

substitutions à perpétuité. En dehors de ces deux vues politiques très

connues, très discutées et encore très discutables, il ne voit plus

rien, cet homme de politique sacrée, et c'est pour nous rapporter de

telles choses, qui sont au pied de toutes les taupinières politiques

de notre âge, qu'il est monté au Sinaï et qu'il en descend, plus

resplendissant de talent que de vérité!

Nous ne croyons pas qu'effet de surprise plus désagréable se soit jamais

produit en lisant un homme sur lequel on avait compté. Quoi? avoir pris

le ton qu'il fallait prendre, du reste; avoir été prêtre jusque-là,

touchant, poignant, d'une gravité, d'une pénétration...--mais dans cette

généralité que nous avons notée, cette généralité de l'enseignement

catholique que le premier venu peut avoir comme le dernier,--et puis

tout à coup, lorsqu'il s'agit du conseil exprès, de la vue précise, se

montrer...--comment dirons-nous? et il faut bien le dire...--si vulgaire

et d'une initiative si morte! C'est là une chose presque douloureuse, et

qui, à nos yeux et aux yeux de tous, décapite le titre ambitieux, et qui

pouvait être juste, du livre du P. Ventura: _Le Pouvoir chrétien_.

L'adjectif peut rester, mais le substantif ne mérite plus d'y être.

C'est du christianisme éloquent que fait l'illustre théatin, mais du

pouvoir... non!

Et cependant, comme tout homme qui a l'étoffe catholique sous la main

et qui pourrait tailler là dedans, le P. Ventura est passé bien près

de la vérité, de la vérité illuminante. Pourquoi donc faut-il qu'il

soit resté sur son oeil la pellicule de la cataracte? La

décentralisation dont il parle est peut-être, en sachant l'entendre,

une vue qui a sa justesse, mais elle n'a, dans l'économie des

postulations du publiciste, ni la grosseur ni la toute-puissante

efficacité qu'il lui attribue. Nous n'en dirons pas assurément autant

du pouvoir paternel, qu'il veut faire plus fort par le principe des

substitutions et la disposition testamentaire; nous croyons que, là,

le célèbre prêtre était bien près d'une solution. Mais il en était

d'autant plus loin qu'il en était plus près. Rappelons-nous le

proverbe: Lorsqu'il y a dix pas à faire, neuf est la moitié du chemin.

Pour le prêtre, en effet, et pour tout homme qui croit, avec juste

raison, que la politique sort des flancs de la morale et ne peut pas

sortir d'ailleurs, la question primaire, la question fondamentale, à

cette heure de l'histoire, est la reconstitution de la famille

chrétienne, brisée par l'individualisme du temps. Nous aussi nous

pensons, comme le P. Ventura, que la famille doit prendre fonction

dans l'État. Nous pensons que si un _pouvoir chrétien_ (et, certes! le

pouvoir devant lequel le P. Ventura parlait alors avait ce glorieux

caractère) traduisait le _Pater noster_ dans ses lois et le quatrième

commandement, il serait en mesure suffisante contre les révolutions

futures et pourrait marcher en bataille rangée contre elles. Nous

pensons que si on opposait aux droits de l'homme de Rousseau la

déclaration des droits de la famille française représentée par le

Père, ceci nous infuserait un sang nouveau dans les veines et que le

pouvoir politique en bénéficierait à l'instant même, car le _Notre

père_ ne s'adresse pas qu'à Dieu. Il se réfléchit jusque dans le sein

des mineurs de la famille, et c'est un rayon divin qui traverse le

diamètre de l'espace et de l'infini!

V

Et dire comment et par quels moyens cette traduction était possible,

le dire nettement, voilà la politique sacrée comme en ferait Bossuet à

cette heure et que nous attendions du P. Ventura. Quel sujet et quel

auditoire! L'imagination nous le fait entendre: «Plantez, sire, les

racines de vos enfants dans le coeur de tous les foyers domestiques.

Enfoncez votre dynastie dans huit millions de dynasties.

Réverbérez-les et qu'elles vous réverbèrent! A la statue dynastique il

faut un piédestal de granit comme elle.» Quel texte inouï et quelle

occasion splendide pour un orateur qui eût été plus qu'orateur! Hélas!

le P. Ventura, nous le répétons, n'a été que cela. Ce n'est pas

cependant le courage qui lui a manqué. La religion est une Thétis qui

trempe les coeurs dans des eaux dont ils ressortent Achilles et qui

leur dit: «La peur seule est mortelle.» Et, d'ailleurs, avait-il

besoin de courage? Ne parlait-il pas devant l'homme qui sait que le

pouvoir est la vertu des rois et qui en a fait la sienne?...

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 83 / 130 题