Le _Carême_, comme l'on disait autrefois, le _Carême_ du P. Ventura est
composé de neuf discours: Rapports entre Dieu et les pouvoirs
humains;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement public dans
l'intérêt de la religion;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement
public dans l'intérêt de la littérature et de la politique;--Importance
sociale du catholicisme;--Moeurs des Grands;--Exemple des
Grands;--L'Église et l'État, ou Théocratie et Césarisme;--Royauté de
Jésus-Christ et Restauration de l'Empire en France. Voilà les neuf
majestueux sujets que le P. Ventura a du moins eu le mérite d'aborder.
Ce n'est pas dans un chapitre d'un livre comme le nôtre--un _index_ des
travaux philosophiques et religieux de ce temps--qu'on peut analyser ou
seulement jauger le flot de choses qui passent à travers ces sujets,
tout à la fois éternels et contemporains. Charrié par la crise qui nous
emporte, le P. Ventura a au front l'écume des vagues et de la tempête,
et du sein de cette écume il crie éloquemment: Seigneur! Seigneur! Mais
l'Évangile et la tradition ne lui fournissent pas ce qu'ils auraient
fourni à saint Thomas d'Aquin, par exemple, si saint Thomas, tombé de
son siècle dans le nôtre, nous avait donné une loi sur la famille
chrétienne déchirée et l'ordre social ébranlé.
Le P. Ventura, qui a une clef pour entrer partout et qui n'entre nulle
part, le P. Ventura, le Guizot de la chaire, qui comprend, comme
Guizot comprenait, qu'il y a _quelque chose à faire_, ce refrain qui
depuis trente ans court les rues mais qui ne dit pas résolument quoi,
n'a que des aspirations, des pressentiments et d'incohérentes lueurs.
Dans l'impossibilité de le suivre en ces neuf stations qu'il traverse,
nous nous permettrons de signaler à l'homme d'idée le sermon final de
son Carême, parce qu'il résume, en somme, toutes les questions agitées
dans les autres et qu'il pose celle-là qui nous couvre, nous protège
et doit nous défendre dans les éventualités que l'avenir nous garde,
c'est-à-dire la restauration et l'affermissement de l'Empire.
Eh bien, dans ce discours, où les caractères d'une restauration
providentielle sont exposés avec une autorité incontestable, le
publiciste sacré, après avoir fait la part de Dieu dans cet événement,
arrive à la part de l'homme, à ce quelque chose d'humain que nous
autres faibles créatures nous sommes pourtant tenus d'ajouter dans
l'histoire aux bontés et aux magnificences divines, et le voilà qui se
demande alors, comme dans ses autres discours il ne se l'était jamais
demandé jusque-là, ce qu'il faut voir et ce qu'il faut faire pour
résoudre cette question de la fragilité, de l'accident, qui est,
hélas! au bout de toutes les choses humaines! Assurément, ce moment du
livre est imposant, et nous attendions à cette place, dans ce discours
final, quelque chose de péremptoire sur lequel le prédicateur nous
aurait laissés.
Retardée, si l'initiative avait apparu elle n'en aurait été que plus
frappante. Mais savez-vous ce qu'est pour le P. Ventura, penseur hors
de sa robe, et qui dans sa robe devrait être inspiré, l'initiative qui
doit raffermir le pouvoir secoué et brisé par tant de révolutions
successives?... On sourit presque en l'écrivant! C'est la
décentralisation comme l'entend Danjou et le principe des
substitutions à perpétuité. En dehors de ces deux vues politiques très
connues, très discutées et encore très discutables, il ne voit plus
rien, cet homme de politique sacrée, et c'est pour nous rapporter de
telles choses, qui sont au pied de toutes les taupinières politiques
de notre âge, qu'il est monté au Sinaï et qu'il en descend, plus
resplendissant de talent que de vérité!
Nous ne croyons pas qu'effet de surprise plus désagréable se soit jamais
produit en lisant un homme sur lequel on avait compté. Quoi? avoir pris
le ton qu'il fallait prendre, du reste; avoir été prêtre jusque-là,
touchant, poignant, d'une gravité, d'une pénétration...--mais dans cette
généralité que nous avons notée, cette généralité de l'enseignement
catholique que le premier venu peut avoir comme le dernier,--et puis
tout à coup, lorsqu'il s'agit du conseil exprès, de la vue précise, se
montrer...--comment dirons-nous? et il faut bien le dire...--si vulgaire
et d'une initiative si morte! C'est là une chose presque douloureuse, et
qui, à nos yeux et aux yeux de tous, décapite le titre ambitieux, et qui
pouvait être juste, du livre du P. Ventura: _Le Pouvoir chrétien_.
L'adjectif peut rester, mais le substantif ne mérite plus d'y être.
C'est du christianisme éloquent que fait l'illustre théatin, mais du
pouvoir... non!
Et cependant, comme tout homme qui a l'étoffe catholique sous la main
et qui pourrait tailler là dedans, le P. Ventura est passé bien près
de la vérité, de la vérité illuminante. Pourquoi donc faut-il qu'il
soit resté sur son oeil la pellicule de la cataracte? La
décentralisation dont il parle est peut-être, en sachant l'entendre,
une vue qui a sa justesse, mais elle n'a, dans l'économie des
postulations du publiciste, ni la grosseur ni la toute-puissante
efficacité qu'il lui attribue. Nous n'en dirons pas assurément autant
du pouvoir paternel, qu'il veut faire plus fort par le principe des
substitutions et la disposition testamentaire; nous croyons que, là,
le célèbre prêtre était bien près d'une solution. Mais il en était
d'autant plus loin qu'il en était plus près. Rappelons-nous le
proverbe: Lorsqu'il y a dix pas à faire, neuf est la moitié du chemin.
Pour le prêtre, en effet, et pour tout homme qui croit, avec juste
raison, que la politique sort des flancs de la morale et ne peut pas
sortir d'ailleurs, la question primaire, la question fondamentale, à
cette heure de l'histoire, est la reconstitution de la famille
chrétienne, brisée par l'individualisme du temps. Nous aussi nous
pensons, comme le P. Ventura, que la famille doit prendre fonction
dans l'État. Nous pensons que si un _pouvoir chrétien_ (et, certes! le
pouvoir devant lequel le P. Ventura parlait alors avait ce glorieux
caractère) traduisait le _Pater noster_ dans ses lois et le quatrième
commandement, il serait en mesure suffisante contre les révolutions
futures et pourrait marcher en bataille rangée contre elles. Nous
pensons que si on opposait aux droits de l'homme de Rousseau la
déclaration des droits de la famille française représentée par le
Père, ceci nous infuserait un sang nouveau dans les veines et que le
pouvoir politique en bénéficierait à l'instant même, car le _Notre
père_ ne s'adresse pas qu'à Dieu. Il se réfléchit jusque dans le sein
des mineurs de la famille, et c'est un rayon divin qui traverse le
diamètre de l'espace et de l'infini!
V
Et dire comment et par quels moyens cette traduction était possible,
le dire nettement, voilà la politique sacrée comme en ferait Bossuet à
cette heure et que nous attendions du P. Ventura. Quel sujet et quel
auditoire! L'imagination nous le fait entendre: «Plantez, sire, les
racines de vos enfants dans le coeur de tous les foyers domestiques.
Enfoncez votre dynastie dans huit millions de dynasties.
Réverbérez-les et qu'elles vous réverbèrent! A la statue dynastique il
faut un piédestal de granit comme elle.» Quel texte inouï et quelle
occasion splendide pour un orateur qui eût été plus qu'orateur! Hélas!
le P. Ventura, nous le répétons, n'a été que cela. Ce n'est pas
cependant le courage qui lui a manqué. La religion est une Thétis qui
trempe les coeurs dans des eaux dont ils ressortent Achilles et qui
leur dit: «La peur seule est mortelle.» Et, d'ailleurs, avait-il
besoin de courage? Ne parlait-il pas devant l'homme qui sait que le
pouvoir est la vertu des rois et qui en a fait la sienne?...