I
Le P. Ventura a publié les sermons qu'il a prononcés devant Sa Majesté
l'Empereur, à la chapelle des Tuileries, en 1857, et l'illustre
théatin, dont la pensée--comme l'on sait--est toujours une pensée
d'ensemble et d'unité profonde, les a publiés sous un titre collectif
qui dit bien, en un seul mot, le sens particulier de ces discours.
[53] _Le Pouvoir chrétien: Discours prononcé à la chapelle impériale
des Tuileries, pendant le Carême de 1857(Pays, 13 juillet 1858)_.
Ils ont, en effet, un sens particulier. Ils sont bien, comme tous les
sermons des prêtres chrétiens, depuis saint Paul jusqu'à saint
Ambroise et depuis saint Ambroise jusqu'à Bourdaloue et Bossuet, la
vérité de Jésus-Christ dans toutes ses portées pour le coeur et pour
l'esprit, la vérité avec son caractère absolu et universel; mais ils
ont cependant quelque chose de différent aussi, et qui n'est pas
seulement une question de talent, d'originalité et de forme. En si
haute matière, il s'agit vraiment bien de cela! L'enseignement du P.
Ventura a, pour la première fois, une _direction_ qu'aucun
prédicateur, en s'adressant à une de ces puissances qui ne gardent
devant Dieu que la majesté du respect, n'a donné au sien, et même
parmi les plus imposants et les plus hardis. Jusqu'ici, tous les
sermonnaires qui prêchaient aux souverains les devoirs que leur
grandeur leur impose, tout en se plaçant le plus près possible du
coeur qui les écoutait, par un autre côté se maintenaient à distance.
Ils ne descendaient pas la marche qui sépare la religion de la
politique. Ils restaient sur le haut du degré. Le P. Ventura n'a pas
craint de le descendre. Il savait à qui il parlait.
Il n'a pas craint de se placer aussi près de l'esprit que du coeur,
aussi près des choses contemporaines que de celles de l'éternité, en
parlant à celui que nous pouvons appeler l'Homme du Temps. Il a mis sa
main, sa main libre de prêtre, sur les questions du moment, et il a
été tout à la fois sarcerdotal et politique. Le livre qui a recueilli
ses discours s'appelle maintenant le _Pouvoir chrétien_[54].
[54] Gaume frères et J. Duprey.
Du reste, une telle nouveauté était justifiée. Les événements qui se
sont accomplis dans le monde moderne ont été si puissants et si
terribles, les esprits et les âmes ont été remués à de telles
profondeurs, que le prêtre lui-même, le prêtre, qui vit dans un écart
sublime et dans l'impassible lumière du sanctuaire, en a ressenti le
contre-coup. Ne croyez plus à la chronologie! Entre 1857 et 1757 il y
a certainement plus d'un siècle. Entre 1857 et 1657 il y en a
certainement plus de deux. Il y a plus que du temps, il y a de
l'événement,--il y a la révolution française et les Napoléon, deux
fois sauveurs. Si Bourdaloue et Bossuet avaient vu de telles choses,
ils ne prêcheraient point, croyez-le bien! comme ils prêchaient devant
un roi tranquille, qui vivait et s'endormait dans la mort avec cette
pensée que sa race était immortelle. Ils n'auraient pas maintenant
exactement le genre de prédication qu'ils avaient lorsque les pouvoirs
humains n'avaient pas reçu les épouvantables atteintes qui les ont
brisés et dont, hélas! ils saignent toujours. Quelque chose de si
incomparable à tout s'est produit parmi nous que même la situation du
prêtre, de cet homme qui n'est qu'une voix,--_vox clamantis!_--en est
modifiée.
Bourdaloue et Bossuet, ressuscités parmi nous, seraient donc tenus de
jeter sur le temps--sur le détail des questions du temps--ce regard
pénétrant qui n'a jamais manqué au prêtre, si surnaturellement
pratique. Ils n'enseigneraient plus seulement une royauté entre
toutes: l'individu royal, pour ainsi dire; mais ils referaient les
notions défaites, et leurs sermons, comme ceux du père Ventura,
s'appelleraient le _pouvoir chrétien_. Le pouvoir, voilà l'_Ucalégon_
qui brûle; le pouvoir chrétien, c'est le pouvoir étreint et sauvé!
Bourdaloue et Bossuet, au XIXe siècle, auraient compris, ces grands
hommes, quelle initiative est maintenant de rigueur pour ceux-là qui
tiennent l'anneau de Salomon dans leur main. Ils auraient compris,
enfin, que si le chrétien manque de précision dans ses initiatives,
Proudhon est dans son droit et qu'il déborde comme un flot.
L'individualisme qui veut se sauver, du moins jusqu'à la mort,
intervient avec ses fantômes, et, resté muet s'il peut l'être, le
chrétien prend à sa charge une partie des malheurs du temps et il en
répond devant Dieu!