I
Ce n'est pas la brièveté du livre[50] de Beauverger qui nous déplaît
et même qui nous étonne. S'il peut paraître étrange à quelques
personnes, et, qui sait? légèrement audacieux, de faire un tableau
historique de _tous_ les progrès de la philosophie depuis qu'elle
existe dans un petit volume, assez propret, de 292 pages, ah!
certainement, ce n'est pas à nous! Nous savons trop pour nous en
étonner à quel ironique piquet de chèvre Dieu a attaché l'esprit
humain, et ce qu'il lui donne de cette corde au bout de laquelle
l'homme passe son temps à rêver l'infini! Pour montrer cela, il ne
suffit que de quelques pages. Il fut des artistes en Italie qui ont su
faire tenir un monde d'événements et de figures sur le diamètre d'un
noyau de cerise ciselé de la pointe d'un canif. Nous croyons ce tour
de force et de finesse beaucoup plus embarrassant que de concentrer en
quelques pages les progrès de la philosophie,--politique ou autre. La
«spirale» de Goethe est une plaisanterie. Ce n'est qu'un tire-bouchon,
et encore pour la longueur, car un tire-bouchon débouche quelque chose
et nous voudrions bien savoir quel flacon de vérités essentielles la
philosophie a jamais débouché! Quand Goethe ne pensait pas à «sa
spirale», il disait honnêtement: «Si je voulais consigner par écrit la
somme de ce qui a quelque valeur dans les sciences dont je me suis
occupé toute ma vie, ce manuscrit serait si mince que vous pourriez
l'emporter sous une enveloppe de lettre.» Toute l'histoire de la
philosophie, qui en était, peut donc tenir sur une carte à jouer. Il
ne s'agit que de l'y faire tenir.
[49] _Tableau historique des progrès de la philosophie politique,
suivi d'une Étude sur Sieyès_, par Edmond de Beauverger (_Pays_, 30
juin 1858).
[50] Leiber.
Et ce n'est point difficile quand on a la tête nette et qu'on ne se
laisse pas envahir et entamer par la niaiserie des phrases et des
livres. Si, dans toute littérature, il y a de l'inutile et du
superflu, il y en a surtout en philosophie dans des proportions
effroyables. Là les hommes ne sont guères que des échos, des échos qui
brouillent le son en le répétant. Voulez-vous en juger? Prenez
seulement le dictionnaire de Bayle, l'histoire de la philosophie de
Brücker et le vocabulaire de Tennemann, et vous verrez quelle masse de
rêveurs inutiles, de cracheurs dans les puits pour faire des ronds, se
trouvent mêlés, pour l'encombrement de nos mémoires, aux quelques
noms et aux quelques idées, très rares, très clairsemées,--et pour les
raisons providentielles les plus hautes,--qui ont réellement allongé
la corde de l'esprit humain et un peu étendu la circonférence de ses
efforts. Vous verrez qu'il n'y a pas pour l'homme de quoi prendre des
airs si vainqueurs! Pénélope sans Ulysse, qui, dans l'oisiveté du
coeur et de l'action, fait et défait éternellement sa tapisserie, la
philosophie n'a rien mis dans le monde qui n'y fût sans elle; et, si
elle n'a rien ôté des vérités qu'elle n'a pas faites, elle en a du
moins beaucoup faussé, et son mérite, quand elle en eut, fut de
redresser ses voies fausses et d'admettre enfin ce qu'elle avait
d'abord repoussé. Voilà pourquoi les historiens qui s'occupent d'elle
peuvent être à la fois humbles et concis.
Beauverger a été concis; mais a-t-il été humble?... La philosophie
dont il s'occupe dans son livre n'est pas cette philosophie générale
qui a seule le droit de porter ce nom absolu de philosophie et qui a
pour prétention de donner la loi de tous les phénomènes. C'est une
philosophie spéciale et appliquée, et c'est une raison de plus pour
l'historien d'être très modeste, car de toutes les tentatives de la
philosophie pour résoudre l'universalité des problèmes, c'est la plus
vaine et la plus cruellement traitée par les faits. L'histoire
l'atteste à toutes ses pages: les faits ont toujours plus ou moins
foulé aux pieds toutes les philosophies politiques. Modeste, sans
doute, en son propre nom, Beauverger croit trop à la philosophie pour
l'être quand il parle d'elle. Il a le respect de cette «science
mixte--(comme il dit, hélas!)--qui rattache les créations et les
devoirs de la politique aux opérations de la logique et des principes
universels»; mais, plus tard, peut-être aura-t-il le mépris de toute
cette logomachie. Beauverger nous fait l'effet d'un esprit
ouvert,--trop ouvert pour le moment,--mais sensé, et qui se refermera
naturellement à bien des idées qu'il accepte. La vie intellectuelle
ressemble à la vie morale. On ouvrait, on tendait beaucoup sa main
dans la jeunesse; on la ferme et on la retire en vieillissant. Progrès
amer!
«Personne ne croit--nous dit Beauverger dans sa préface--que la
politique spéculative n'ait pas d'influence sur la destinée des
empires et qu'il n'y ait pas d'enseignement à retirer de ses travaux.»
Personne ne le croit, en effet. Seulement il s'agit de savoir quelle
fut cette influence, si elle était nécessaire, si elle a été bonne ou
funeste, et si tous ses travaux valaient plus ou moins, de la part des
esprits qui dominent ces sujets, que les deux lignes de résumé qui
pouvaient être l'ouvrage de Beauverger, et qui, malheureusement, ne le
sont pas. Son livre est comme le pressentiment d'un autre ouvrage,
qu'il fera ou ne fera pas plus tard, mais qui serait, à coup sûr, s'il
le faisait dans l'esprit des notes qu'il publie, un de ces livres
grossissants comme on en a tant publié et qui, sous le nom d'histoire
d'une philosophie quelconque, tendent à surfaire l'action de toute
philosophie. Or, ce n'est point d'ouvrages pareils que nous avons
besoin à cette heure. Ce qu'il nous faut plutôt, ce sont des livres
qui prennent exactement la mesure de toute philosophie en la
diminuant.