JULES SIMON[12]

I

Dans le _Journal des Débats_, quand parurent la _Religion naturelle_

et _le Devoir_[13], Taine écrivit une pompeuse réclame sur ces deux

livres, se vantant, pour le compte de Jules Simon, des _deux cent

mille_ lecteurs qu'en moyenne il devait avoir. Dans l'état actuel du

journalisme et de nos moeurs, une _réclame_ quelconque ne saurait

étonner personne, mais celle-ci avait du caractère, et d'ailleurs, qui

sait? peut-être ne mentait-elle pas. Taine, qui l'avait signée, est

l'auteur des _Philosophes français_, dans lesquels il n'est pas dit un

mot de ce grand philosophe français, Jules Simon, découvert depuis, et

dont il annonce les mérites avec un accent triomphal. En les

annonçant, Taine n'a pas eu l'illusion d'une même philosophie. Il

n'est pas philosophe à la manière de Simon. Ce n'est pas un panthéiste

que Taine, c'est mieux,--c'est-à-dire pis; mais il a pour le

panthéisme les bontés qui conviennent à un homme comme lui.

[12] _La Religion naturelle_; _Le Devoir_ (_Pays_, 7 février 1860).

[13] Hachette et Cie.

Or, l'humble Simon n'est, lui, qu'un simple déiste; mais, tout simple

déiste qu'il soit, il a, précisément dans le livre dont Taine est le

cornac sonore, appliqué au panthéisme ce dernier coup de pied qui fait

_mourir deux fois_ les lions mourants... Quelle raison secrète a donc

dicté la _réclame_ de Taine?... Est-ce le rachat d'un ancien silence,

jugé impertinent par la maison dans laquelle Taine et Simon

travaillent tous les deux?... Les philosophes auraient-ils leurs

expiations ou leurs pardons d'injures, comme ces misérables chrétiens

qu'ils méprisent?... Ou ne serait-ce, encore et toujours, que la

coalition éternellement prête à se reformer de toutes les philosophies

contre la religion chrétienne?... Quoi qu'il en soit, du reste, je ne

repousse pas l'arithmétique de la _réclame_. Eh! pourquoi Jules Simon

n'aurait-il pas ses deux cent mille lecteurs tout comme un autre?...

Henri Martin les a bien! Pourquoi Jules Simon ne serait-il pas l'Henri

Martin de la philosophie? Il a tout ce qu'il faut pour cela.

Pas tout à fait, pourtant. Ce serait vraiment trop dire. Henri

Martin--on le verra mieux dans l'étude que nous lui consacrerons--a

sur un fond terne un relief comique; un seul, il est vrai, mais très

comique, il faut l'avouer. Il a le regain d'imagination qui fut

suffisant pour produire cette ineffable plaisanterie du druidisme,

_gui_ d'un ridicule fabuleux que la Critique doit couper, avec une

serpette d'or, sur les chênes de son histoire. Comme le dirait Hugo,

moins abracadabrant qu'Henri Martin, Jules Simon n'a que le fond

terne. Le relief lui manque, et jamais chez lui l'imagination ne nous

venge, par un écart plus ou moins burlesque, des longs développements,

très consciencieusement ennuyeux.

Jules Simon était autrefois, si je ne me trompe, le suppléant de

Cousin avant Saisset. C'était un de ces suppléants qui ne peuvent

inquiéter l'amour-propre de ceux qu'ils suppléent, et qui les

rappellent, mais par tout ce qu'ils ne sont pas. Seulement, il aurait

dû venir après Saisset, pour l'ordre des nuances et des dégradations.

Il l'aurait diminué et il aurait été lui-même. Gens de même école, de

même étude, de même doctrine chétive,--car une doctrine doit être une

affirmation sous peine de maigreur,--complices dans le travail d'un

même dictionnaire, ces deux Arcadiens--_Arcades ambo_--avaient bien

des côtés fraternels. Mais Simon était un Saisset... effacé. Il pense

à peu près les mêmes choses que Saisset, mais il les dit plus

mollement; il les empâte _un petit_. Il fait plus gras et plus pesant

le beignet philosophique. Ce n'est pas lui qui aurait dit cette

netteté, par exemple: «Les philosophes, voilà les seuls prêtres de

l'avenir!» Il n'aurait pas osé. Il aurait donc dû venir après Saisset.

Cet escalier d'une philosophie descendante, dont les premiers degrés

sont par en haut Royer-Collard et Cousin, eût été plus régulier si

Jules Simon fût venu après Saisset et qu'il eût été, de l'escalier, la

dernière marche. Qu'y a-t-il à descendre après Simon? Vous êtes à ras

de sol.

Esprits, du reste, tous les deux, qui sont des exemples, et qui nous

font dire--et ce serait avec désespoir si nous croyions à cette grande

vanité de la philosophie--qu'il n'y aura pas de gloire qui s'appelle,

en France, au XIXe siècle, la gloire philosophique. Jules Simon, ce

blond jeune homme qui n'a pas bruni, a, comme Saisset, passé toute sa

vie à citer des textes et à commenter des doctrines tombées en

désuétude et dans le mépris de l'histoire, si l'histoire n'était pas

une pédante quand elle est écrite par des professeurs! Nous avons

entendu les historiettes de Simon lorsqu'il faisait son cours sur

l'école d'Alexandrie. Jeunes et de bonne heure en posture, à cet âge

où la tête est féconde, fût-ce même en folies, Jules Simon et Saisset

ne furent que sages et ne créèrent rien. Ils jouèrent, plus ou moins

correctement, ces Arcadiens, de la serinette de l'école. Mais ce fut

tout. Ils n'eurent la crânerie d'aucune hypothèse, l'insolence

d'aucune généralisation, qui les eussent peut-être égarés, mais sur

des hauteurs. Ils ne tuèrent sous eux aucun système, et ils passèrent

leur temps et leur jeunesse à faire, sur la pensée et les systèmes des

autres, le petit travail critique que fait sur lui-même le pauvre

enfant de Murillo dont je veux leur épargner le nom!

Aujourd'hui, arrivé à cet autre âge de la vie où l'on paquette son

bagage pour la postérité, Jules Simon, dont il est plus

particulièrement question ici, d'ancien anecdotier philosophique s'est

fait moraliste pour son propre compte, et presque théologien.

Singulière morale, il est vrai, et théologie plus étrange encore! Il a

écrit un livre du _Devoir_ sans sanction, et un autre livre de la

_Religion naturelle_ qui n'est qu'un catéchisme à l'usage de ceux qui

n'ont pas la tête faite pour la philosophie et de ceux qui n'ont pas

le coeur fait pour la religion.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 24 / 130 题