Tel nous trouvons en ces trois volumes le talent du marquis de
Valdegamas. Plus oratoire que littéraire, Donoso Cortès a, même
lorsqu'il s'efforce d'être didactique, comme dans son _Essai sur le
catholicisme, le libéralisme et le socialisme_, les aspirations, les
apostrophes, le mouvement et le redoublement antithétique. Il a de
l'orateur: Il doit avoir lu immensément les sermonnaires. Il a les
grands mots oratoires qui une fois dits ne s'oublient plus: «Ou un
seul homme--dit-il un jour--suffirait pour sauver la société: cet
homme n'existe pas; ou, s'il existe, Dieu _dissout pour lui un peu de
poison dans les airs_!» Un autre jour: «Dieu a fait la chair pour la
pourriture, et le _couteau pour la chair pourrie_.» Et encore: «Où que
l'homme porte ses pas, il la rencontre (la douleur), statue _muette et
en larmes, toujours devant lui_!» Rappelez-vous ce qu'il dit une fois
de Sainte-Hélène: «Napoléon, le maître du monde, devait mourir séparé
du monde par un _fossé dans lequel coulerait l'Océan_.» Il parle
quelque part de je ne sais quelle doctrine indigne de _la majesté de
l'absurde_.
Un peu plus, il serait déclamateur; mais il s'arrête à temps et le
goût est sauvé. Du reste, rarement fin, et ceci l'honore... La finesse
de l'esprit n'est souvent qu'une ressource de sa lâcheté. Donoso est
le courage même. Il a la foi de ce qu'il dit, et il ne se baisserait
pas d'une ligne pour ramasser tout un monde de popularité si Dieu le
mettait à ses pieds.
C'est le contraire d'un autre éclatant, de Chateaubriand, sur lequel
il l'emporte par la pureté, le calme et la beauté de l'âme, s'il ne
l'emporte pas par la beauté de son génie. Il se soucie peu de la
gloire. «Je ne veux pas que mon nom résonne--dit-il dans une de ses
lettres;--je ne veux pas que les échos le répètent et qu'il retentisse
sur les montagnes. Il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher mes
adversaires de le prononcer, mais je suis résolu à empêcher mes amis
de le faire, et c'est le but de cette lettre.»
Et lorsqu'il écrit cela il est très vrai. Il est conséquent à ce qu'on
trouve partout, à mainte page de ses oeuvres: «L'idéal de la
vie,--dit-il,--c'est la vie monastique. Ceux qui prient pour le monde
font plus que ceux qui combattent.» Et, en effet, lui, l'ambassadeur
qui n'a jamais fait comme Chateaubriand, ce fat d'affaires, ce porteur
d'empire sur le bout du doigt, ennuyé à la mort si on l'en croyait et
lassé de ce faucon qui pèse si peu au poing du génie, il allait,
lorsque la tombe le prit, quitter simplement ses costumes de palais,
qu'il n'appelle nulle part des guenilles, et revêtir une soutane. Dieu
ne le permit point; il lui gardait un autre autel à desservir. Il
l'appela et en fit son prêtre... pour l'éternité, dans les cieux!
V
Nous avons dit que l'ouvrage principal de Donoso Cortès, le seul qui
lui gardera dans la postérité cette gloire à laquelle il ne tint point
durant sa vie, était son _Essai sur le catholicisme, le libéralisme et
le socialisme_, et c'est même le seul ouvrage régulièrement _composé_
qu'il ait laissé parmi ses oeuvres. Turbulences dans un temps
turbulent, cris éloquents poussés sous la pression des circonstances,
les autres écrits de Donoso Cortès, discours, articles de journaux ou
lettres, ne sont pas des livres à proprement parler et dont la
Critique puisse donner l'anatomie.
On les lira encore quelque temps, puis ils tomberont des mains, ne
laissant dans les esprits d'autre impression que l'impression du bruit
qu'ils firent, et ce sera bientôt effacé. Les journalistes et les
orateurs sont plus mortels que les autres hommes. Ils se résolvent
mieux et plus vite en poussière. Voix de la bouche, voix de la plume,
qui se sont fiées à l'air, à cette petite bouffée de vent dans
laquelle elles ont parlé... Le vent ne les trahit pas, et il les
emporte! Quoiqu'il ait eu, comme orateur, ses deux à trois moments
sublimes, Donoso Cortès, ni dans le journal ni à la tribune, n'a été
un de ces voyants à distance, qu'on nous passe le mot! un de ces
prophètes de longueur qu'il faut forcément être si, comme orateur ou
comme journaliste, on a la prétention, que je trouve un peu forte, de
ne pas mourir.
Dans ses _Lettres sur la France en 1851_, il parcourt, jour par jour,
le cercle que toutes les intelligences de ce temps, quand elles
n'étaient pas folles, ont pu parcourir; mais je ne vois rien là de
prédominant et de supérieur.
Les événements lui donnent dans les yeux de leur impalpable cendre de
chaque jour et font ciller ses mélancoliques paupières, qui n'ont pas
l'immobilité de celles de l'aigle. Lorsque ailleurs, je crois, sur
cette immense et noire tenture de mort dans laquelle il voit l'Europe
enveloppée (et qui l'est... peut-être), il se mêle de découper de
petites prophéties spéciales, il ne réussit pas. Il manque son coup:
«Si la Russie--dit-il--entre en Allemagne, il n'y a plus qu'à
accepter, en y ajoutant le mot de Napoléon: L'Europe sera
républicaine ou cosaque... si elle n'est catholique», et pourtant rien
de tout cela n'est arrivé. La peur, comme l'espoir, voit plus grand
que nature.
Le vieux monde s'est rassis sur ses vieux fondements, et ç'a été tout.
Évidemment, la gloire vraie de Donoso Cortès n'est point dans des
perspicacités de cet ordre. Elle est ailleurs, et c'est dans son
_Essai sur le catholicisme_ qu'il faut la chercher.
Elle est aussi dans cette philosophie de l'histoire qu'on trouve, dès
1849, dans la lettre, datée de Berlin, à Montalembert, et qui est
d'ailleurs la vue génératrice de toutes les vérités de l'_Essai_,
lesquelles sont nombreuses. Cette vue exprimée et développée déjà par
Donoso Cortès, et qu'il démontre, à savoir: le triomphe _naturel_ du
mal sur le bien, et le triomphe _surnaturel_ de Dieu sur le mal, par
le moyen d'une action _directe personnelle et souveraine_, n'avait
jamais été formulée avec cette plénitude et cette vigueur. C'est dans
la radieuse clarté de cette vue complète que Donoso écrivit l'_Essai_,
qui est tout ensemble la plus profonde apologie du dogme catholique et
une attaque contre les doctrines contemporaines dont le but est
d'abattre ce dogme et de le ruiner.
Pour Donoso Cortès comme pour Blanc-Saint-Bonnet (une autre gloire
catholique qui se fait présentement devant Dieu, et qui, un jour,
saisira l'attention des hommes), la théologie est la seule science qui
explique l'histoire, qui la prépare et puisse la gouverner, et il le
prouva en en appliquant les notions à tous les problèmes soulevés dans
son livre. Là il déposa tout son effort, toute sa force, et sa vie
presque. Il mourut, en effet, quelque temps après qu'il eut fini ce
livre, qu'on mettra désormais entre les _Soirées de Saint-Pétersbourg_
et les _Recherches philosophiques_ de l'auteur de la _Législation
primitive_;--à côté, mais un peu au-dessous des _Soirées_; à côté des
_Recherches_, mais aussi un peu au-dessus.
Avec son _seul_ livre de l'_Essai_, le marquis de Valdegamas s'est
placé entre le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, qu'on
pourrait presque appeler les Pères laïques de l'Église romaine. On
s'en souvient, ils avaient, au XVIIIe siècle, mis partout leurs trois
dieux: Voltaire, Rousseau et Franklin, qu'ils appelaient le _Flambeau
de l'humanité_, dans le style du temps, sérieux et comique,
déclamatoire et plat.
Nous, catholiques du XIXe siècle, nous n'avions à opposer aux trois
colosses de la philosophie que deux hommes de hauteur, qui en valaient
bien trois, il est vrai: de Maistre et de Bonald; mais il nous
manquait le troisième. A présent, nous l'avons, et ce sera Donoso
Cortès.
Dans cette réplique d'un siècle à un autre par ses plus grands hommes,
le comte de Maistre,--avec son esprit merveilleux, si aristocratique,
si français, et ce don de plaisanterie charmante qui était comme la
fleur de son profond génie,--le comte de Maistre tient naturellement
la place de Voltaire, et c'est bien le Voltaire du catholicisme, en
effet. Bonald, qui en est le Montesquieu, Bonald, éloquent à force de
dialectique, s'y oppose vivement à Rousseau, et, chose singulière et
piquante! Donoso Cortès, du pays du Cid et de sainte Thérèse, Donoso
Cortès, qui a mis toutes les sciences de la terre aux pieds de la
théologie, y fait vis-à-vis et contraste au naturaliste Franklin!