II

Et la preuve, elle est ici, dans ces oeuvres qui ne sont pas

complètes, mais choisies. Trop facile à donner si nous examinions

l'intégralité des écrits de Donoso Cortès, cette preuve ne brille que

mieux en ces oeuvres partielles, réunies par ces deux soeurs pieuses,

l'admiration et l'amitié. Les éditeurs de Donoso ont publié, avec son

ouvrage principal: l'_Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le

socialisme_, qui a fixé sa gloire et qui la gardera, beaucoup de

discours, d'articles de journaux, de lettres datées de diverses

époques, et il en est plusieurs de celles-là où, comme tant de ses

contemporains, Donoso Cortès, trop fort d'esprit pour n'avoir pas le

respect du catholicisme, reculait encore devant la pratique, cet

effroi des lâches, sans laquelle il est impossible au penseur le plus

fort de se justifier tout son respect.

Eh bien, quoique tous ces écrits portent, à des degrés différents, la

marque de ce catholicisme qui finit par s'emparer complètement de

Donoso Cortès et le fit naître à force de le féconder, il saute aux

yeux que les plus faibles _catholiquement_ de ces écrits sont, au

point de vue du _talent seul_, d'une faiblesse plus que relative!...

On voit, clair comme le jour, à travers ces écrits, ce qu'aurait été

toute sa vie Donoso Cortès sans ce catholicisme maîtrisant et

transfigurateur qui fut le ciel pour son talent. Il serait, sans nul

doute, resté, en toutes choses, l'homme de l'incroyable jugement sur

Talleyrand de _La France en 1842_, et cet homme était un rhéteur. Il

n'y a qu'un rhéteur, en effet, et un rhéteur de la pire espèce, qui

puisse comparer Napoléon et Talleyrand, et mettre Talleyrand au-dessus

de Napoléon!

Oui! cette tache de la rhétorique se serait étendue sur toute la

pensée, et la taie eût bientôt couvert l'oeil. Cet esprit, né

brillant, n'aurait bientôt plus résisté à la tentation d'une seule

antithèse. La solidité ne serait pas venue, ni la force simple ni la

sincérité. Le talent de _nature_ aurait grandi, plus ou moins mensonge

ou caresse; le talent de _grâce_ n'aurait point paru. Nous aurions eu

dans tout son développement le rhéteur qui est au fond--tout au

fond--du talent de Donoso Cortès; car il y est, le rhéteur,--plus ou

moins doué, plus ou moins puissant, ce n'est pas la question!--mais il

y est. Malgré la grâce du catholicisme, la Critique l'y voit encore

sous cette grâce qui a tout dompté.

Donoso Cortès est du pays des grands rhéteurs, Sénèque, Lucain et

Gongora. Il l'est aussi, même quand il croit et veut le moins l'être,

même quand il insulte la beauté littéraire: «J'ai eu--dit-il dans une

lettre à Montalembert--le fanatisme de l'expression, le fanatisme de

la beauté dans les formes, et ce fanatisme est passé... Je dédaigne

plutôt que je n'admire ce talent qui est plus une _maladie de nerfs_

qu'un talent de l'esprit...» ce qui est assez insolent et assez faux,

par parenthèse. Et au moment même où il écrit cela, sans transition et

comme pour se punir, il ajoute ce mot de rhéteur inconséquent, de

rhéteur incorrigible, qui tout à coup reparaît: «Les formes d'une

lettre ne sont ni littéraires ni belles». Misérable axiome de

rhétorique, non moins faux!

Et pourquoi ne seraient-elles pas belles?... Mais laissons là ces

dédains factices qui n'ont pas le droit d'exister. Le catholicisme,

cette source sublime d'inspiration, a donné à Donoso Cortès une

assez belle forme pour qu'il ne puisse la dédaigner sans affectation

ou sans injustice, et il ne la lui a donnée qu'à la condition

d'élever, d'épurer, de grandir toutes les forces de sa pensée; car

la pensée et la forme ne se séparent pas. Elles sont congénères et

consubstantielles. L'homme ne se dédouble pas. Il y périrait. Les

rhéteurs seuls ont pu inventer cette platitude du vêtement et du

corps, pour dire le style et la pensée. Mais où cela s'est-il vu?

Pour notre part, nous ne croyons pas plus à l'écrivain sans pensée

qu'au penseur sans style... Kant lui-même a du style, quand, par

rareté, il a raison.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 13 / 130 题