DONOSO CORTÈS[6]

I

Intellectuellement, c'est une frégate à la mer que la publication de

ces oeuvres[7] de Donoso Cortès. Chargés de vérité et, pour ainsi

parler, pavoisés des couleurs d'un grand talent, dont le caractère est

l'éclat, ces trois volumes, comme le vaisseau que montait l'aïeul de

Cortès pour aller à la conquête d'un monde, s'en vont à la conquête

des âmes, qui sont aussi des mondes, et peut-être plus difficiles à

conquérir... Quelle que soit leur destinée, c'est un service rendu à

l'Église que d'avoir pensé à les traduire et à les publier dans cette

langue française qui n'est pas seulement, comme on l'a dit, la langue

de la diplomatie et de la philosophie, mais qui est plus qu'une autre

la langue de la propagation et de la foi.

[6] _Oeuvres de Donoso Cortès, marquis de Valdegamas_, précédées d'une

introduction par Louis Veuillot (_Pays_, 6 juillet 1859).

[7] Vaton.

Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, est un des écrivains catholiques

les plus éminents de ces dernières années. Il a laissé, presque dès

son début, des traces trop vives et trop profondes dans l'opinion

contemporaine pour qu'on pût oublier de réunir les écrits dus à cette

plume brillante que la mort a si tôt brisée, et qu'il eût brisée

lui-même s'il avait vécu davantage, tant elle satisfaisait peu son âme

sainte! D'un bien autre génie que Silvio Pellico, mais d'une humilité

non moins touchante, le marquis de Valdegamas avait plus de confiance

dans une dizaine de chapelet, dite d'un coeur fervent, que dans tous

les étalages de la pensée. Et il avait raison! Mais ses amis qui le

publient aujourd'hui n'ont pas tort pourtant de le publier. Ils savent

que Dieu, pour traverser les coeurs, met dans nos carquois toutes

sortes de flèches, et que la flèche du talent pénètre encore après les

plus perçantes,--celles de la prière et de la charité!

Du reste, catholiques avant tout, ils n'ont point publié les oeuvres

complètes du marquis de Valdegamas. Ils ont laissé la littérature de

l'homme exclusivement littéraire (Donoso Cortès l'avait été un

moment), et ils n'ont pris dans ses travaux que ce que le catholicisme

a animé de son inspiration toute-puissante. Ils se sont donc

strictement renfermés dans l'oeuvre catholique de Donoso, trouvant le

reste de peu de signifiance, même pour sa gloire. En cela, ils ont

sainement jugé.

Donoso Cortès, cet écrivain incontestablement supérieur par un talent

qui touche au premier ordre, cet orateur qui a poussé ces deux ou

trois discours dont l'air que nous avons autour de la tête vibre

encore, l'illustre Donoso Cortès, disons-le brutalement, ne serait

rien sans le catholicisme, et ce n'est pas, certes! pour l'abaisser

que nous disons cela. Resté l'homme des pensées du temps, il ne se

serait jamais beaucoup élevé au-dessus de la fonction vulgaire d'un

médiocre littérateur. Piètre destinée! Mais, avec le catholicisme, son

génie a commencé dans son âme. C'est le catholicisme qui lui a créé

une pensée. Il a reçu la langue de feu... Il ne l'avait pas!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 12 / 130 题