J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer le 23 du
mois dernier.
Le 21 du présent mois, anniversaire d'un jour d'horreur et de deuil
éternel, il sera célébré dans l'une des principales églises de Vienne
un service solennel et expiatoire. J'en fais faire les préparatifs. En
les ordonnant, je n'ai pas suivi seulement l'impulsion de mon coeur,
j'ai encore pensé qu'il fallait[467] que les ambassadeurs de Votre
Majesté, se rendant les interprètes de la douleur de la France, la
fissent éclater en terre étrangère, et sous les yeux de l'Europe
rassemblée. Tout, dans cette triste cérémonie, doit répondre à la
grandeur de son objet, à celle de la couronne de France et à la
qualité de ceux qu'elle doit avoir pour témoins. Tous les membres du
congrès y seront invités, et je me suis assuré qu'ils y viendraient.
L'empereur d'Autriche m'a fait dire qu'il y assisterait. Son exemple
sera sans doute imité par les autres souverains. Tout ce que Vienne
offre de plus distingué dans les deux sexes se fera un devoir de s'y
rendre. J'ignore encore ce que cela coûtera; mais c'est une dépense
nécessaire.
[467] Variante: _qu'il convenait_.
La nouvelle de la signature de la paix entre l'Angleterre et les
États-Unis d'Amérique me fut annoncée le premier jour de l'an par un
billet de lord Castlereagh. Je m'empressai de lui en adresser mes
félicitations; et je m'en félicitai moi-même, sentant bien quelle
influence cet événement pouvait avoir et sur les dispositions de ce
ministre et sur les déterminations de ceux dont nous avions eu,
jusque-là, les prétentions à combattre. Lord Castlereagh m'a fait voir
le traité. Il ne blesse l'honneur d'aucune des deux parties, et les
satisfera conséquemment toutes deux.
Cette heureuse nouvelle n'était que le précurseur d'un événement bien
plus heureux encore.
L'esprit de la coalition et la coalition même avaient survécu à la
paix de Paris. Ma correspondance, jusqu'à ce jour, en a offert à Votre
Majesté des preuves multipliées. Si les projets que je trouvai formés
en arrivant ici eussent été exécutés, la France aurait pu se trouver
pendant un demi-siècle isolée en Europe, sans y avoir un seul bon
rapport. Tous mes efforts tendaient à prévenir un tel malheur; mais
mes meilleures espérances n'allaient point jusqu'à me flatter d'y
réussir complètement.
Maintenant, Sire, la coalition est dissoute, et elle l'est pour
toujours. Non seulement la France n'est plus isolée en Europe; mais
Votre Majesté a déjà un système fédératif tel que cinquante ans de
négociations ne semblaient[468] pas pouvoir parvenir à le lui donner.
Elle marche de concert avec deux des plus grandes puissances, trois
États du second ordre, et bientôt tous les États qui suivent d'autres
principes et d'autres maximes que les principes et les maximes
révolutionnaires. Elle sera véritablement le chef et l'âme de cette
union, formée pour la défense des principes qu'elle a été la première
à proclamer.
[468] Variante: ne _sembleraient_.
Un changement si grand et si heureux ne saurait être attribué qu'à
cette protection de la Providence, si visiblement marquée dans le
retour[469] de Votre Majesté.
[469] Variante: _par_ le retour.
Après Dieu, les causes efficientes de ce changement ont été:
Mes lettres à M. de Metternich et à lord Castlereagh, et l'impression
qu'elles ont produite;
Les insinuations que, dans la conversation dont ma dernière lettre a
rendu compte à Votre Majesté, j'ai faites à lord Castlereagh,
relativement à un accord avec la France;
Les soins que j'ai pris de calmer ses défiances, en montrant, au nom
de la France, le désintéressement le plus parfait;
La paix avec l'Amérique, qui, le tirant d'embarras de ce côté, l'a
rendu plus libre d'agir et lui a donné plus de courage;
Enfin, les prétentions de la Russie et de la Prusse, consignées dans
le projet russe dont j'ai l'honneur de joindre ici une copie et
surtout, le ton avec lequel ces prétentions ont été mises en avant et
soutenues, dans une conférence entre leurs plénipotentiaires et ceux
de l'Autriche. Le ton arrogant pris dans cette pièce indécente et
amphigourique avait tellement blessé lord Castlereagh, que, sortant de
son calme habituel, il avait déclaré que les Russes prétendaient donc
imposer la loi, et que l'Angleterre n'était pas faite pour la recevoir
de personne.
Tout cela l'avait disposé, et je profitai de cette disposition pour
insister sur l'accord dont je lui parlais depuis longtemps. Il s'anima
assez pour me proposer d'écrire ses idées à cet égard. Le lendemain de
cette conversation, il vint chez moi, et je fus agréablement surpris
lorsque je vis qu'il avait donné à ses idées la forme d'articles.
Je l'avais, jusqu'à présent, fort peu accoutumé aux éloges, ce qui le
rendit plus sensible à tout ce que je lui dis de flatteur sur son
projet. Il demanda que nous le lussions avec attention, M. de
Metternich et moi. Dans la soirée[470], et après avoir fait quelques
changements de rédaction, nous l'avons adopté sous la forme de
convention. Dans quelques articles, la rédaction aurait pu être plus
soignée; mais avec des gens d'un caractère faible, il fallait se
presser de finir, et nous l'avons signée cette nuit. Je m'empresse de
l'adresser à Votre Majesté.
[470] Variante: _Je pris heure dans la soirée_, et après.
Elle m'avait autorisé en général, par ses lettres et spécialement par
ses instructions particulières du 25 octobre, à promettre à
l'Autriche et à la Bavière sa coopération la plus active, et
conséquemment à stipuler en faveur de ces deux puissances les secours
dont les forces qui leur seraient opposées en cas de guerre rendraient
la nécessité probable. Elle m'y avait autorisé, même dans la
supposition que l'Angleterre restât neutre. Or l'Angleterre,
aujourd'hui, devient partie active, et, avec elle, les Provinces Unies
et le Hanovre, ce qui rend la position de la France superbe.
Le général Dupont m'ayant écrit le 9 novembre que Votre Majesté aurait
au 1er janvier, cent quatre-vingt mille hommes disponibles, et cent
mille de plus au mois de mars, sans faire aucune nouvelle levée, j'ai
pensé qu'un secours de cent cinquante mille hommes pouvait être
stipulé sans inconvénient. L'Angleterre s'engageant à fournir le même
nombre de troupes, la France ne pouvait pas rester, à cet égard,
au-dessous d'elle.
L'accord n'étant fait que pour un cas de défense, les secours ne
devront être fournis que si l'on est attaqué; et il est grandement à
croire que la Russie et la Prusse ne voudront pas courir cette chance.
Toutefois, ce cas pouvant arriver et rendre nécessaire une convention
militaire, je prie Votre Majesté de vouloir bien ordonner que M. le
général Ricard[471] me soit envoyé pour m'assister. Il a la confiance
de M. le maréchal duc de Dalmatie; ayant été longtemps en Pologne et
particulièrement à Varsovie, il a des connaissances locales qui
peuvent être fort utiles pour des arrangements de cette nature et
l'opinion qui m'a été donnée de son mérite et de son habileté me le
font préférer à tout autre. Mais il est nécessaire qu'il vienne
incognito, et que le ministre de la guerre, après lui avoir donné les
documents nécessaires, lui recommande le plus profond secret. D'après
ce qu'on m'en a dit, c'est un homme bien élevé, à qui Votre Majesté
pourrait même, si elle le jugeait convenable, donner directement des
ordres.
[471] Étienne Ricard, né en 1771 à Castres, engagé volontaire en
1792. Il devint l'aide de camp de Soult, et fut promu général de
brigade en 1806. Il se rallia aux Bourbons en 1814, fut nommé pair
de France. Il prit sa retraite en 1821, et mourut en 1843.
Je supplie Votre Majesté de vouloir bien ordonner que les
ratifications de la convention soient expédiées et me soient envoyées
le plus promptement qu'il sera possible[472]. Votre Majesté croira
sûrement devoir recommander à M. de Jaucourt de n'employer pour ce
travail que des hommes de la discrétion la plus éprouvée.
[472] Variante: _le plus promptement possible_.
L'Autriche ne voulant point aujourd'hui envoyer[473] de courriers à
Paris, pour ne point éveiller de soupçons, et voulant que son ministre
ait connaissance de la convention, désire que M. de Jaucourt la fasse
lire à M. de Vincent, en lui disant[474] qu'elle doit être très
secrète.
[473] Variante: envoyer _aujourd'hui_.
[474] Variante: _également_.
J'espère que Votre Majesté voudra bien ensuite grossir de ces deux
pièces le recueil de toutes celles que j'ai eu l'honneur de lui
envoyer jusqu'à ce jour.
Le but de l'accord que nous venons de faire est de compléter les
dispositions du traité de Paris, de la manière la plus conforme à son
véritable esprit, et au plus grand intérêt de l'Europe.
Mais, si la guerre venait à éclater, on pourrait lui donner un but qui
en rendrait le succès presque infaillible, et procurerait à l'Europe
des avantages incalculables.
La France, dans une guerre noblement faite[475], achèverait de
reconquérir l'estime et la confiance de tous les peuples, et une telle
conquête vaut mieux que celle d'une ou de plusieurs provinces, dont la
possession n'est heureusement nécessaire, ni à sa force réelle, ni à
sa prospérité[476].
Je suis...
[475] Variante: _aussi_ noblement faite.
[476] Voir l'Appendice qui suit. On y trouvera le texte du traité
du 3 janvier, et une longue note de M. de Bacourt.