SIRE,

J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer, en date du

10 décembre et sous le numéro 11.

J'ai l'honneur de lui envoyer les copies de la note de M. de

Metternich à M. de Hardenberg, au sujet de la Saxe, des tableaux qui y

étaient joints[447] et de la lettre officielle que M. de Metternich

m'a écrite en me communiquant ces pièces. Il avait accompagné le tout

d'un billet de sa main, où il me répétait, mais moins explicitement,

ce qu'il m'avait déjà dit de vive voix, que cette note serait la

dernière pièce de la coalition, en ajoutant qu'il se félicitait de se

trouver sur la même ligne que le cabinet de Votre Majesté pour la

défense d'une aussi belle cause.

[447] Variante: _annexés_.

Je désirais ardemment cette communication pour la raison que j'ai eu

l'honneur de dire à Votre Majesté dans ma précédente lettre. Je la

désirais encore comme devant m'offrir une occasion toute naturelle de

faire une profession de foi qui fît connaître les principes, les vues

et les déterminations de Votre Majesté. Je cherchais depuis longtemps

cette occasion: j'avais essayé de diverses manières de la faire

naître, et dès qu'elle s'est offerte, je me suis hâté d'en profiter,

en adressant à M. de Metternich la réponse dont j'ai l'honneur de

joindre ici une copie.

J'ai montré ce que la question de Pologne eût été pour nous, si on

l'eût voulu; pourquoi elle a perdu de son intérêt, et j'ai ajouté que

la faute n'en était pas à nous.

En traitant la question de la Saxe, j'ai réfuté les arguments

révolutionnaires des Prussiens et de M. Cook dans son _Saxon-point_ et

je crois avoir prouvé ce que jusqu'ici lord Castlereagh n'a pas pu ou

voulu comprendre, que, sous le rapport de l'équilibre, la question de

la Saxe était plus importante que celle de la Pologne, dans les termes

où celle-ci s'est trouvée réduite. Il est évident que l'Allemagne,

après avoir perdu son équilibre propre, ne pourrait plus servir à

l'équilibre général, et que son équilibre serait détruit si la Saxe

était sacrifiée.

En cherchant à convaincre, je me suis attaché à ne pas blesser. J'ai

rejeté les opinions que j'ai combattues sur une sorte de fatalité, et

j'ai loué les monarques qui les soutiennent pour les porter à les

abandonner.

Quant à Votre Majesté, je ne lui ai pas donné d'éloges. J'ai exposé

les ordres qu'elle nous a donnés; qu'aurais-je pu dire de plus? les

faits parlent.

On assure que, de leur côté, les Prussiens avaient préparé une note,

en réponse à celle de M. de Metternich, et qu'elle était violente;

mais que l'empereur de Russie, à qui elle a été montrée, n'a pas voulu

qu'elle fût envoyée.

Lord Castlereagh est comme un voyageur qui a perdu sa route et ne peut

la retrouver. Honteux d'avoir rapetissé la question polonaise et

d'avoir épuisé vainement tous ses efforts sur cette question, d'avoir

été dupe de la Prusse, quoique nous l'eussions averti, et de lui avoir

abandonné la Saxe, il ne sait plus quel parti prendre. Inquiet

d'ailleurs de l'état de l'opinion en Angleterre, il se propose,

dit-on, d'y retourner pour la rentrée du parlement et de laisser ici

lord Clancarty, pour continuer les négociations.

Les affaires d'Italie marchent dans un assez bon sens. Je suis fondé à

espérer que la reine d'Étrurie aura, pour Parme, l'avantage sur

l'archiduchesse Marie-Louise, et je tâche de disposer les choses de

manière à ce que ces arrangements se fassent sans toucher aux

légations.

La commission des préséances, pour laquelle j'ai nommé M. de la Tour

du Pin, à qui j'ai donné des instructions conformes à celles qu'avait

arrêtées Votre Majesté à ce sujet, sera probablement en état de faire

son rapport, d'ici à dix ou douze jours.

Votre Majesté trouvera peut-être un peu longue la lettre que j'ai

adressée à M. de Metternich, mais je n'ai pas pu la faire plus courte.

Elle est calculée comme pouvant être un jour publiée et lue en

Angleterre comme en France. Tous les mots que j'emploie ont un but

particulier, que Votre Majesté retrouvera dans ma volumineuse

correspondance.

Je suis...

* * * * *

Nº 13 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 23 décembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 16. J'y ai vu avec grande satisfaction la

conduite noble et ferme du duc de Saxe-Cobourg et du comte de Munster.

Vous savez le cas que je fais de ce dernier, et le duc, outre les

liens de parenté entre nous, est frère d'une princesse que j'aime

beaucoup, la duchesse Alexandre de Wurtemberg[448]. Mais cette

satisfaction ne m'empêche pas de regretter que la note ne soit pas

signée: _Verba volant, scripta autem manent._ Je suis content de votre

entretien avec le prince Adam Czartoryski; vous aurez vu dans mon

dernier numéro que je désire une réponse définitive sur l'affaire du

mariage; mais que je suis loin de vouloir lui imprimer le caractère

d'un marché.

[448] Antoinette-Ernestine-Amélie de Saxe-Cobourg-Saafeld, née en

1779 épousa, en 1798, Charles-Alexandre-Frédéric, duc de Wurtemberg

(1771-1833), général au service de la Russie, gouverneur de Livonie

et de Courlande. Elle eut plusieurs enfants, parmi lesquels un

fils, Frédéric-Guillaume-Alexandre, né en 1804, qui épousa la

princesse Marie d'Orléans, fille du roi Louis-Philippe.

L'affaire de la traite me paraît en bonne position. Quant à celle de

Naples qui me touche de bien plus près, il courait dans Vienne, au

départ du duc de Richelieu, un bruit infiniment fâcheux, bruit

confirmé par des lettres particulières, mais auquel votre silence à

cet égard m'empêche d'ajouter foi: celui que l'Autriche s'était

hautement déclarée en faveur de Murat, et cherchait à entraîner

l'Angleterre dans le même parti. Le succès de votre lettre à lord

Castlereagh, celui des démarches que j'ai ordonnées en conséquence, ne

tarderont pas à m'éclairer sur ce que je dois espérer ou craindre.

Rien n'est mieux que ce que vous proposez dans cette lettre, mais je

ne suis pas sans inquiétude sur certaines promesses faites à Murat.

Dussions-nous, ce dont je ne suis pas sûr, car Bonaparte a, dans ses

derniers moments, fait anéantir bien des choses, dussions-nous trouver

les preuves les plus évidentes, il n'est que trop connu qu'une

politique astucieuse sait tirer de tout les inductions qu'elle juge à

propos. Quoi qu'il en soit, poursuivons notre marche; jamais on ne m'y

verra faire un seul pas en arrière.

C'était pour l'avantage du canton de Berne que j'avais consenti à

l'échange d'une partie[449] du pays de Gex; mais, puisqu'on ne veut

pas des conditions que j'y avais mises, je refuserai toute espèce de

consentement, et je ne l'accorderai pas davantage à un arrangement qui

enlèverait quelque chose de plus au roi, mon beau-frère[450]. Sur quoi

je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 90 / 104 题