SIRE,

La note par laquelle les princes allemands du second et du troisième

ordre devaient manifester leur voeu pour la conservation de la Saxe

était sur le point d'être signée; elle ne l'a point été et ne le sera

pas.

Le duc de Cobourg[432] était à la tête de ces princes. Sa conduite ne

saurait être trop louée.

[432] Ernest-Antoine de Saxe-Cobourg-Saafeld, né en 1784. Il servit

d'abord dans l'armée russe. Après la paix de Tilsitt, il revint

dans ses États qu'il conserva dans leur intégrité. Le congrès de

Vienne lui donna la principauté de Lichtenberg, mais il la vendit à

la Prusse en 1834. Il promulgua une constitution en 1821, et mourut

en 1844.

L'une de ses soeurs[433] est mariée au grand-duc Constantin. Son frère

puîné est aide de camp du grand-duc et général-major au service de

Russie[434]. Lui-même, il a porté dans la dernière campagne l'uniforme

russe. Fort avant dans les bonnes grâces de l'empereur Alexandre, il

est lié intimement avec le roi de Prusse. Leur ressentiment pouvait

lui paraître à craindre s'il contrariait leurs desseins, et, d'un

autre côté, il avait toute raison d'espérer que, si la Saxe venait à

être sacrifiée, il pourrait en obtenir quelques lambeaux. Tous ces

motifs n'ont pu faire taire en lui la voix de la reconnaissance et

celle de la justice, ni lui faire oublier ce qu'il devait à sa maison

et à son pays. Lorsqu'en 1807, après la mort du duc son père, ses

possessions furent séquestrées, parce qu'il était dans le camp des

Russes, et que Bonaparte voulait le proscrire, il fut protégé par

l'intercession du roi de Saxe. Depuis, le roi avait été le maître

d'étendre sa souveraineté sur tous les duchés de Saxe, et il l'avait

refusé. A son tour, le duc s'est montré zélé défenseur de la cause du

roi. Il l'avait fait plaider à Londres par le duc Léopold, son frère,

qui avait trouvé le prince régent dans les dispositions les plus

favorables. Il l'a plaidée ici auprès des souverains et de leurs

ministres. Il est allé jusqu'à remettre, en son nom, à lord

Castlereagh, un mémoire où il combattait ses raisonnements et qu'il

avait concerté avec nous.

Informé par le duc de Weimar[435] de la note qui se préparait,

l'empereur Alexandre a fait appeler le duc de Cobourg et l'a accablé

de reproches, tant pour le mémoire qu'il avait remis à lord

Castlereagh, que pour ses démarches récentes, l'accusant d'intrigues,

lui citant la conduite du duc de Weimar comme un modèle qu'il aurait

dû suivre, lui disant que s'il avait des représentations à faire,

c'était au prince de Hardenberg qu'il aurait dû les adresser, et lui

déclarant qu'il n'obtiendrait rien de ce qui lui avait été promis.

[433] Julie-Henriette-Ulrique, princesse de Saxe-Cobourg, née en

1781. Elle épousa, en 1796, le grand-duc Constantin, frère de

l'empereur Alexandre, qui la répudia en 1810.

[434] Ferdinand-Charles-Auguste, duc de Saxe-Cobourg, né en 1785,

marié à la princesse de Kohary. Il en eut trois fils dont l'un

épousa dona Maria II, reine de Portugal, et un autre la princesse

Clémentine, fille du roi Louis-Philippe. Sa fille Victoria épousa,

en 1840, le duc de Nemours. Le duc Ferdinand mourut en 1851.

[435] Charles-Auguste, duc, puis grand-duc de Saxe-Weimar, né en

1757, perdit son père à l'âge de huit mois, et fut proclamé duc

sous la régence de sa mère Amélie de Brunswick, âgée alors

seulement de dix-huit ans. Il prit du service dans l'armée

prussienne et reçut un commandement important dans la campagne de

1806. Après la bataille d'Iéna, il entra dans la confédération du

Rhin. En 1814, il se rendit au congrès de Vienne. C'est alors que

le titre de grand-duc lui fut conféré. Il mourut en 1828. Son fils

aîné, Charles-Frédéric, qui lui succéda, avait épousé la soeur de

l'empereur Alexandre, la grande-duchesse Marie Paulowna.

Le duc a été noble et ferme. Il a parlé de ses droits comme prince de

la maison de Saxe; de ses devoirs comme prince allemand, et, comme

homme d'honneur, il ne se croyait pas libre de ne point les remplir.

Si le duc de Weimar en jugeait autrement, il ne pouvait que le

plaindre. Du reste, il avait, dit-il, compromis deux fois son

existence par attachement pour Sa Majesté Impériale. S'il fallait

aujourd'hui la sacrifier pour l'honneur, il était prêt.

De leur côté[436], les Prussiens, leurs émissaires, et,

particulièrement, le prince royal de Wurtemberg, ont intimidé une

partie des ministres allemands, en déclarant qu'ils tiendraient pour

ennemis tous ceux qui signeraient quelque chose en faveur de la Saxe.

[436] Variante: _d'un autre côté_.

Voilà pourquoi la note n'a point été signée. Mais on sait qu'elle a dû

l'être, et ce qui a empêché qu'elle ne le fût. Le voeu qu'elle devait

exprimer a peut-être acquis plus de force par la violence employée

pour l'étouffer.

Si je me suis étendu sur cette circonstance particulière plus qu'il ne

l'aurait fallu peut-être, je l'ai fait par le double motif de rendre

au duc de Cobourg la justice que je crois lui être due, et de faire

mieux connaître à Votre Majesté le genre et la diversité des obstacles

contre lesquels nous avons à lutter.

Pendant que ces choses se passaient, les Prussiens recevaient de M. de

Metternich une note où il leur déclarait que le royaume de Saxe devait

être conservé, en établissant par des calculs statistiques joints à sa

note, que leur population sera la même qu'en 1805, si, à celle des

pays qu'ils ont conservés et à celle des pays disponibles qui leur

sont destinés, on ajoute seulement trois cent trente mille Saxons.

Je me hâte de dire à Votre Majesté que le comte de Munster a déclaré

qu'il renonçait aux agrandissements promis pour le Hanovre, si cela

était nécessaire pour que la Saxe fût conservée. Votre Majesté

l'apprendra sûrement avec plaisir, et à cause des affaires que cela

facilite, et à cause de l'estime dont elle honore le comte de Munster.

Un passage de la note de M. de Metternich, dans lequel il s'étayait de

l'opposition de la France aux vues de la Prusse sur la Saxe, ayant

probablement fait craindre à l'empereur Alexandre qu'il n'y eût un

concert déjà formé ou prêt à se former entre l'Autriche et nous, il

m'envoya sur-le-champ le prince Adam Czartoryski.

A son début, le prince m'a renouvelé la proposition que l'empereur

Alexandre m'avait faite lui-même, dans le dernier entretien que j'ai

eu l'honneur d'avoir avec lui, de nous prêter à ses désirs dans la

question de la Saxe, nous promettant tout son appui dans celle de

Naples. Sa proposition lui paraissait d'autant plus acceptable que,

maintenant, il ne demandait plus l'abandon de la Saxe entière, et

qu'il consentait à ce qu'il restât _un noyau_ du royaume de Saxe.

Je répondis que quant à la question de Naples, je m'en tenais à ce que

l'empereur m'avait dit, que je me fiais à sa parole, que d'ailleurs

ses intérêts dans cette question étaient les mêmes que les nôtres, et

qu'il n'y pourrait pas être d'un autre avis que nous; que si la

question de Pologne, que l'on devait regarder comme personnelle à

l'empereur Alexandre, puisqu'il y attachait sa satisfaction et sa

gloire, avait été décidée selon ses désirs (elle ne l'est pas encore

complètement, mais peu s'en faut), il le devait à la persuasion où

étaient l'Autriche et la Prusse que nous ne serions à cet égard qu'en

seconde ligne; que dans la question de la Saxe, réellement étrangère

aux intérêts de l'empereur, nous avions pris sur nous d'engager le roi

de Saxe à quelques sacrifices, mais que l'esprit de conciliation ne

pouvait pas porter à aller aussi loin que l'empereur paraissait le

désirer.

Le prince me parla d'alliance et de mariage. Je lui dis que tant

d'objets si graves ne pouvaient se traiter à la fois; qu'il y avait

d'ailleurs des choses qu'on ne pouvait mêler à d'autres, parce que ce

serait leur donner le caractère avilissant d'un marché.

Il me demanda si nous avions des engagements avec l'Autriche: je lui

dis que non; si nous en prendrions avec elle, dans le cas où l'on ne

s'entendrait pas sur la Saxe, à quoi je répondis: _J'en serais fâché._

Après un moment de silence, nous nous quittâmes poliment, mais

froidement.

L'empereur, qui devait aller le soir à une fête que donnait M. de

Metternich, n'y vint point. Un mal de tête subit en fut la cause ou le

prétexte. Il y envoya l'impératrice et les grandes-duchesses.

Il fit engager[437] M. de Metternich à se rendre chez lui le lendemain

matin.

[437] Variante: _Le lendemain matin_, il fit engager.

Pendant le bal, M. de Metternich s'approcha de moi, et, après m'avoir

remercié d'un petit service que je lui avais rendu, il se plaignit à

moi de l'embarras dans lequel les notes de lord Castlereagh sur la

Saxe le mettaient. Je pensais qu'il n'y en avait eu qu'une de très

compromettante (celle du 11 octobre); mais il me parla d'une autre que

j'ai pu me procurer aujourd'hui, et dont j'ai l'honneur d'envoyer une

copie à Votre Majesté. Quoiqu'elle porte le titre de Note verbale de

lord Castlereagh, je sais qu'elle est l'ouvrage de M. Cook, auquel, et

comme doctrine et comme style, elle ne fera pas beaucoup d'honneur.

Elle a été remise aux trois puissances qui se sont si longtemps

appelées alliées.

M. de Metternich me promit qu'en sortant de chez l'empereur Alexandre,

il viendrait chez moi, s'il n'était pas trop tard, pour me dire ce qui

se serait passé. Cette fois il tint sa parole.

L'empereur fut froid, sec et sévère. Il prétendit que M. de Metternich

lui disait, au nom des Prussiens, des choses qu'ils désavouaient, et

que, de leur côté, les Prussiens lui disaient, de la part de M. de

Metternich, des choses tout opposées à celles qu'il mettait dans ses

notes, de sorte qu'il ne savait ce qu'il devait croire. Il reprocha à

M. de Metternich d'avoir inspiré je ne sais quelles idées au prince de

Hardenberg. M. de Metternich avait et produisit un billet[438] qui

prouvait le contraire. L'empereur prit occasion de ce billet pour

reprocher à M. de Metternich d'en écrire de peu convenables. Ce

reproche avait quelque fondement. L'empereur avait dans les mains des

communications toutes particulières et toutes confidentielles qu'il ne

pouvait tenir que d'une indiscrétion fort coupable de la part des

Prussiens. L'empereur, ensuite, parut vouloir douter que la note de M.

de Metternich contînt l'expression des véritables sentiments de

l'empereur d'Autriche, et ajouta qu'il voulait s'en expliquer avec

l'empereur lui-même. M. de Metternich fit[439] immédiatement prévenir

son maître, qui, si l'empereur Alexandre fait quelques questions sur

ce sujet, répondra que la note a été faite par son ordre, et ne

contient rien qu'il n'avoue.

[438] Variante: _de M. de Hardenberg_.

[439] Variante: _alla_.

Dans une conférence entre M. de Metternich et M. de Hardenberg, les

difficultés n'ont porté que sur les calculs statistiques qui étaient

joints à la note de M. de Metternich. Ils se séparèrent sans être

convenus de rien, sur la proposition faite par M. de Metternich de

nommer une commission pour les vérifier.

Voilà, Sire, présentement l'état des choses.

L'Autriche ne fait entrer la Saxe dans ses calculs que pour une perte

de quatre cent mille âmes. Elle ne veut[440] point abandonner la haute

Lusace, à cause des défilés de Gabel, qui ouvrent l'entrée de la

Bohême. C'est par là que les Français y pénétrèrent en 1813.

[440] Variante: _voudrait_.

L'empereur de Russie consent à laisser subsister un royaume de Saxe,

lequel, selon le prince Adam Czartoryski, ne devrait être que la

moitié de ce qu'il est aujourd'hui.

Enfin, la Prusse semble aujourd'hui réduire ses prétentions à des

calculs de population, et conséquemment les subordonner aux résultats

et à la vérification de ces calculs.

Sans doute, la question n'est pas encore décidée, mais les chances

sont maintenant plus favorables qu'elles ne l'ont jamais été.

M. de Metternich m'a proposé de me faire lire sa note. Je l'ai

remercié en lui disant que je la connaissais, mais que je désirais

qu'il me la communiquât officiellement; qu'il me semblait qu'il le

devait, puisqu'il nous y avait cités, ce que je pourrais lui reprocher

d'avoir fait sans nous en avoir prévenus; qu'il fallait que nous

pussions la soutenir, et que nous ne le pouvions convenablement que

sur une communication régulière. Il m'a donné sa parole de faire ce

que je désirais. Mon motif particulier, pour tenir à une participation

formelle, est que ce sera là la véritable date de la rupture de la

coalition.

Je proposai, il y a quelques jours, la formation d'une commission pour

s'occuper de l'affaire de la traite des nègres. Cette proposition

allait être faite, et je voulus m'en emparer pour faire une chose

agréable à lord Castlereagh, et le disposer par là à se rapprocher de

nous dans les questions difficiles d'Italie, que nous commençons à

aborder. J'ai obtenu quelque chose, car, de lui-même, il m'a demandé

de lui indiquer de quelle manière je proposerais de régler l'affaire

de Naples, me promettant d'envoyer un courrier pour demander les

ordres dont il pourrait avoir besoin. Je lui ai écrit la lettre

ci-jointe. Après l'avoir reçue, il m'a proposé de me montrer sa

correspondance avec lord Bentinck. Je l'ai lue, et il est certain que

les Anglais sont parfaitement libres dans cette question. Mais on a

fait à Murat de certaines promesses que l'on pourrait être, comme

homme, embarrassé de ne pas tenir, s'il avait lui-même tenu fidèlement

toutes les siennes. «Je crois savoir, m'a dit lord Castlereagh[441],

que Murat a entretenu des correspondances avec Bonaparte, dans les

mois de décembre 1813, de janvier et de février 1814; mais je serais

bien aise d'en avoir la preuve. Cela faciliterait singulièrement ma

marche. Si vous aviez dans vos archives de telles preuves, vous me

feriez plaisir de me les procurer.» J'écris aujourd'hui dans ma lettre

au département de faire faire des recherches pour trouver celles qui

pourraient exister aux affaires étrangères. Il serait possible qu'il

y eût quelques traces d'intelligence entre Murat et Bonaparte à la

secrétairerie d'État[442].

[441] Variante: _m'a-t-il dit_.

[442] Variante: _Du reste, lord Castlereagh n'a fait aucune

objection à la forme que je lui ai proposé de suivre._

M. le comte de Jaucourt mettra sûrement, sous les yeux de Votre

Majesté, les deux lettres que j'adresse aujourd'hui au département. Je

supplie Votre Majesté de vouloir bien se refuser aux propositions qui

lui seraient[443] faites à Paris relativement au pays de Gex. On ne

tient aucune des conditions auxquelles Votre Majesté avait subordonné

l'échange proposé. Nous avons d'ailleurs beaucoup de raisons d'être

mécontents des Genevois qui se trouvent ici. L'autorité de M. le

chancelier est plus que suffisante pour motiver l'abandon de cette

question qui a été conduite avec un peu de précipitation.

Je suis...

[443] Variante: _seront_.

* * * * *

Nº 12 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 18 décembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 15 qui m'a causé une vive satisfaction. Si

l'Angleterre se déclare franchement en faveur de la Saxe, sa réunion

avec l'Autriche et la plus grande partie de l'Allemagne doit triompher

_des lumières du siècle_. J'aime la fermeté de l'empereur François, et

la défection du roi de Wurtemberg me touche peu. J'attends

l'explication que vous me dites au sujet de ce prince, mais, d'après

ce que je connais de lui, je ne serais tenté de conseiller à personne

de s'y allier de bien près.

Les lettres trouvées dans la portefeuille de lord Oxford n'ont produit

aucune lumière sur les menées de Murat, mais les faits contenus dans

la lettre de Livourne, et de la vérité desquels on ne peut douter,

puisque le prince de Metternich avoue en avoir connaissance, parlent

d'eux-mêmes, et il est temps[444] que toutes les puissances

s'entendent pour arracher la dernière racine du mal. A ce sujet, M. de

Jaucourt vous a sûrement instruit du reproche injuste, et j'ose dire

ingrat, qui a été fait au comte Hector d'Agoult. Il serait bon que

vous en parlassiez à M. de Labrador, afin que son témoignage servît à

éclairer M. de Cevallos[445], s'il est dans l'erreur, ou du moins à le

confondre, si, comme je le soupçonne très violemment, il se ment à

lui-même.

[444] Variante: et _il est plus que temps_.

[445] Ministre des affaires étrangères d'Espagne.

Je regarde comme d'un bon augure le désir que l'empereur de Russie

témoigne de vous revoir. Je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai

dit sur les grandes affaires; mais il en est une que, d'une manière ou

d'autre, je voudrais voir terminer, c'est celle du mariage. J'ai donné

mon _ultimatum_. Je ne regarderai point à ce qui pourra se passer en

pays étrangers, mais la duchesse de Berry, quelle qu'elle puisse être,

ne franchira les frontières de la France que faisant profession

ouverte de la religion catholique, apostolique, romaine. A ce prix, je

suis non seulement prêt, mais empressé de conclure. Si, au contraire,

ces conditions ne conviennent pas à l'empereur de Russie, qu'il

veuille bien le dire: nous n'en resterons pas moins bons amis, et je

traiterai un autre mariage.

Je ne m'aperçois pas moins que vous de votre absence, mais dans des

affaires aussi importantes, il faut s'appliquer à ce que Lucain dit de

César[446]. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa

sainte et digne garde.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 87 / 104 题