Cette lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté sera courte.
Je ne sais que depuis un moment les faits dont je vais lui rendre
compte. Je les substitue à d'autres moins intéressants et plus vagues
que j'avais recueillis.
On me dit, et j'ai toute raison de croire, qu'un courrier arrivé cette
nuit, a apporté à lord Castlereagh et à M. de Munster l'ordre de
soutenir la Saxe. (J'ignore encore jusqu'où, et si c'est dans toute
hypothèse, ou seulement, dans une supposition donnée.) On ajoute que
dès ce matin lord Castlereagh a adressé à M. de Metternich une note
qui le lui annonce, et que le comte de Munster qui a toujours été,
mais un peu timidement de notre avis sur la Saxe, va se prononcer sur
cette question avec beaucoup de force. Le prince de Wrède doit avoir
lu la note de lord Castlereagh chez M. de Metternich.
Avant-hier matin, M. de Metternich eut avec l'empereur Alexandre un
entretien dans lequel on mit de part et d'autre le plus qu'on put de
subtilités et de ruses, et qui n'aboutit à rien. Mais comme M. de
Metternich avait déclaré que son maître ne consentirait jamais à
abandonner la Saxe à la Prusse, l'empereur Alexandre voulant s'assurer
s'il lui avait dit la vérité, aborda, le soir, après le carrousel,
l'empereur François et lui dit: «Dans le temps actuel, nous autres
souverains, nous sommes obligés de nous conformer au voeu des peuples
et de le suivre. Le voeu du peuple saxon est de ne point être partagé.
Il aime mieux appartenir tout entier à la Prusse, que si la Saxe était
divisée ou morcelée.» L'empereur François lui répondit: «Je n'entends
rien à cette doctrine. Voici quelle est la mienne: un prince peut,
s'il le veut, céder une partie de son pays; il ne peut pas céder tout
son pays et tout son peuple. S'il abdique, son droit passe à ses
héritiers légitimes. Il ne peut pas les en priver et l'Europe entière
n'en a pas le droit.--Cela n'est pas conforme aux lumières du siècle,
dit l'empereur Alexandre.--C'est mon opinion, répliqua l'empereur
d'Autriche, ce doit être celle de tous les souverains et
conséquemment la vôtre. Pour moi, je ne m'en départirai jamais.»
Cette conversation, qui m'a été rapportée de la même manière par deux
personnes différentes, est un fait sûr. On avait donc eu raison de
dire que l'empereur d'Autriche avait sur l'affaire de la Saxe une
opinion qui ne laissait plus à M. de Metternich le choix de la
défendre ou de l'abandonner, et ce n'était pas sans fondement que le
ministre saxon se flattait qu'elle ne serait point abandonnée.
On prétend que l'empereur Alexandre a dit qu'une seule conversation
avec l'empereur François valait mieux que dix conversations avec M. de
Metternich, parce que le premier s'exprimait nettement et qu'on savait
à quoi s'en tenir.
Les princes d'Allemagne, qui se sont réunis pour aviser au moyen de
défendre leurs droits contre les projets qu'ils connaissent ou qu'ils
supposent à la commission chargée des affaires allemandes, vont, je
l'espère, émettre un voeu motivé pour la conservation de la Saxe; le
maréchal de Wrède, auquel la plupart se sont adressés, leur a dit
qu'ils devaient se presser, et que le moment était favorable. Il leur
a promis que la Bavière y donnerait son adhésion.
Le Wurtemberg, au contraire, se range pour le moment du côté de la
Prusse. C'est le prince royal, amoureux de la grande-duchesse
Catherine, qui a influé sur cette nouvelle disposition du cabinet. La
cour de Stuttgard fait en cela une chose vile, qui ne lui profitera
pas, et ne nuira guère qu'à elle. Cette conduite si peu loyale et si
peu noble, pour ne rien dire de plus, du roi de Wurtemberg, ne me
paraît pas très propre à faire désirer bien vivement de devenir son
neveu[427]. Je prierai Votre Majesté de me permettre de lui parler un
jour plus longuement de l'objet que je rappelle ici.
[427] Si le duc de Berry avait épousé la grande-duchesse Anne, il
serait devenu le neveu du roi de Wurtemberg. Celui-ci, en effet,
était le frère de Sophie-Dorothée, princesse de Wurtemberg, qui
avait épousé l'empereur Paul. La grande-duchesse Anne était la
dernière fille de Paul Ier. Cette princesse après avoir été sur le
point d'épouser l'empereur Napoléon en 1810, puis le duc de Berry
en 1814, s'unit en 1815 au prince d'Orange, qui devint plus tard
roi des Pays-Bas sous le nom de Guillaume II.
L'empereur de Russie avait voulu me voir; puis, il a voulu auparavant
éclaircir des idées confuses dont il m'a fait dire par le prince Adam
Czartoryski que sa tête était embarrassée. Je n'ai pu me servir auprès
de lui du général Pozzo, qui est avec lui médiocrement. Ses serviteurs
d'ailleurs ne le voient qu'avec difficulté. Il a fallu que le duc de
Richelieu[428] attendît un mois entier une audience. Le prince Adam,
quoique partie intéressée dans nos discussions, est mon intermédiaire
le plus utile. Je n'ai point encore vu l'empereur. On me dit qu'il est
ébranlé, mais toujours indécis. J'ignore quand et à quoi il se fixera.
[428] Armand du Plessis, duc de Richelieu, petit-fils du maréchal
de ce nom. Né en 1766, il était, en 1789, premier gentilhomme de la
chambre. Il émigra la même année, se rendit d'abord à Vienne, puis
prit du service dans l'armée russe et reçut de l'impératrice
Catherine le grade de lieutenant général (1790). Il revint un
instant en France, en 1802, mais retourna en Russie en 1803, et fut
nommé, par l'empereur Alexandre, gouverneur d'Odessa, puis de toute
la nouvelle Russie. Il conserva ces hautes fonctions jusqu'en 1814.
De retour à Paris, il reprit sa charge à la cour et devint, en
septembre 1815, ministre des affaires étrangères et président du
conseil. Il se retira en décembre 1818, mais conserva la dignité de
ministre d'État et reçut celle de grand veneur. Il revint au
pouvoir en février 1820, mais ne le garda que jusqu'en décembre
1821. Il mourut l'année suivante.
J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté les copies des deux pièces
par lesquelles il a, pour me servir de ses expressions, fait la
clôture de sa correspondance avec lord Castlereagh. On l'a
généralement blâmé de s'être engagé, pour ainsi dire, corps à corps
dans une lutte qu'on aurait jugée peu digne de son rang, quand bien
même il y aurait eu de l'avantage, et le contraire est arrivé. Ainsi,
au lieu du triomphe dont il s'était sans doute flatté, son
amour-propre n'en a remporté que des blessures.
Votre Majesté verra par toute cette discussion que lord Castlereagh
n'avait envisagé la question de la Pologne que sous un seul point de
vue, et qu'il l'avait isolée de toute autre question. Non seulement il
n'a pas demandé le rétablissement de la Pologne indépendante, mais il
n'en a pas exprimé le voeu; et même il a parlé du peuple polonais dans
des termes plus propres à dissuader de ce rétablissement qu'à le
provoquer. Il s'est surtout bien gardé de joindre la question
polonaise à celle de la Saxe qu'il avait complètement abandonnée et
qu'il va désormais soutenir.
J'ai aussi l'honneur d'adresser à Votre Majesté une lettre de son
consul à Livourne[429]. J'ai fait usage ici, et avec succès, des
renseignements qu'elle contient et que j'ai fait parvenir à l'empereur
de Russie. M. de Saint-Marsan en a reçu de semblables, et M. de
Metternich a avoué qu'il a reçu de Paris les mêmes avis. La conclusion
que j'en tire est qu'il faut se hâter de se débarrasser de l'homme de
l'île d'Elbe et de Murat. Mon opinion fructifie. Le comte de Munster
la partage avec chaleur. Il en a écrit à sa cour. Il en a parlé à lord
Castlereagh, au point qu'il est allé à son tour exciter M. de
Metternich qui emploie tout moyen pour faire prévaloir l'opinion
contraire.
[429] Le chevalier Mariotti, qui avait été chargé de surveiller les
menées de Napoléon à l'île d'Elbe.
Son grand art est de nous faire perdre du temps, croyant par là en
gagner. Il y a déjà huit jours que la commission pour les affaires
d'Italie a réglé celle de Gênes. J'ai déjà eu l'honneur d'annoncer à
Votre Majesté qu'elles avaient été réglées selon ses désirs. Je joins
aujourd'hui à ma lettre au département le travail de la commission.
Votre Majesté y retrouvera les clauses et même les termes prescrits
dans nos instructions. Demain la commission des huit puissances
prendra connaissance du rapport et prononcera[430]. Je ne doute pas
que les conclusions du rapport ne soient adoptées. On s'occupera
ensuite de la Toscane et de Parme. Ce travail, qui devrait être déjà
terminé, a été retardé par la petite maladie de M. de Metternich qui,
pour ne rien finir, appelle son état actuel: convalescence.
[430] Variante: _sur ce travail_.
Le temps perdu pour les affaires se consume dans des fêtes. L'empereur
Alexandre en demande et même en commande, comme s'il était chez lui.
On nous invite à ces fêtes, on nous y montre des égards, on nous y
traite avec distinction pour marquer les sentiments qu'on porte à
Votre Majesté dont nous entendons partout l'éloge; mais tout cela ne
me fait pas oublier qu'il y après de trois mois que je suis éloigné
d'elle.
J'ai parlé à lord Castlereagh de l'arrestation de lord Oxford, que M.
de Jaucourt m'avait mandée. Loin d'en témoigner du déplaisir, il m'a
dit qu'il en était charmé; et m'a dépeint lord Oxford comme un homme
qui ne méritait aucune sorte d'estime. Je voudrais bien que dans ses
papiers on en eût trouvé de propres à compromettre Murat vis-à-vis de
cette cour-ci.
Les deux courriers que j'ai reçus de Paris m'ont apporté les lettres
dont Votre Majesté m'a honoré, en date du 22 et du 26 novembre.
Je suis...
* * * * *
Nº 11 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
Paris, ce 10 décembre 1814.
Mon cousin,
J'ai reçu votre numéro 14.
Vous avez fort bien interprété mon intention au sujet du canton
d'Argovie. J'aimerais assurément beaucoup mieux que la Suisse redevînt
ce qu'elle fut jadis; mais je ne veux pas l'impossible, et pourvu que
le canton de Berne soit satisfait autant qu'il peut l'être, vu les
circonstances, je le serai aussi. Quant au prince évêque de Bâle, je
ne m'étais pas rappelé le dernier recès de l'empire; mais je vois
qu'il tranche[431] la question à son égard, et je n'ai plus
d'objection à faire contre les dispositions à faire du Porentruy.
[431] Variante: _qu'il a tranché_.
J'ai lu avec intérêt et je conserverai avec soin les pièces que vous
m'avez envoyées. Lord Castlereagh parle très bien relativement à la
Pologne; mais sa note du 11 octobre fait grand tort à son langage. Si,
cependant, il réussissait à persuader l'empereur de Russie, ce serait
d'un grand avantage pour la Saxe; mais je n'y vois guère d'apparence,
et il faut continuer à marcher dans notre ligne.
Vous connaissez le prince Czartoryski; je le connais aussi; le choix
que l'empereur Alexandre a fait de lui pour intermédiaire me fait
croire que Sa Majesté impériale voudrait plutôt me rapprocher d'elle
que se rapprocher de moi. Continuez néanmoins ces conférences en
continuant également à suivre mes intentions. Il n'en pourra résulter
aucun mal et peut-être feront-elles quelque bien.
J'aime à croire que c'est par frayeur que Murat fait le fanfaron; ne
perdons cependant jamais de vue que s'il existe une ressource à
Buonaparte, c'est en Italie, par le moyen de Murat; et qu'ainsi:
_delenda est Carthago_.
Sur quoi je prie Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
digne garde.