Nº III.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 4 décembre 1814.

Prince[413], la lettre que le roi a reçue de vous par le courrier qui

n'avait pu m'apporter la réponse à celle que j'ai eu l'honneur de vous

écrire, le 9 du mois dernier, m'avait déjà fourni d'importantes

lumières sur les principaux objets traités dans la lettre que vous

avez bien voulu m'adresser le 23. Sa Majesté avait eu la bonté de me

communiquer votre dépêche ainsi que la note de lord Castlereagh, et il

est impossible, comme vous l'observez, de ne pas être frappé de la

différence qui existe entre le style de cette note et le langage du

duc de Wellington.

[413] Variante: _La lettre, prince_.

Je ne puis cependant[414], je l'avoue, fixer encore mes idées sur les

causes réelles de cette différence. Le roi répugne à ne l'attribuer

qu'à un système d'artifice dont le but serait la déconsidération de la

France. Lord Wellington, par des communications officieuses telles que

celle dont je vous ai parlé au sujet des relations de Naples avec

Paris, et par la conduite qu'il a tenue dernièrement à l'occasion

d'une correspondance saisie sur lord Oxford[415], a montré des

dispositions que ne pourrait guère motiver le projet unique[416] de

répandre au loin des craintes chimériques. Il serait au reste possible

que, s'exagérant à lui-même des périls dont quelques rumeurs trop

généralement accueillies ne cessent d'épouvanter les esprits timides,

il eût souvent desservi, sans le vouloir, la politique du roi, ou

peut-être favorisé par là des intentions moins franches que les

siennes. Ce qu'il y a de certain, c'est que plusieurs circonstances,

indépendantes des vues de l'Angleterre, n'ont que trop fourni de

prétextes aux défiances propres à encourager les opinions fâcheuses

dont vous redoutez l'effet. Vous savez, prince, et vous avez souvent

déploré avec moi le peu d'assurance que donnait au gouvernement de Sa

Majesté le défaut de vigueur et d'ensemble des opérations[417]

ministérielles. Ce vice, dont la connaissance était restée quelque

temps concentrée dans le cabinet, ne pouvait manquer à la longue

d'acquérir une malheureuse publicité. Joignez à cela le mécontentement

de l'armée dont les plaintes n'ont cessé de frapper les oreilles des

princes, pendant leurs voyages[418] dans les départements; le malaise

qu'entretenaient toutes les réclamations contre l'insuffisance de la

police; enfin les délations multipliées contre des hommes que leurs

intentions et leurs discours signalent, peut-être sans fondement, mais

non sans vraisemblance, comme les instigateurs des complots les plus

dangereux; tout, jusqu'aux mesures de sûreté que le dévouement des

commandants militaires a rendues trop ostensibles, a dû produire une

impression dont les étrangers peuvent profiter sans y avoir concouru.

[414] Variante: _toutefois_.

[415] Édouard Harley comte d'Oxford, né en 1773, mort en 1849, issu

de la famille de l'homme d'État anglais de ce nom (1661-1724). Ce

titre est éteint aujourd'hui.--Lord Oxford résidait alors à Naples

sans aucun titre officiel. Il était en relation suivie avec Murat

et sa cour, ce qui excita les défiances du gouvernement français.

Aussi comme le comte passait par Paris pour retourner en Angleterre

se saisit-on d'un prétexte quelconque pour l'arrêter. On trouva

dans ses papiers plusieurs lettres du roi de Naples, mais on y

chercha en vain des preuves d'une conspiration entre Murat et

Napoléon.

[416] Variante: motiver _uniquement le projet de répandre_.

[417] Variante: _dans les_ opérations.

[418] Variante: pendant _toute la durée de leurs voyages_.

Cet état de choses vous expliquera, prince, les motifs impérieux

auxquels le roi a pensé devoir céder en faisant un changement partiel

dans son ministère. C'est hier que Sa Majesté a fait connaître sa

résolution sur cet objet. Tout en rendant justice au zèle et aux

bonnes intentions de M. le comte Dupont, elle a reconnu que l'armée,

imputant des torts que peut-être, à ce ministre, les embarras du

moment rendaient inévitables[419], appelait de tous ses voeux un autre

système, et le roi a jeté les yeux sur le maréchal Soult[420] pour lui

confier le portefeuille de la guerre. Ce choix dans lequel Sa Majesté

a été dirigée par le désir de rétablir dans les troupes la soumission,

la confiance et le zèle, si nécessaires au maintien de la puissance

nationale, vous paraîtra sans doute conforme aux principes qu'elle a

invariablement suivis.

[419] Variante: _imputant peut-être à ce ministre des torts que les

embarras du moment rendaient inévitables_.

[420] Variante: sur _M. le duc de Dalmatie_.

Le ministère de la marine donné au comte Beugnot et la direction[421]

de la police à M. d'André sont les autres mutations dans lesquelles le

roi a voulu chercher les moyens de remplir l'attente publique.

[421] Variante: la direction _générale_.

Vous penserez sans doute, prince, que ce changement peu considérable

lorsqu'on l'envisage dans son rapport avec la composition du conseil,

n'en doit pas moins amener des résultats importants. En effet,

l'esprit de l'armée et la sécurité de la police sont devenus tellement

les principes conservateurs de l'opinion, que, sous ce point de vue,

la détermination du roi acquiert le plus grand intérêt. C'est à vous

que Sa Majesté s'en remet pour présenter à Vienne cet événement sous

son véritable jour, et pour le faire considérer non comme une

révolution ministérielle, mais plutôt comme un accroissement de force

et de lumière dans le gouvernement.

Le roi regrette vivement qu'au lieu d'avoir à confier cette tâche à

vos soins, il ne puisse vous voir auprès de lui, offrir une preuve de

plus à l'appui de l'opinion favorable qu'il veut[422] donner de son

ministère. Mais Sa Majesté sent les effets avantageux qu'ont produits

vos continuels efforts[423]. Il serait, au reste, possible que les

affaires, prenant une marche plus rapide vous retinssent moins de

temps que vous ne nous le faites craindre, et je le désire

vivement[424].

[422] Variante: _désire_.

[423] Variante: _Sa Majesté sent néanmoins toute la vérité des

observations que vous lui faites sur l'effet avantageux qu'ont

produit vos continuels efforts_.

[424] Variante: _et pour moi je désire fort que votre retour soit

plus prochain que vous ne semblez l'espérer_.

_Les dernières nouvelles d'Espagne ne sont point bonnes. Le comte

de Jaucourt vous informe certainement des rapports que M.

d'Agoult[425] vient de lui adresser._

[425] Hector d'Agoult, secrétaire d'ambassade à Madrid.

_Rien n'est encore décidé ici pour le moment de l'ajournement des

Chambres_[426].

[426] La fin de cette lettre ne se trouve pas dans le texte des

archives.

Recevez, prince, avec amitié une nouvelle assurance de mon bien

sincère et invariable attachement.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 81 / 104 题