SIRE,

Aussitôt que nous eûmes proféré ici le mot de _principes_ et demandé

la réunion immédiate du congrès, on se hâta de répandre de tous côtés

le bruit que la France ne cessait point de regretter la rive gauche du

Rhin et la Belgique, et n'aurait de repos qu'après les avoir

recouvrées; que le gouvernement de Votre Majesté pouvait bien partager

ce voeu de la nation et de l'armée, ou que[397], s'il ne le partageait

pas, il ne serait pas assez fort pour y résister; que, dans les deux

suppositions, le péril était le même, qu'on ne pouvait donc trop se

prémunir contre la France; qu'il fallait lui opposer des barrières

qu'elle ne pût point franchir, coordonner à cette fin les arrangements

de l'Europe, et se tenir soigneusement en garde contre ses

négociateurs qui ne manqueraient pas de tout faire pour l'empêcher.

Nous nous trouvâmes tout à coup en butte à des préventions contre

lesquelles il nous a fallu lutter depuis deux mois. Nous avons réussi

à triompher de celles qui nous étaient le plus pénibles. On ne dit

plus qu'il nous ait été donné de doubles instructions (comme M. de

Metternich l'assurait au prince de Wrède); qu'il nous ait été prescrit

de parler dans un sens et d'agir dans un autre, et que nous ayons été

envoyés pour semer la discorde. Le public rend justice à Votre

Majesté. Il ne croit plus qu'elle ait d'arrière-pensée. Il applaudit à

son désintéressement. Il la loue d'avoir embrassé la défense des

principes. Il avoue que le rôle d'aucune autre puissance n'est aussi

honorable que le sien. Mais ceux à qui il importe que la France ne

cesse point d'être un sujet de défiance et de crainte n'en pouvant

exciter sous un prétexte en excitent sous un autre. Ils représentent

sa situation intérieure sous un jour alarmant. Malheureusement ils se

fondent sur des nouvelles de Paris, données par des hommes dont le

nom, la réputation et les fonctions imposent. Le duc de Wellington,

qui entretient avec lord Castlereagh une correspondance très active,

ne lui parle que de conspirations, de mécontentements secrets et de

murmures, sourds précurseurs d'orages prêts à éclater. L'empereur

Alexandre dit que ses lettres de Paris lui annoncent des troubles. De

son côté, M. de Vincent[398] mande à sa cour qu'il se prépare un

changement dans le ministère et qu'il en est sûr. On affecte de

regarder un changement de ministres comme un indice certain d'un

changement de système intérieur et extérieur. On en conclut que l'on

ne peut pas compter sur la France, et qu'on ne doit entrer dans aucun

concert avec elle.

[397] Variante: _vu que_.

[398] M. de Vincent était alors ambassadeur d'Autriche à Paris.

Nous avons beau réfuter ces nouvelles, citer des dates ou des faits

qui les détruisent, leur opposer celles que nous recevons nous-mêmes,

indiquer la source où j'ai lieu de croire que le duc de Wellington

prend les siennes, et montrer combien cette source est suspecte, on

veut établir qu'éloignés de Paris, nous ignorons ce qui s'y passe, ou

que nous avons intérêt de le cacher, et que le duc de Wellington et M.

de Vincent étant sur les lieux, sont mieux instruits ou plus sincères.

Je n'accuserai point lord Castlereagh d'avoir propagé les préventions

que nous avons eu à combattre, mais, soit qu'il les eût conçues de

lui-même, soit qu'elles lui aient été inspirées, il en était

certainement imbu plus que personne. La longue guerre que l'Angleterre

a eu à soutenir presque seule et le péril que cette guerre lui a fait

courir, ont produit[399] sur lui une impression si vive, qu'elle lui

ôte, pour ainsi dire, la liberté de juger à quel point les temps sont

changés. De toutes les craintes, la moins raisonnable aujourd'hui,

c'est, sans contredit, celle d'un retour du système continental.

Cependant, ceux qui ont avec lui des relations plus particulières,

assurent qu'il est toujours préoccupé de cette crainte et qu'il ne

croit pas pouvoir accumuler trop de précautions contre ce danger

imaginaire. Il croit encore être à Châtillon, traitant et voulant

traiter de la paix avec Bonaparte. Il est aisé de deviner l'effet que

doivent produire sur un esprit ainsi disposé les nouvelles du duc de

Wellington, qui devient ainsi lui-même un obstacle à cet accord qu'il

paraît regarder comme facile à établir entre lord Castlereagh et nous.

[399] Variante: et le péril _dans lequel celle guerre l'a mise ont

fait_.

J'ai provoqué cet accord de toutes manières, et avant que lord

Castlereagh quittât Londres, et lors de son passage à Paris, et depuis

que nous sommes à Vienne. S'il n'a point eu lieu, ce n'est pas

seulement à cause des préventions de lord Castlereagh, mais c'est

parce qu'il y avait une opposition réelle et absolue entre ses vues et

les nôtres. Votre Majesté nous a prescrit de défendre les principes.

La note du 11 octobre que j'ai eu l'honneur de lui envoyer[400] montre

quel respect lord Castlereagh a pour eux. Nous devons tout mettre en

oeuvre pour conserver le roi et le royaume de Saxe. Lord Castlereagh

veut à toute force traiter l'un comme un criminel condamné, dont lui,

Castlereagh, s'est constitué le juge, et sacrifier l'autre. Nous

voulons que la Prusse acquière ou conserve beaucoup du duché de

Varsovie, et lord Castlereagh le veut comme nous; mais, par des motifs

si différents, qu'il emploie pour perdre la Saxe, le même moyen que

nous pour la sauver. Il veut ainsi tourner contre nous l'appui que

nous lui aurons donné dans la question de la Pologne. Des volontés si

contraires sont impossibles à concilier.

[400] Voir page 470.

J'ai parlé souvent, et à l'empereur Alexandre lui-même, du

rétablissement de la Pologne comme d'une chose que la France désirait

et qu'elle serait prête à soutenir. Mais je n'ai point demandé ce

rétablissement sans alternative, parce que lord Castlereagh ne l'a pas

lui-même demandé, parce que j'aurais été seul à faire cette demande et

que, par là, j'aurais aigri l'empereur Alexandre sans me faire un

mérite aux yeux des autres, et même j'aurais blessé l'Autriche qui,

jusqu'à présent du moins, ne veut pas de ce rétablissement.

Il n'y a pas deux jours que lord Castlereagh auquel je faisais

quelques reproches sur la manière dont il avait conduit les affaires

depuis deux mois, me répondit: «J'ai toujours pensé que quand on était

dans une ligue, il ne fallait pas s'en séparer.»--Il se croit donc

dans une ligue. Cette ligue n'est certainement qu'une suite de leurs

traités antérieurs à la paix. Or, comment espérer qu'il s'entende avec

ceux contre lesquels il avoue qu'il est ligué?

Les autres membres de la ligue ou coalition contre la France sont dans

un cas semblable au sien. La Russie et la Prusse n'attendent que de

l'opposition de notre part. L'Autriche peut désirer notre appui dans

les questions de la Pologne et de la Saxe[401]; mais son ministre le

désire bien moins pour ces deux objets qu'il ne redoute notre

intervention pour d'autres. Il sait combien nous avons l'affaire de

Naples à coeur, et il ne l'a guère moins à coeur lui-même, mais dans un

sens bien différent du nôtre. Je l'allai voir dimanche dernier en

sortant de dîner chez le prince Trautmansdorf. J'avais reçu la veille

une lettre d'Italie, où l'on me disait que Murat avait soixante-dix

mille hommes dont la plus grande partie était armée, grâce aux

Autrichiens qui lui avaient vendu vingt-cinq mille fusils. Je voulais

m'en expliquer avec M. de Metternich, ou du moins lui montrer que je

le savais. Je le mis sur l'affaire de Naples, et, comme nous étions

dans son salon avec beaucoup de monde, je lui offris de le suivre dans

son cabinet pour lui montrer la lettre que j'avais reçue. Il me dit

que rien ne pressait et que cette question reviendrait plus tard. Je

lui demandai s'il n'était donc pas décidé. Il me répondit qu'il

l'était, mais qu'il ne voulait pas mettre le feu partout à la fois; et

comme il alléguait, à son ordinaire, la crainte que Murat ne soulevât

l'Italie: «Pourquoi donc, lui dis-je, lui fournissez-vous des armes,

si vous le craignez? Pourquoi lui avez-vous vendu vingt-cinq mille

fusils?» Il nia le fait, et je m'y étais attendu; mais je ne lui

laissai pas la satisfaction de penser que ses dénégations m'eussent

persuadé. Après que je l'eus quitté, il se rendit à la redoute, car

c'est au bal et dans les fêtes qu'il consume les trois quarts de sa

journée, et il avait la tête tellement remplie de l'affaire de Naples,

qu'ayant trouvé une femme de sa connaissance, il lui dit qu'on le

tourmentait pour cette affaire de Naples, mais qu'il ne saurait y

consentir, qu'il avait égard à la situation d'un homme qui s'était

fait aimer dans le pays où il gouverne; que lui, d'ailleurs, aimait

passionnément la reine et était en relations continuelles avec elle.

Tout cela, et peut-être un peu davantage sur cet article, se disait

sous le masque. Il faut s'attendre à ce qu'il fera jouer tous les

ressorts imaginables pour que l'affaire de Naples ne soit pas traitée

au congrès, conformément à l'insinuation qu'il fit, il y a quelque

temps, dans une conférence, et dont j'ai eu l'honneur de rendre compte

à Votre Majesté.

[401] Variante: _dans la question de la Pologne et dans celle de la

Saxe_.

Les quatre cours alliées, ayant chacune quelque raison de craindre

l'influence que la France pourrait avoir dans le congrès, se sont

naturellement unies, et elles craignent de se rapprocher de nous

lorsqu'elles se divisent entre elles, parce que tout rapprochement

entraînerait des concessions qu'elles ne veulent pas faire.

L'amour-propre, comme de raison, s'en est aussi mêlé. Lord Castlereagh

se croyait en état de faire fléchir l'empereur de Russie, et il n'a

fait que l'aigrir.

Enfin, à ces motifs se joint toujours un sentiment de jalousie contre

la France. Les alliés croyaient l'avoir plus abattue; ils ne

s'attendaient pas à lui voir, et les meilleures finances, et la

meilleure armée de l'Europe. A présent ils le croient, ils le disent,

et ils en sont venus jusqu'à regretter d'avoir fait la paix de Paris,

à se la reprocher les uns aux autres, à ne pas comprendre par quel

enchantement ils avaient été amenés à la faire, et à le dire, même

dans les conférences et devant nous.

On ne peut donc raisonnablement s'attendre à ce que l'Angleterre et

l'Autriche se rapprochent réellement et sincèrement de nous, que dans

un cas d'extrême nécessité, tel que serait celui où leurs discussions

avec la Russie finiraient par une rupture ouverte.

Toutefois, malgré ces dispositions, les difficultés qu'elles nous font

éprouver, et celles que les lettres de Paris nous causent, les

puissances sont ici, vis-à-vis de nous, dans une situation d'égards et

même de condescendance telle que nous aurions pu difficilement

l'espérer il y a six semaines. Je puis dire qu'elles-mêmes en sont

étonnées.

Jusqu'ici l'empereur Alexandre n'a point fléchi.

Lord Castlereagh, personnellement piqué, quoiqu'il ait reçu récemment

une note de la Russie, douce d'expression, dit, mais non pas à nous,

que si l'empereur ne veut point s'arrêter à la Vistule, il faut l'y

forcer par la guerre; que l'Angleterre ne pourra fournir que fort peu

de troupes, à cause de la guerre d'Amérique[402]; mais qu'elle

fournira des subsides, et que les troupes hanovriennes et hollandaises

pourront être employées sur le bas Rhin.

[402] L'Angleterre était en guerre avec les États-Unis depuis plus

de deux ans. La déclaration de guerre du gouvernement de Washington

(19 juin 1812) avait été provoquée par la prétention de

l'Angleterre de faire respecter par les navires américains le

blocus fictif des côtes de l'empire français, depuis Hambourg

jusqu'à Saint-Sébastien sur l'Océan, et depuis Port-Vendres jusqu'à

Cattaro sur la Méditerranée; et de plus, par le droit que

s'attribuaient les Anglais de confisquer les marchandises ennemies

sur les navires neutres.

Le prince de Schwarzenberg opine pour la guerre, disant qu'on la fera

maintenant avec plus d'avantages que quelques années plus tard.

On a même déjà fait un plan de campagne à la chancellerie de guerre;

et le prince de Wrède en a fait un de son côté.

L'Autriche, la Bavière et autres États allemands feraient marcher

trois cent vingt mille hommes.

Deux cent mille, sous les ordres du prince de Schwarzenberg, se

porteraient par la Moravie et la Gallicie sur la Vistule.

Cent vingt mille, commandés par le prince de Wrède, se porteraient de

la Bohême sur la Saxe qu'ils feraient soulever; et, de là, entre

l'Oder et l'Elbe. On formerait en même temps le siège de Glatz et de

Neiss.

La campagne ne commencerait qu'à la fin de mars.

Mais ce plan nécessite la coopération de cent mille Français, dont

moitié se porterait sur la Franconie pour empêcher les Prussiens de

tourner l'armée de Bohême, et l'autre moitié les occuperait sur le bas

Rhin.

Il faut donc s'attendre à ce que cette coopération, sur l'absolue

nécessité de laquelle les militaires n'ont qu'une voix, nous sera

demandée, si la guerre doit avoir lieu.

Mais, jusqu'à présent, ni lord Castlereagh ni M. de Metternich ne nous

parlent de guerre, et l'on assure même qu'il n'en a point été question

entre eux. Ce n'est qu'avec la Bavière qu'ils sont séparément entrés

en ouverture à ce sujet.

Soit qu'ils fondent encore quelque espérance sur la négociation, soit

qu'ils veuillent gagner du temps, ils la poursuivent. Lord Castlereagh

ayant échoué, ils ont voulu remettre de nouveau en scène le prince de

Hardenberg. Mais il ne put voir, ni avant-hier ni hier, l'empereur

Alexandre qui, quoique beaucoup mieux, garde encore la chambre, et je

ne crois pas qu'il l'ait vu aujourd'hui.

Les arrangements relatifs à Gênes sont convenus dans la commission

italienne. On est occupé de la rédaction, dont les commissaires ont

prié M. de Noailles de se charger. Les droits de la maison de Carignan

sont reconnus. M. de Noailles a eu par moi l'instruction de n'admettre

les arrangements faits pour le Piémont, que comme partie intégrantes

des arrangements à faire avec le concours de la France pour la

totalité de l'Italie. C'est une sorte de réserve que j'ai cru utile de

faire à cause de Naples.

Les affaires de la Suisse vont se traiter dans une commission dont M.

le duc de Dalberg est membre, ainsi que j'ai eu l'honneur de le mander

à Votre Majesté.

Celles de l'Allemagne sont suspendues par le refus de la Bavière et du

Wurtemberg de prendre part aux délibérations, jusqu'à ce que le sort

de la Saxe ait été fixé.

Mille raisons me font désirer d'être auprès de Votre Majesté. Mais je

me sens retenu ici par l'idée que je puis être ici plus utile à son

service, et par l'espoir qu'en dépit de tous les obstacles, nous

parviendrons à obtenir une bonne partie du moins de ce qu'elle a

voulu.

Je suis...

* * * * *

Nº 9 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 26 novembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 12, et je puis dire avec vérité que c'est le

premier qui m'ait satisfait, non que je ne l'aie toujours été de votre

marche et de votre façon de me rendre compte de l'état des choses,

mais parce que, pour la première fois, je vois surnager des idées de

justice. L'empereur de Russie a fait un pas rétrograde; et, en

politique comme en toute autre chose, jamais le premier pas ne fut le

dernier. Ce prince se tromperait cependant s'il croyait m'engager à

une alliance (politique s'entend) avec lui. Vous le savez, mon système

est: alliance générale, point de particulières. Celles-ci sont une

source de guerres; l'autre est un garant de paix; et, sans craindre la

guerre, la paix est l'objet de tous mes voeux. C'est pour l'avoir que

j'ai augmenté mon armée, que je vous ai autorisé à promettre mon

concours à l'Autriche et à la Bavière. Ces mesures ont commencé à

réussir. Je crois pouvoir espérer _otium cum dignitate_, et c'est bien

assez pour éprouver de la satisfaction.

Vous avez dit tout ce que j'aurais pu dire sur la note de lord

Castlereagh. Je m'explique la différence de son langage avec celui de

lord Wellington par leurs positions respectives: l'un suit des

instructions, l'autre en donne.

Je voudrais déjà voir les affaires d'Italie réglées, depuis les Alpes

jusqu'à Terracine: car je désire bien vivement l'importante

conséquence qui doit s'en suivre. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous

ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 76 / 104 题