Avant que l'empereur Alexandre eût ramené la Prusse à lui, des[372]
personnes de sa confiance lui ayant conseillé de se tourner du côté de
la France, de s'entendre avec elle et de me voir, il avait répondu
qu'il me verrait volontiers, et que désormais, pour lui faire demander
une audience, il fallait que je m'adressasse, non au comte de
Nesselrode, mais au prince Wolkonski, son premier aide de camp. Je dis
à la personne par qui l'avis m'en fut donné, que, si je faisais
demander une audience à l'empereur, les Autrichiens et les Anglais ne
pourraient pas l'ignorer, qu'ils en prendraient de l'ombrage et
bâtiraient là-dessus toute sorte de conjectures, et qu'en la faisant
demander par la voie inusitée d'un aide de camp, je donnerais à mes
relations avec l'empereur un air d'intrigue qui ne pouvait convenir ni
à l'un ni à l'autre. A quelques jours de là, comme il demandait
pourquoi il ne m'avait pas vu, on lui fit connaître mes motifs et il
les approuva, en ajoutant: «Ce sera donc moi qui l'attaquerai le
premier.» Ayant souvent l'occasion de me trouver avec lui dans de
grandes réunions, je m'étais fait la règle d'être le moins possible
sur son passage ou[373] près de lui, et de l'éviter autant que cela
pouvait se faire sans manquer aux bienséances. J'en usai de la sorte
samedi, chez le comte Zichy, où il était. J'avais passé presque tout
le temps dans la salle du jeu, et, profitant pour me retirer du moment
où l'on se mettait à table, j'avais déjà gagné la porte de
l'antichambre, lorsque, ayant senti une main qui s'appuyait sur mon
épaule et m'étant retourné, je vis que cette main était celle de
l'empereur Alexandre. Il me demanda pourquoi je ne l'allais pas voir?
quand il me verrait? ce que je ferais le lundi? me dit d'aller chez
lui ce jour-là, le matin à onze heures; d'y aller en frac, de
reprendre avec lui mes habitudes de frac, et, en disant cela, il me
prenait les bras[374] et me les serrait d'une manière tout amicale.
[372] Variante: _les_.
[374] Variante: et _disant_ cela, il me prenait _le_ bras et me
_le_ serrait.
J'eus soin d'informer M. de Metternich et lord Castlereagh de ce qui
s'était passé, afin d'éloigner toute idée de mystère et de prévenir
tout soupçon de leur part.
Je me rendis chez l'empereur à l'heure indiquée. «Je suis, me dit-il,
bien aise de vous voir. Et vous aussi, vous désiriez de me voir,
n'est-ce pas?» Je lui répondis que je témoignais toujours du regret de
me trouver dans le même lieu que lui, et de ne le pas voir plus
souvent, après quoi l'entretien s'engagea.
«Où en sont les affaires, et quelle est maintenant votre
position?--Sire, elle est toujours la même: si Votre Majesté veut
rétablir la Pologne dans un état complet d'indépendance, nous sommes
prêts à la soutenir.--Je désirais à Paris le rétablissement de la
Pologne, et vous l'approuviez; je le désire encore comme homme, comme
toujours fidèle aux idées libérales que je n'abandonnerai jamais. Mais
dans ma situation, les désirs de l'homme ne peuvent pas être la règle
du souverain. Peut-être le jour arrivera-t-il où la Pologne pourra
être rétablie. Quant à présent, il n'y faut pas penser.--S'il ne
s'agit que du partage du duché de Varsovie, c'est l'affaire de
l'Autriche et de la Prusse, beaucoup plus que la nôtre. Ces deux
puissances une fois satisfaites sur ce point, nous serons satisfaits
nous-mêmes; tant qu'elles ne le seront pas, il nous est prescrit de
les soutenir, et notre devoir est de le faire, puisque l'Autriche a
laissé arriver des difficultés qu'il lui était si facile de
prévenir.--Comment cela?--En demandant, lors de son alliance avec
vous, à faire[375] occuper par ses troupes la partie du duché de
Varsovie qui lui avait appartenu. Vous ne le lui auriez certainement
pas refusé, et, si elle eût occupé ce pays, vous n'auriez pas songé à
le lui ôter.--L'Autriche et moi nous sommes d'accord.--Ce n'est pas
là ce qu'on croit dans le public.--Nous sommes d'accord sur les
points principaux: il n'y a plus de discussion que pour quelques
villages.--Dans cette question la France n'est qu'en seconde
ligne; elle est en première dans celle de la Saxe.--En effet,
la question de la Saxe est pour la maison de Bourbon une question de
famille.--Nullement, Sire. Dans l'affaire de la Saxe, il ne s'agit
point de l'intérêt d'un individu, ou d'une famille particulière; il
s'agit de l'intérêt de tous les rois; il s'agit du premier intérêt de
Votre Majesté elle-même: car son premier intérêt est de prendre soin
de cette gloire personnelle qu'elle a acquise et dont l'éclat
rejaillit sur son empire. Votre Majesté doit en prendre soin, non
seulement pour elle-même, mais encore pour son pays, dont cette gloire
est devenue le patrimoine. Elle y mettra le sceau en protégeant, en
faisant respecter les principes qui sont le fondement de l'ordre
public et de la sécurité de tous. Je vous parle, Sire, non comme
ministre de France, mais comme un homme qui vous est sincèrement
attaché.--Vous parlez de principes, mais c'en est un que l'on doit
tenir sa parole, et j'ai donné la mienne.--Il y a des engagements de
divers ordres, et celui qu'en passant le Niémen Votre Majesté prit
envers l'Europe doit l'emporter sur tout autre. Permettez-moi, Sire,
d'ajouter que l'intervention de la Russie, dans les affaires de
l'Europe, est généralement vue d'un oeil de jalousie et d'inquiétude,
et que, si elle a été soufferte, c'est uniquement à cause du caractère
personnel de Votre Majesté. Il est donc nécessaire que ce caractère
se conserve entier.--Ceci est une affaire qui ne concerne que moi, et
dont je suis le seul juge.--Pardonnez-moi, Sire, quand on est
homme[376] de l'histoire, on a pour juge le monde entier.--Le roi de
Saxe est l'homme le moins digne d'intérêt: il a violé ses
engagements.--Il n'en avait pris aucun avec Votre Majesté; il n'en
avait pris qu'avec l'Autriche. Elle seule serait donc en droit de lui
en vouloir, et, tout au contraire, je sais que les projets formés sur
la Saxe font éprouver à l'empereur d'Autriche la peine la plus vive,
ce que Votre Majesté ignore très certainement; sans quoi, vivant, elle
et sa famille, avec lui et chez lui depuis deux mois, elle n'aurait
jamais pu se résoudre à la lui causer. Ces mêmes projets affligent et
alarment le peuple de Vienne, j'en ai chaque jour des preuves.--Mais
l'Autriche abandonne la Saxe.--M. de Metternich, que je vis hier soir,
me montra des dispositions bien opposées à ce que Votre Majesté me
fait l'honneur de me dire.--Et vous-même, on dit que vous consentez à
en abandonner une partie?--Nous ne le ferons qu'avec un extrême
regret. Mais si, pour que la Prusse ait une population égale à celle
qu'elle avait en 1806, et qui n'allait qu'à neuf millions deux cent
mille âmes, il est nécessaire de donner de trois à quatre cent mille
Saxons, c'est un sacrifice que nous ferons pour le bien de la
paix.--Et voilà ce que les Saxons redoutent le plus. Ils ne demandent
pas mieux que d'appartenir au roi de Prusse; tout ce qu'ils désirent,
c'est de n'être pas divisés.--Nous sommes à portée de savoir[377] ce
qui se passe en Saxe, et nous savons que les Saxons sont désespérés
de l'idée[378] de devenir Prussiens.--Non, tout ce qu'ils craignent
c'est d'être partagés, et c'est en effet, ce qu'il y a de plus
malheureux pour un peuple.--Sire, si l'on appliquait ce raisonnement
à la Pologne!--Le partage de la Pologne n'est pas de mon fait.
Il ne tient pas à moi que ce mal ne soit réparé; je vous l'ai dit,
peut-être le sera-t-il un jour.--La cession d'une partie des deux
Lusaces ne serait point proprement un démembrement de la Saxe; elles
ne lui étaient point incorporées; elles avaient été jusqu'à ces
derniers temps un fief relevant de la couronne de Bohême; elles
n'avaient de commun avec la Saxe que d'être possédées par le même
souverain[379].--Dites-moi, est-il vrai qu'on fasse des armements en
France? (En me faisant cette question, l'empereur s'est approché si
près de moi, que son visage touchait presque le mien.)--Oui,
Sire.--Combien le roi a-t-il de troupes?--Cent trente mille hommes
sous les drapeaux et trois cent mille renvoyés chez eux, mais pouvant
être rappelés au premier moment.--Combien en rappelle-t-on
maintenant?--Ce qui est nécessaire pour compléter le pied de paix.
Nous avons tour à tour senti le besoin de n'avoir plus d'armée et le
besoin d'en avoir une; de n'en avoir plus, quand l'armée était celle
de Bonaparte[380], et d'en avoir une qui fût celle du roi. Il a fallu
pour cela dissoudre et recomposer, désarmer d'abord, et ensuite
réarmer, et voilà ce qu'en ce moment, on achève de faire. Tel est le
motif de nos armements actuels. Ils ne menacent personne; mais quand
toute l'Europe est armée, il a paru nécessaire que la France le fût,
dans une proportion convenable.--C'est bien. J'espère que ces
affaires-ci mèneront à un rapprochement entre la France et la Russie.
Quelles sont, à cet égard les dispositions du roi?--Le roi n'oubliera
jamais les services que Votre Majesté lui a rendus, et sera toujours
prêt à les reconnaître, mais il a ses devoirs comme souverain d'un
grand pays, et comme chef de l'une des plus puissantes et des plus
anciennes maisons de l'Europe. Il ne saurait abandonner la maison de
Saxe. Il veut qu'en cas de nécessité, nous protestions. L'Espagne, la
Bavière, d'autres États encore, protesteraient comme nous.--Écoutez,
faisons un marché: soyez aimables pour moi dans la question de la
Saxe, et je le serai pour vous dans celle de Naples. Je n'ai point
d'engagement de ce côté.--Votre Majesté sait bien qu'un tel marché
n'est pas faisable. Il n'y a pas de parité entre les deux questions.
Il est impossible que Votre Majesté ne veuille pas, par rapport à
Naples, ce que nous voulons nous-mêmes.--Eh bien! persuadez donc aux
Prussiens de me rendre ma parole.--Je vois fort peu de Prussiens[381],
et ne viendrais sûrement pas à bout de les persuader. Mais Votre
Majesté a tous les moyens de le faire. Elle a tout pouvoir sur
l'esprit du roi; elle peut d'ailleurs les contenter.--Et de
quelle manière?--En leur laissant quelque chose de plus en
Pologne.--Singulier expédient que vous me proposez: vous voulez que je
prenne sur moi, pour leur donner!»
[375] En _demandant à faire_, lors de son alliance avec vous,
_occuper_.
[376] Variante: _l'homme_.
[377] Variante: _de connaître_.
[378] Variante: _à l'idée_.
[379] La Lusace est une province d'Allemagne située entre l'Elbe et
l'Oder, au nord de la Bohême et au sud du Brandebourg. Elle était
divisée en haute et basse Lusace, formant chacune un margraviat.
Les Lusaces faisaient primitivement partie du royaume de Bohême.
Elles en furent détachées en 1231 par le roi Ottokar, qui les donna
en dot à sa fille lors de son mariage avec le margrave de
Brandebourg. Toutefois elles revinrent à la Bohême au siècle
suivant. En 1635, l'empereur Ferdinand II détacha de nouveau cette
province de la Bohême et la donna définitivement au duc de Saxe,
Jean-George.
[380] Variante: _Buonaparte_.
[381] Variante: _les_ Prussiens.
L'entretien fut interrompu par l'impératrice de Russie, qui entra chez
l'empereur. Elle voulut bien me dire des choses obligeantes. Elle ne
resta que quelques moments, et l'empereur reprit: «Résumons-nous.»--Je
récapitulai brièvement les points sur lesquels je pouvais, et ceux sur
lesquels je ne pouvais point composer, et je finis par dire que je
devais insister sur la conservation du royaume de Saxe avec seize cent
mille habitants. «Oui, me dit l'empereur, vous insistez beaucoup sur
une chose _décidée_.» Mais il ne prononça point ce mot de ce ton qui
annonce une détermination qui ne peut changer.
Son but, en m'appelant chez lui, était de savoir:
1º Ce que c'était que les armements qu'il avait ouï dire que l'on
faisait en France, et dans quelles vues ils étaient faits. Je crois
lui avoir répondu de manière à ce qu'il ne pût pas se croire menacé,
et, cependant[382], à ne pas lui laisser une trop grande sécurité;
2º Si Votre Majesté serait disposée à faire un jour une alliance avec
lui. A moins qu'il ne renonçât à l'esprit de conquête, ce qui n'est
nullement présumable, je ne vois pas comment il serait possible que
Votre Majesté, tout animée de l'esprit de conservation, s'alliât avec
lui, si ce n'est dans un cas extraordinaire et pour un but momentané.
Mais il ne convenait pas, s'il en avait le désir, de lui en ôter
l'espérance, et j'ai dû éviter de le faire;
3º Quelles étaient au juste nos déterminations par rapport à la Saxe.
A cet égard, je lui ai laissé si peu de doutes, qu'il a dit au comte
de Nesselrode, par qui je l'ai su: «Les Français sont décidés, sur la
question de la Saxe. Mais qu'ils s'arrangent avec la Prusse. Ils
voudraient prendre sur moi pour lui donner, mais c'est à quoi je ne
consens pas.»
[382] Variante: _de façon à_.
Je n'ai rapporté cet entretien avec tant de détail que pour que Votre
Majesté pût mieux juger combien, depuis la dernière audience que
j'avais eue de l'empereur, son ton était changé. Il n'a point donné,
dans tout le cours de notre conversation, une seule marque
d'irritation ou d'humeur. Tout a été calme et doux.
Il est sûrement moins touché des intérêts de la Prusse et moins retenu
par l'amitié qu'il porte au roi, qu'il n'est embarrassé des promesses
qu'il lui a faites, et je croirais volontiers que, malgré le caractère
chevaleresque qu'il affecte et tout esclave qu'il veut paraître de sa
parole, il serait, dans le fond de l'âme, enchanté d'avoir un prétexte
honnête pour se dégager.
J'en juge surtout par une conversation qu'il a eue avec le prince de
Schwarzenberg, et qui, je crois, n'a pas peu contribué à lui faire
désirer de me voir. Il lui demandait où en étaient leurs affaires[383]
et s'ils parviendraient à s'entendre, et le pressait de lui donner son
opinion, non comme ministre d'Autriche, mais comme un ami. Après
s'être quelque temps défendu de répondre[384], le prince de
Schwarzenberg lui dit nettement que sa conduite envers l'Autriche
avait été peu franche et même peu loyale, que ses prétentions
tendaient à mettre la monarchie autrichienne dans un véritable danger,
et les choses dans une situation qui rendrait la guerre inévitable;
que si on ne la faisait pas maintenant (soit par respect pour
l'alliance récente[385], soit pour ne pas se montrer à l'Europe comme
des étourdis qui n'avaient rien su prévoir, et s'étaient mis, par une
aveugle confiance, à la merci des événements), elle arriverait
infailliblement d'ici à dix-huit mois ou deux ans. Alors, il échappa à
l'empereur de dire: «Si je m'étais moins avancé! Mais, ajouta-t-il,
comment puis-je me dégager? Vous sentez bien qu'au point où j'en suis,
il est impossible que je recule.»
[383] Variante: _les_ affaires.
[384] Variante: de _rompre_.
[385] Variante: _naissante_.
En même temps que M. de Schwarzenberg présentait la guerre comme
inévitable, tôt ou tard, un corps de troupes que l'Autriche a fait
marcher en Gallicie semblait indiquer qu'elle pourrait être prochaine.
Le cabinet de Vienne a paru vouloir sortir de son engourdissement. M.
de Metternich a parlé d'alliance au prince de Wrède, en lui demandant
si, dès à présent, la Bavière ne voudrait pas joindre vingt-cinq mille
hommes aux forces autrichiennes, à quoi le prince de Wrède a répondu
que la Bavière serait prête à fournir jusqu'à soixante-quinze mille
hommes, mais sous les conditions suivantes:
1º Que l'alliance serait conclue avec la France;
2º Que la Bavière fournirait vingt-cinq mille hommes, et non
davantage, par chaque cent mille hommes que l'Autriche ferait marcher;
3º Que si l'Angleterre donnait des subsides à l'Autriche, la Bavière
en recevrait sa part, dans la proportion de leurs forces respectives.
Je crois bien qu'au fond ce ne sont encore là que de simples
démonstrations; mais c'est déjà beaucoup que l'Angleterre[386] se soit
déterminée à les faire, et elles ont dû naturellement donner à
l'empereur Alexandre l'envie de savoir ce qu'il avait à craindre ou à
se promettre de nous.
[386] Variante: que _l'Autriche_.
Sachant que son habitude, lorsqu'il parle à quelqu'un de ceux qui sont
opposés à ses vues, est d'affirmer qu'il est d'accord avec les autres,
et ne voulant pas que les résultats de mon entretien avec lui pussent
être présentés sous un faux jour, j'ai profité d'une visite que m'a
faite M. de Sickingen pour les faire connaître par lui à l'empereur
d'Autriche. L'empereur en a instruit M. de Metternich, par le récit
duquel j'ai vu que M. de Sickingen avait été un intermédiaire fidèle.
Cette confidence a produit le meilleur effet. Le sentiment universel
de défiance auquel nous avons été en butte, dans les premiers temps de
notre séjour ici, s'affaiblit chaque jour, et le sentiment contraire
s'accroît.
A mon retour de chez l'empereur Alexandre, je trouvai chez moi le
ministre de Saxe, qui venait me communiquer:
1º Une protestation du roi de Saxe, que ce prince lui avait envoyée
avec ordre de la remettre au congrès; mais après avoir consulté[387]
M. de Metternich, aux avis duquel il lui est prescrit de se conformer;
2º Une circulaire du prince Repnin, qui était en Saxe gouverneur
général pour les Russes. Cette pièce, dont je joins une copie à ma
dépêche au département pour qu'elle soit imprimée dans le _Moniteur_,
est ce qui a motivé la protestation du roi, qui ne pourra être
imprimée qu'après avoir été officiellement remise au congrès. J'en
aurai seulement alors une copie[388].
[387] Variante: après _avoir communiqué à_.
[388] Voici cette circulaire:
«Une lettre de M. le ministre, baron de Stein, en date du 21
octobre, m'a informé d'une convention conclue le 28 septembre à
Vienne, et en vertu de laquelle Sa Majesté l'empereur de Russie, de
concert avec l'Autriche et l'Angleterre, mettra dans les mains de
Sa Majesté le roi de Prusse l'administration du royaume de Saxe.
J'ai l'ordre de remettre le gouvernement de ce pays aux fondés de
pouvoir de Sa Majesté le roi de Prusse, qui se présenteront, et de
faire relever les troupes impériales russes par des troupes
prussiennes, afin d'opérer par là la réunion de la Saxe à la
Prusse, laquelle aura lieu prochainement d'une manière plus
formelle et plus solennelle, et pour établir la fraternité entre
les deux peuples... Après des délibérations préliminaires qui ont
pour but le bien-être de l'ensemble et des parties qui le
composent, Leurs Majestés ont, savoir: le roi Frédéric-Guillaume,
en qualité de futur souverain du pays, déclaré qu'il a l'intention
de ne point incorporer comme une province la Saxe à ses États, mais
de la réunir à la Prusse sous le titre de royaume de Saxe; de la
conserver pour toujours dans son intégrité; de lui laisser la
jouissance de ses droits, privilèges et avantages que la
constitution de l'Allemagne assurera à ceux des pays de l'Allemagne
qui font partie de la monarchie prussienne, et jusque-là de ne rien
changer à sa constitution actuelle. Et Sa Majesté l'empereur
Alexandre a fait témoigner la satisfaction particulière que lui
cause cette déclaration.» (_Moniteur_ du 15 novembre 1814.--Voir
également, sur la cérémonie de la remise des pouvoirs du prince
Repnin aux autorités prussiennes, le _Moniteur_ du 24 novembre.)
Cette circulaire par laquelle le prince Repnin annonce aux autorités
saxonnes, qu'en conséquence d'une convention conclue dès le 27
septembre, l'empereur Alexandre, de l'aveu de l'_Autriche_ et de
l'_Angleterre_, a ordonné de remettre l'administration de la Saxe aux
délégués du roi de Prusse qui doit à l'avenir posséder ce pays, non
comme une province de son royaume, mais comme un royaume séparé dont
il a promis de maintenir l'intégrité, a jeté dans le dernier embarras
M. de Metternich et lord Castlereagh, et excité de leur part les
plaintes les plus vives.
Il est bien vrai que l'on a abusé de la manière la plus odieuse de
leur consentement, en le dénaturant, en le présentant comme absolu,
quand il était purement conditionnel, ce qui justifie leurs plaintes.
Mais il n'est pas moins vrai qu'ils ont donné un consentement qu'ils
regrettent amèrement d'avoir donné.
Votre Majesté a déjà la note de M. de Metternich.
J'ai aujourd'hui l'honneur de lui envoyer celle de lord Castlereagh.
Je l'ai seulement depuis deux jours. On ne me l'a procurée que sur la
promesse de la tenir très secrète. C'est pourquoi je l'adresse
directement à Votre Majesté elle-même. On m'a dit que lord Castlereagh
travaillait à se la faire rendre par les Prussiens.
Cette note confirme tout ce que j'ai eu l'honneur de mander à Votre
Majesté depuis six semaines, et révèle même des choses que je n'aurais
pas crues, si elle n'en offrait incontestablement la preuve.
Quelque étrange que soit la note de M. de Metternich, sitôt qu'on la
compare à celle de lord Castlereagh, on trouve entre elles des
différences toutes à l'avantage de la première.
M. de Metternich essaye de persuader à la Prusse qu'elle doit renoncer
à ses vues sur la Saxe. Il expose les raisons morales et politiques
qui font qu'il répugne à donner son consentement, et, en le donnant,
il avoue que c'est une sorte de nécessité qui le lui arrache.
Lord Castlereagh, au contraire, après quelques expressions d'une vive
et stérile pitié pour la famille royale de Saxe, déclare qu'il n'a
aucune sorte de répugnance morale ou politique à abandonner la Saxe à
la Prusse[389].
[389] Voici ce que lord Castlereagh, dans cette note adressée au
prince de Hardenberg, dit de la Saxe:
«Quant à la question de la Saxe, je vous déclare que si
l'incorporation de la totalité de ce pays dans la monarchie
prussienne est nécessaire pour assurer un aussi grand bien à
l'Europe, quelque peine que j'éprouve personnellement à l'idée de
voir une si ancienne famille si profondément affligée, je ne
saurais nourrir aucune répugnance morale ou politique contre la
mesure elle-même. Si jamais un souverain s'est placé lui-même dans
le cas de devoir être sacrifié à la tranquillité future de
l'Europe, je crois que c'est le roi de Saxe, par ses
tergiversations perpétuelles et parce qu'il a été non seulement le
plus dévoué, mais aussi le plus favorisé des vassaux de Bonaparte,
contribuant de tout son pouvoir et avec empressement, en sa double
qualité de chef d'État allemand et d'État polonais, à étendre
l'asservissement général jusqu'au coeur de la Russie.» (_Note de
lord Castlereagh adressée au prince de Hardenberg, 14 octobre
1814._)
M. de Metternich ne consent qu'autant que la Prusse aura fait des
pertes qu'il sera impossible de lui compenser d'une autre manière.
Lord Castlereagh ne consent, au contraire, qu'autant que la Prusse
conservera ce que M. de Metternich parle de lui compenser. Il veut que
la Saxe soit pour elle un accroissement de puissance, et non point un
équivalent.
Ainsi, ils subordonnent l'un et l'autre la question de la Saxe à celle
de la Pologne, mais dans des sens absolument opposés, ce qui montre à
quel point ces alliés si unis et qui criaient si haut que la France
voulait les diviser, sont peu d'accord entre eux.
Ils se sont cependant entendus pour faire désavouer la circulaire du
prince Repnin, et je crois qu'elle sera désavouée par les Prussiens
eux-mêmes.
Au reste, il me paraît difficile que l'oubli, si ce n'est le mépris
des principes et des notions les plus communes de la saine politique,
puisse être porté plus loin que dans cette note de lord Castlereagh.
Il vint hier me demander à dîner et me proposa un entretien pour
aujourd'hui. Je m'étais attendu à quelque confidence ou à quelque
ouverture importante; il venait seulement me parler de ses embarras.
Trompé dans l'espoir qu'il avait fondé sur la Prusse, et voyant par là
son système renversé par sa base, il est tombé dans une sorte
d'abattement. Il venait me consulter sur le moyen de donner aux
affaires une impulsion qui les fît marcher. Je lui ai dit que
l'empereur Alexandre prétendait être d'accord avec l'Autriche sur la
question de la Pologne, et qu'il ne leur restait plus que quelques
détails à régler; que si cela était, ce que je voyais de mieux à
faire, c'était qu'il engageât l'Autriche à terminer promptement cet
arrangement; qu'ils avaient voulu subordonner[390] l'une à l'autre les
questions de Pologne et de Saxe, et que cela ne leur avait pas réussi;
qu'il fallait donc les séparer et terminer d'abord celle de Pologne;
que l'Autriche, tranquille de ce côté et n'ayant plus à se partager
entre les deux questions, serait tout entière à celle de la Saxe, que
tous les militaires autrichiens regardaient comme étant de beaucoup la
plus importante des deux; que la Russie, satisfaite sur celle qui
l'intéresse directement, gênerait probablement fort peu sur l'autre,
et que la Prusse, se trouvant seule vis-à-vis de l'Autriche, de
l'Angleterre, de la France et de l'Espagne, l'affaire serait
facilement et promptement réglée.
[390] Variante: qu'ils _avaient subordonné_.
La circulaire du prince Repnin a été le signal que la Bavière
attendait pour déclarer qu'elle ne souscrirait à aucun arrangement, et
n'entrerait dans aucune ligue allemande, que la conservation du
royaume de Saxe n'eût été préalablement assurée. C'est ce que le
prince de Wrède a déclaré positivement au prince de Hardenberg qui,
tout en disant qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et qu'il en
référerait au roi, a cependant fait entendre que le roi de Saxe
pourrait être conservé avec un million de sujets.
Ainsi, tout est encore en suspens. Mais les chances de sauver une
grande partie de la Saxe se sont accrues.
J'en étais à cet endroit de ma lettre, quand j'ai reçu celle dont
Votre Majesté m'a honoré en date du 9 novembre, et celle qu'elle a
bien voulu me faire écrire par M. le comte de Blacas.
Votre Majesté jugera par la note de lord Castlereagh, que j'ai
l'honneur de lui envoyer, ou que ce ministre a des instructions que le
duc de Wellington ne connaît pas, ou qu'il ne se croit pas lié par
celles qui lui ont été données, et que, s'il a fait dépendre la
question de la Saxe de celle de la Pologne, c'est dans un sens
précisément inverse de celui que le duc de Wellington supposait.
Quant à ce qui concerne Naples, j'ai rendu compte à Votre Majesté de
la proposition que M. de Metternich, dans une de ces conférences où
nous n'étions que lui, lord Castlereagh, M. de Nesselrode et moi,
avait faite, de ne s'entendre sur cette affaire qu'après le congrès,
et de ma réponse. (C'est dans le numéro 10 de ma correspondance que se
trouve ce détail.) Les menaces contenues dans la lettre dont M. de
Blacas m'a envoyé un extrait se retrouvent, dit-on, dans un pamphlet
publié par un aide de camp de Murat, nommé Filangieri, qui était
encore tout récemment à Vienne. (Ce pamphlet a été enlevé par la
police.) Mais j'espère que si l'Italie est une fois organisée depuis
les Alpes jusqu'aux frontières de Naples, ainsi que je l'ai proposé,
ces menaces ne seront guère à craindre.
J'ai attendu pour fermer ma lettre que je fusse de retour d'une
conférence qui nous avait été indiquée pour ce soir à huit heures. On
n'y a fait que lire et signer le protocole de la dernière conférence.
L'empereur de Russie est indisposé assez pour avoir dû garder le lit,
mais ce n'est qu'une indisposition.
Je suis...
* * * * *
Nº 8 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
Paris, le 22 novembre 1814.
Mon cousin,
J'ai reçu votre numéro 11. Il me fournirait ample matière à
réflexions, si je ne me les étais pas interdites, lorsqu'elles ne
pourraient servir qu'à ma satisfaction personnelle.
Les discours que le comte Alexis de Noailles a entendus de la bouche
des princes avec lesquels il s'est entretenu m'ont fait plaisir; celui
du roi de Bavière m'a surtout frappé; mais que serviraient[391] ces
dispositions, si elles ne sont soutenues par l'Autriche et
l'Angleterre? Or, je crains bien que malgré la manière infiniment
adroite dont vous avez parlé au prince de Metternich, malgré
l'accomplissement des conditions portées dans la note du 22 octobre,
et Pologne et Saxe ne soient abandonnées. Dans ce malheur il restera
toujours à mon infortuné cousin, sa constance dans l'adversité, et à
moi, (car j'y suis plus résolu que jamais) de n'avoir participé par
aucun consentement à ces iniques spoliations.
[391] Variante: que _serviront_.
Je crois au propos attribué à l'empereur Alexandre au sujet de
l'Italie; il est dans ce cas, de la plus haute importance que
l'Autriche et l'Angleterre se pénètrent bien de l'adage, trivial si
l'on veut, mais plein de sens, et surtout éminemment applicable à la
circonstance: _Sublata causa, tollitur effectus._
Je suis plus content de la tournure que prennent les affaires
d'Italie; la réunion de Gênes, la succession masculine de la maison de
Savoie[392] sont deux points importants; mais ce qui l'est par-dessus
tout, c'est que malgré les vanteries, peut-être en réalité trop
fondées de Murat dans ses gazettes, le royaume de Naples retourne à
son légitime souverain.
[392] Variante: _dans_ la maison de Savoie.
Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
digne garde.