LOUIS.

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Nº 13 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES

AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.

Vienne, le 17 novembre 1814.

Monsieur le comte,

Depuis l'expédition de notre dernière dépêche, une conférence a eu

lieu. Elle a fixé le sort de Gênes conformément à l'article secret qui

réunit ce pays au Piémont.

Une commission a été nommée pour régler les conditions sous lesquelles

cette réunion s'effectuera. On a désigné l'Autriche, la France et

l'Angleterre pour la former. Elle sera composée de M. de Wessemberg,

M. le comte de Noailles et lord Clancarty.

Lord Castlereagh éprouve quelque embarras par la conduite que lord W.

Bentinck a tenue à Gênes. Ce dernier avait flatté le peuple génois

d'une entière indépendance. Lord Castlereagh a soutenu faiblement que

cet amiral avait outrepassé ses pouvoirs, et il a dit qu'il fallait

par tous les moyens de conciliation adoucir aux Génois le sacrifice

qu'on leur imposait. Il a assuré le député de Gênes qu'il procurerait

à son pays tous les avantages dont jouit l'Irlande sa patrie, et nous

sommes curieux de voir comment il compensera l'État de Gênes du droit

de nommer des députés à la Chambre des communes et à celle des pairs,

prérogative dont jouit l'Irlande par son union à la Grande-Bretagne,

et qui ne peut être donnée aux Génois puisque le Piémont n'a pas de

parlement. Ce fait et beaucoup d'autres nous prouvent tous les jours

que ce noble lord a moins étudié les rapports du continent, qu'il

n'est frappé du danger auquel un nouveau système de blocus continental

exposerait sa patrie.

Dans cette conférence, le plénipotentiaire d'Espagne, M. de Labrador,

avait soutenu qu'il fallait laisser aux Génois le droit de se

constituer eux-mêmes, et que l'article secret ne donnait aucun droit

au roi de Sardaigne qui n'a pas signé le traité de Paris. Ce ministre

voulait sans doute essayer, si le voeu que les Génois avaient énoncé

d'être donnés à la reine d'Étrurie pouvait se réaliser.

Le désir de ne pas altérer les dispositions du traité de Paris a porté

la majorité à décider que la _réunion_ de Gênes au Piémont devait

s'effectuer; et que l'acte de soumission de la part de cette

république à la France et la cession qui en était faite par le traité

de Paris mettaient les principes du droit des gens à couvert. Nous

nous sommes rangés à cet avis.

Dès que la copie du procès-verbal de cette conférence nous aura été

remise, nous aurons l'honneur, monsieur le comte, de vous la

transmettre.

Nous vous adressons en attendant une pièce bien plus curieuse, et qui

accuserait sévèrement les principes de la coalition si nous n'étions

témoins de l'embarras qu'elle produit, et, du désir qu'ont les

ministres des quatre puissances à la déclarer, ou apocryphe, ou

publiée par l'effet d'une coupable précipitation de la part du prince

Repnin[370], gouverneur de la Saxe.

[370] Il s'agit d'une proclamation du prince Repnin, gouverneur de

la Saxe pour le compte des alliés, qui annonçait que ce pays allait

être cédé à la Prusse.

Nicolas, prince Repnin-Wolkonski, général et diplomate russe,

petit-fils du célèbre feld-maréchal de ce nom. Né en 1778, il était

colonel à Austerlitz où il fut fait prisonnier. En 1809, il fut nommé

ambassadeur à Cassel près le roi Jérôme-Napoléon. Il devint lieutenant

général en 1813, et après la bataille de Leipsick, fut nommé

gouverneur général de la Saxe, le roi Frédéric-Auguste ayant été

considéré comme prisonnier de guerre. En 1814, il fut accrédité à

Vienne comme plénipotentiaire au congrès; après la paix il fut nommé

gouverneur de la petite Russie (1816), entra plus tard au conseil de

l'empire (1835) et mourut en 1845.

Cette pièce mérite une attention particulière. Elle prouve que, malgré

toutes les peines qu'on s'est données pour nous cacher, dès notre

arrivée, les secrètes machinations de la Russie et de la Prusse, la

faiblesse du prince de Metternich et la médiocrité de conduite de lord

Castlereagh, nous avons pénétré tout d'abord les fausses combinaisons

et la marche irrégulière que les ministres de ces quatre puissances

ont suivies, et qui, sans l'intervention de la France, faisaient

perdre la possibilité même de convenir d'un système d'équilibre

politique, système qui, mal calculé peut-être, se placera cependant

sous l'égide des principes généraux qui gouvernaient l'Europe avant la

Révolution.

La publication de cette circulaire du prince Repnin dans les feuilles

allemandes a causé beaucoup de tracasseries à M. de Stein qui, par son

système de création en Allemagne, s'est fait l'avocat de la réunion de

la Saxe à la Prusse.

Les ministres anglais et autrichiens lui reprochent d'avoir parlé de

leur consentement, qu'ils prétendent n'avoir pas donné et

qu'effectivement ils avaient soumis à de très faibles conditions. On

verra donc paraître des réfutations dans plusieurs gazettes. Mais il

est bon que cette pièce scandaleuse, et qui met à découvert l'intrigue

ourdie ici, soit connue.

Le ministre de Saxe n'a point encore jugé à propos de publier la

protestation du roi, et on se bornera seulement à l'annoncer.

Nous avons l'honneur de vous adresser copie de la circulaire et vous

voudrez bien, monsieur le comte, la faire insérer dans le _Moniteur_

telle qu'elle est adressée ci-jointe au ministère. L'occupation de la

Saxe par les Prussiens est sans doute une faute très grave de la part

du ministère autrichien, et un oubli de tout principe de la part de

lord Castlereagh; mais elle ne décide point encore la question, et

nous voyons avec satisfaction que l'opinion combat avec force cette

mesure.

La Bavière a déclaré qu'elle ne consentirait jamais à la destruction

de la maison et du peuple saxons, et qu'une ligue germanique ne

pouvait être formée avec de tels éléments. Elle a renouvelé ses offres

à l'Autriche, si cette puissance voulait déployer toutes ses forces et

adopter un système plus franc et plus positif.

Le Wurtemberg paraît se rapprocher de cette même direction.

L'opinion en Autriche désapprouve sans réserve l'exécution définitive

de cette mesure, et M. de Metternich est hautement accusé de négliger

les intérêts les plus importants de la monarchie.

Le prince de Talleyrand a eu une troisième conversation avec

l'empereur de Russie, dont il rend compte au roi dans sa dépêche

particulière. Il ne lui a laissé aucun doute sur le parti que le roi

est prêt à prendre dans cette circonstance. L'empereur lui-même était

plus doux et moins décidé qu'il ne l'avait paru dans les premières

entrevues.

La Prusse, de son côté, ne peut se cacher que cette réunion opérée

avec de telles difficultés deviendra une source d'embarras et de

dangers pour elle. Les ministres prussiens cherchent donc à négocier;

ils ont l'air de vouloir réserver au roi de Saxe un équivalent, ou une

portion de la Saxe renfermant la moitié de la population; mais rien

n'est consenti à cet égard de leur part. Ils ont même annoncé qu'il

suffisait de conserver un duc de Saxe.

Le prince de Talleyrand a prouvé à l'empereur de Russie qu'il fallait

conserver seize cent mille habitants à la Saxe, parce que la Saxe

renferme un peu plus de deux millions d'âmes; qu'elle doit garder tout

ce qu'elle a sur la rive gauche de l'Elbe, et que les territoires, sur

la rive droite, ont une population inférieure qui ne s'élève pas à

plus de cinq à six cent mille âmes. On pourrait peut-être admettre un

peu moins de seize cent mille habitants; et comme l'Angleterre et

l'Autriche n'ont point encore abandonné la demande de limites

régulières en Pologne, tout est intact, et on ne peut annoncer le

dernier résultat d'une négociation qui, sans la fermeté de l'ambassade

du roi, eût été abandonnée entièrement.

En tout état de choses, il sera moins important pour la France de voir

sacrifier une partie de la Pologne à la Russie, que de voir détruire

la Saxe; et quelques ministres autrichiens pensent que, s'il fallait

céder sur l'un ou l'autre point, l'Autriche devait être également plus

facile sur les limites en Pologne, à condition que la Prusse

n'obtiendra pas l'avantage de réunir la Saxe à sa monarchie.

C'est par l'action réunie de ces différents rapports et par une marche

plus conforme aux vrais principes de la part de l'Angleterre, que nous

espérons que cette cause pourra être sauvée.

Les nouvelles d'Italie parlent des intrigues du roi de Naples et de

ses armements. Nous observons ici la crainte qu'en éprouve M. le

prince de Metternich. On nous assure cependant que la cour de Russie a

rappelé l'officier qu'elle tenait près de Murat, et que les lettres de

créance expédiées au ministre de Russie, à Palerme, portent qu'il est

accrédité près _du roi des Deux-Siciles_.

Il circule ici une brochure rédigée par un nommé Filangieri[371], aide

de camp de Murat, et qui porte un caractère révolutionnaire et

menaçant. La police l'a fait racheter. M. le prince de Metternich se

sert de ces alarmes pour égarer l'opinion à l'égard de la conservation

de Murat sur le trône de Naples. Mais il est le seul des ministres de

l'empereur d'Autriche même, qui soutienne cette cause dont l'Europe

fera justice.

[371] Charles Filangieri, prince de Satriano, duc de Taormina, né

en 1785, général napolitain, l'un des officiers les plus dévoués à

Murat. Il fut grièvement blessé en 1815 au moment de la reprise des

hostilités avec les Autrichiens. Il conserva son grade après la

restauration des Bourbons. En 1848, le roi Ferdinand le chargea de

soumettre la Sicile. Il y réussit après de sanglants combats, fut

nommé lieutenant général et gouverneur de cette province, mais se

démit peu après, et vécut dès lors dans la retraite.

L'empereur de Russie a signé les ratifications du traité fait entre

lui et le roi de Danemark, et elles ont été échangées hier. Les

troupes russes doivent évacuer le Holstein.

Rien n'a encore été arrêté sur les affaires de la Suisse, et celles de

la fédération allemande ne sont pas très avancées. M. de Metternich

et M. de Hardenberg ont communiqué le plan général à M. le comte de

Nesselrode pour le soumettre à l'empereur. Dans une réponse en date du

11 novembre, M. de Nesselrode annonce aux cabinets d'Autriche et de

Prusse que la Russie applaudit aux bases qui doivent former le pacte

fédératif.

Nous avons l'honneur de vous adresser ce projet tel qu'il nous a été

communiqué confidentiellement, et tel qu'il sert aux délibérations du

comité allemand. Beaucoup de changements y ont eu lieu, nommément la

division en cercles, le droit de guerre et de paix... Nous espérons

avoir communication de la note de M. de Nesselrode, que nous

transmettrons également au ministère.

Agréez...

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Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 71 / 104 题