M. de Metternich et lord Castlereagh avaient persuadé au cabinet
prussien de faire cause commune avec eux sur la question de la
Pologne. Mais l'espoir qu'ils avaient fondé sur le concours de la
Prusse n'a pas été de longue durée. L'empereur de Russie, ayant engagé
le roi de Prusse à venir dîner chez lui il y a quelques jours, eut
avec lui une conversation dont j'ai pu savoir quelques détails par le
prince Adam Czartoryski. Il lui rappela l'amitié qui les unissait, le
prix qu'il y attachait, tout ce qu'il avait fait pour la rendre
éternelle. Leur âge étant à peu près le même, il lui était doux de
penser qu'ils seraient longtemps témoins du bonheur que leurs peuples
devraient à leur liaison intime. Il avait toujours attaché sa gloire
au rétablissement d'un royaume de Pologne. Quand il touchait à
l'accomplissement de ses désirs, aurait-il la douleur d'avoir à
compter parmi ceux qui s'y opposaient son ami le plus cher et le seul
prince sur les sentiments duquel il eût compté? Le roi fit mille
protestations et lui jura de le soutenir dans la question polonaise.
«Ce n'est pas assez, reprit l'empereur, que vous soyez dans cette
disposition, il faut encore que vos ministres s'y conforment.» Et il
engagea le roi à faire appeler M. de Hardenberg. Celui-ci étant
arrivé, l'empereur répéta devant lui et ce qu'il avait dit, et la
parole que le roi lui avait donnée. M. de Hardenberg voulut faire des
objections, mais pressé par l'empereur Alexandre qui lui demandait
s'il ne voulait pas obéir aux ordres du roi et ces ordres étant
absolus, il ne lui resta qu'à promettre de les exécuter
ponctuellement. Voilà tout ce que j'ai pu savoir de cette scène; mais
elle doit avoir offert beaucoup de particularités que j'ignore, s'il
est vrai, comme M. de Gentz me l'a assuré, que le prince de Hardenberg
ait dit qu'il n'en avait jamais vu de semblable.
Ce changement de la Prusse a fort déconcerté M. de Metternich et lord
Castlereagh. Ils auraient voulu que M. de Hardenberg eût offert sa
démission, et il est certain que cela aurait pu embarrasser[358]
l'empereur et le roi, mais il ne paraît pas y avoir même pensé.
[358] Variante: que _cela aurait embarrassé_.
Pour moi, qui soupçonnais M. de Metternich d'avoir obtenu le concours
des Prussiens par plus de concessions qu'il n'en avouait, je penchais
plutôt à croire que cette défection de la Prusse était un bien, et
Votre Majesté verra que mes pressentiments n'étaient que trop fondés.
Le grand-duc Constantin, qui est parti depuis deux jours, doit
organiser l'armée du duché de Varsovie. Il est aussi chargé de donner
une organisation civile au pays. Le ton de ses instructions annonce,
selon M. d'Anstedt[359] qui les a rédigées, que l'empereur Alexandre
ne se départira d'aucune de ses prétentions. L'empereur doit avoir
engagé le roi de Prusse à donner pareillement une organisation civile
et militaire à la Saxe. On rapporte qu'il lui a dit: «De
l'organisation civile à la propriété, il n'y a pas loin.» Dans une
lettre que je reçois de M. de Caraman[360], je trouve que le frère du
ministre des finances et plusieurs généraux sont partis de Berlin pour
aller organiser la Saxe[361]. M. de Caraman ajoute que néanmoins
l'occupation de la Saxe n'est plus[362] présentée à Berlin comme
définitive, mais seulement comme provisoire.
[359] Variante: M. _d'Anstetten_.
[360] Victor Ricquet, marquis puis duc de Caraman, né en 1762. En
1814 Louis XVIII le nomma ambassadeur à Berlin, puis, l'année
suivante, à Vienne. Il assista comme plénipotentiaire aux
différents congrès de la sainte alliance, et fut créé duc en 1828.
Il mourut en 1839.
[361] Variante: _civilement et militairement_.
[362] Variante: _n'est pas présentée_.
On raconte encore que l'empereur Alexandre, parlant de l'opposition de
l'Autriche à ses vues, et après des plaintes amères contre M. de
Metternich avait dit: «L'Autriche se croit assurée de l'Italie, mais
il y a là un Napoléon dont on peut se servir;» propos dont je ne suis
pas certain, mais qui circule, et qui, s'il est vrai, peut donner la
mesure complète de celui qui l'a tenu.
Lord Castlereagh n'a point encore reçu de réponse à sa dernière note.
Quelques personnes croient que l'empereur ne daignera pas même y
répondre.
Pendant que les affaires de la Pologne et de la Saxe restent ainsi en
suspens, les idées que, dans la conférence dont j'ai eu l'honneur de
rendre compte à Votre Majesté, j'avais mises en avant sur
l'organisation de l'Italie, ont fructifié. Je fus avant-hier chez lord
Castlereagh, et je l'en trouvai rempli. M. de Metternich, qui dînait
hier avec nous chez M. de Rasumowski, ne l'était pas moins. Il nous a
réunis aujourd'hui, lord Castlereagh, M. de Nesselrode et moi, pour
nous en occuper. En arrivant, il m'a prévenu qu'il ne serait question
que de cela; qu'après-demain, demain, dans une heure peut-être, il
serait en état de me parler de la Pologne et de la Saxe, mais que,
pour le moment, il ne le pouvait pas. Je n'ai point insisté. La
conférence a roulé uniquement sur le pays de Gênes. Il a été proposé
de ne point l'incorporer au Piémont, mais de le donner au roi de
Sardaigne par une capitulation qui lui assurât[363] des privilèges et
des institutions particulières. Lord Castlereagh avait apporté des
mémoires et des projets qui lui avaient été adressés à ce sujet. Il
les a lus. Il a fort insisté sur l'établissement d'un port franc, d'un
entrepôt et d'un transit avec des droits très modérés, à travers le
Piémont[364]. On est convenu de se réunir demain et d'appeler à la
conférence MM. de Saint-Marsan et de Brignole.
[363] Variante: _assurera_.
[364] Variante: _au travers du_.
Après la conférence, resté seul avec M. de Metternich, et désirant de
savoir où il en était pour la Pologne et pour la Saxe et ce qu'il se
proposait de faire par rapport à l'une et à l'autre, au lieu de lui
faire à cet égard des questions qu'il aurait éludées, je ne lui ai
parlé que de lui-même, et prenant le ton d'une ancienne amitié, je lui
ai dit que, tout en s'occupant des affaires, il fallait aussi songer à
soi-même; qu'il me paraissait qu'il ne le faisait point assez; qu'il y
avait des choses auxquelles on était forcé par la nécessité, mais
qu'il fallait que cette nécessité fût rendue sensible à tout le monde;
qu'on avait beau agir par les motifs les plus purs; que, si ces motifs
étaient inconnus[365] du public, on n'en était pas moins calomnié,
parce que le public alors ne pouvait juger que par les résultats;
qu'il était en butte à toute sorte de reproches; qu'on l'accusait, par
exemple, d'avoir sacrifié la Saxe; que j'espérais bien qu'il ne
l'avait pas fait; mais pourquoi laisser un prétexte à de tels bruits?
Pourquoi ne pas donner à ses amis les moyens de le défendre ou de le
justifier? Un peu d'ouverture de sa part a été la suite de l'espèce
d'abandon avec lequel je lui parlais. Il m'a lu sa note aux Prussiens
sur la question de la Saxe, et quelques remerciements affectueux[366]
de ma part l'ont conduit à me la confier. Je lui ai promis qu'elle
resterait secrète. J'en joins une copie à la lettre que j'ai l'honneur
d'écrire à Votre Majesté. Je la supplie de vouloir bien la garder et
de me permettre de la lui demander à mon retour.
[365] Variante: _étaient connus_.
[366] Variante: _assez_ affectueux.
Votre Majesté verra dans cette pièce que M. de Metternich avait promis
aux Prussiens non pas, comme il me l'avait assuré, une portion de la
Saxe, mais la Saxe tout entière, promesse qu'il avait heureusement
subordonnée à une condition dont l'inaccomplissement la rend
nulle[367]. Votre Majesté verra encore par cette note que M. de
Metternich abandonne Luxembourg aux Prussiens, après m'avoir assuré à
diverses reprises qu'il ne leur serait pas donné. Cette même note
révèle encore le projet dès longtemps formé, de placer l'Allemagne
sous ce qu'on appelle l'influence, et ce qui serait réellement la
domination absolue et exclusive de l'Autriche et de la Prusse.
[367] M. de Metternich livrait la Saxe à la Prusse à deux
conditions: 1º que la Prusse se séparât de la Russie sur la
question polonaise; 2º que du côté du Rhin, le Mein d'une part, la
Moselle de l'autre, servissent de limite entre les États du nord et
les États du sud, ce qui forçait la Prusse à renoncer à Mayence.
Or, on sait que Frédéric-Guillaume et l'empereur Alexandre étaient
étroitement unis dans leurs vues sur la Pologne, et que d'un autre
côté la Prusse convoitait ardemment Mayence.
Maintenant, M. de Metternich proteste qu'il n'abandonnera point la
Saxe. Quant à la Pologne, il m'a fait entendre qu'il céderait
beaucoup, ce qui signifie qu'il cédera tout, si l'empereur Alexandre
ne se désiste de rien.
J'étais encore avec lui quand on lui a apporté l'état de l'armée
autrichienne. Il me l'a fait voir. La force actuelle de cette armée
consiste en trois cent soixante-quatorze mille hommes, dont
cinquante-deux mille de cavalerie et huit cents pièces de canon. C'est
avec ces forces qu'il croit que la monarchie autrichienne n'a point de
meilleur parti à prendre que de tout souffrir et de se résigner à
tout. Votre Majesté voudra bien remarquer que le nombre des troupes
est l'effectif de l'armée.
Je ne fermerai la lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté
qu'au retour d'une conférence à laquelle je vais me rendre ce matin.
Je sors de la conférence. Je m'y suis trouvé avec MM. de Nesselrode,
de Metternich et lord Castlereagh. On a fait entrer M. de
Saint-Marsan, à qui l'on avait donné rendez-vous. Il n'a été question
que de la réunion du pays de Gênes au Piémont. Une espèce de pouvoirs
donnés[368] par le gouvernement provisoire fabriqué, il y a quelques
mois, par lord William Bentinck, a fait naître quelques difficultés.
Elles seront levées en établissant que Gênes est un pays vacant. Il a
été convenu que les huit puissances se réuniraient demain pour en
faire la déclaration et pour donner à M. de Brignole, député de Gênes,
copie du protocole dans lequel cette déclaration sera contenue. Il ne
restera plus à déterminer que le mode de réunion. J'ai profité de la
conférence d'aujourd'hui pour parler de la succession de Sardaigne. M.
de Saint-Marsan, que j'avais prévenu, avait reçu de sa cour des
instructions conformes aux droits de la maison de Carignan. J'ai
proposé un mode de rédaction qui les reconnaît. M. de Saint-Marsan l'a
adopté et soutenu, et j'ai tout lieu de croire qu'il sera admis.
Les conférences pour les affaires de Suisse ne tarderont point à
commencer.
Je suis...
[368] Variante: Une espèce de _pouvoir donné_.
* * * * *
Nº 7 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
Paris, le 15 novembre 1814.
Mon cousin,
J'ai reçu votre numéro 10 et j'attends avec impatience les importants
détails ultérieurs que vous m'annoncez.
Je saisis avidement l'espoir que vous me donnez pour la Saxe, et je
crois pouvoir m'y livrer avec quelque confiance, du moment que le
prince de Metternich parle, non d'après lui-même, mais d'après l'avis
d'un conseil. J'aimerais sûrement bien mieux que ce royaume restât
entier, mais je crois que son malheureux roi devra encore s'estimer
heureux si on lui en sauve les deux tiers ou les trois quarts.
Quant à l'échange proposé, je n'aime pas, en général, à céder du mien;
je répugne encore plus à dépouiller autrui, et, après tout, les droits
du prince évêque de Bâle, moins importants sans doute au repos de
l'Europe, ne sont pas moins sacrés que ceux du roi de Saxe. Si
cependant la spoliation du premier de ces princes est inévitable, mû
par la double considération de conserver au roi de Sardaigne une
portion de ses États et de rendre un grand service au canton de Berne,
je consentirai à l'échange et je vous envoie une autorisation _ad
hoc_[369].
[369] Variante: ....._dont vous ferez usage aux cinq conditions
suivantes dont la première n'est qu'une règle de conduite pour
nous: 1º impossibilité de sauver la principauté de Bâle; 2º
garantie au roi de Sardaigne de ce qui lui reste de la Savoie; 3º
restitution au canton de Berne de sa partie de l'Argovie; 4º libre
exercice de la religion catholique dans la portion du pays de Gex
cédée au canton de Genève; 5º libre navigation pour la France sur
le lac de Genève. A ce prix, vous pouvez signer l'échange._
Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
digne garde.