Paris, le 9 novembre 1814.
J'exécute, mon prince, un ordre du roi, en m'empressant de vous
transmettre de la part de Sa Majesté des informations importantes et
des instructions qu'elle ne juge pas moins essentielles.
Votre nouvelle entrevue avec l'empereur de Russie et, plus encore, vos
craintes sur la condescendance de l'Autriche et de l'Angleterre, ont
fait désirer vivement au roi de recueillir tout ce qui pourrait
l'éclairer sur les dispositions réelles de cette dernière puissance.
Ce qui vous avait été rapporté du langage que tenait M. le prince
régent, et ce que Sa Majesté savait elle-même à cet égard, lui
faisaient envisager comme bien nécessaire de sonder les intentions du
cabinet britannique.
Une conversation que je viens d'avoir avec le duc de Wellington a
rempli ce but, ou du moins a fourni au roi l'occasion d'invoquer plus
fortement que jamais le concours de l'Angleterre sur les points les
plus épineux de la négociation. Lord Wellington, après m'avoir assuré
que les instructions données à lord Castlereagh, et _qu'il
connaissait_, étaient absolument opposées aux desseins de l'empereur
Alexandre sur la Pologne, et par conséquent sur la Saxe, puisque le
sort de la Saxe dépend absolument de la détermination qui sera prise à
l'égard de la Pologne, m'a dit qu'en s'attachant uniquement à cette
grande question et négligeant tous les intérêts secondaires, on
parviendrait aisément à s'entendre. Suivant lui, l'Autriche ne donnera
point les mains au projet que la France rejette, et la Prusse
elle-même, pour qui la Saxe est un _pis aller_, se verrait avec une
extrême satisfaction réintégrée dans le duché de Varsovie. Trouvant le
duc de Wellington tellement explicite[349] sur ce point, j'ai cru,
d'après les intentions du roi, devoir tenter une ouverture qui, bien
que dépourvue de tout caractère officiel, pouvait de plus en plus
l'engager dans la communication des seules vues que voulût avouer la
cour de Londres. Je lui ai représenté que si les dispositions de son
gouvernement étaient telles qu'il me le disait, et que le seul
obstacle à une prompte et heureuse issue des négociations fût dans la
difficulté de réduire à une résistance uniforme des oppositions d'une
nature différente, il me semblait qu'une convention conclue entre la
France, l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande, et qui n'aurait pour
but que la manifestation des vues qu'elles adoptent conjointement sur
cette question, obtiendrait bientôt l'assentiment des autres cours. Ce
moyen, en présentant un concours imposant de volontés, devait
sur-le-champ dissoudre le charme qui entraînait tant d'États dans une
direction contraire à leurs intérêts, et le roi, n'ayant d'autre
ambition que le rétablissement des principes du droit public et d'un
juste équilibre en Europe, pouvait se flatter qu'aucun motif
n'écarterait de sa politique ceux qui, animés des mêmes sentiments,
seraient invités à s'y rallier.
[349] Variante: _Le trouvant tellement explicite_.
Cette proposition, dont le duc de Wellington n'a pu entièrement
méconnaître l'avantage, a été rejetée par lui comme superflue; mais il
ne m'en a protesté qu'avec plus de force des intentions droites de son
gouvernement sur la question de Pologne et de Saxe, et même sur celle
de Naples, et il m'a répété qu'une attention exclusive portée à ces
grands intérêts amènerait bientôt les plénipotentiaires au but dont
s'écarte la cour de Pétersbourg.
Vous voyez, prince, que l'Angleterre (quelles que soient les
réticences de son négociateur au congrès) reconnaît hautement ici la
nature des instructions dont il est porteur, instructions qui, en
liant[350], ainsi que l'a fait le duc de Wellington, la question de
la Saxe à celle de la Pologne[351], offrent au roi l'appui le plus
important. Dans cet état de choses, Sa Majesté pense que vous pouvez
utilement vous prévaloir des informations que j'ai l'honneur de vous
adresser. En invoquant les instructions de lord Castlereagh, vous êtes
ainsi autorisé à le placer dans la nécessité de vous faire une réponse
qu'il lui sera difficile de rendre négative, lorsqu'un jour il sera
forcé de prouver que sa conduite a été conforme aux vues de son
gouvernement et à l'intérêt de son pays.
[350] Variante: _lorsqu'on lie_.
[351] Variante: _la question de la Pologne à celle de la Saxe_.
L'indépendance de la Pologne, très populaire en Angleterre, si elle
était complète, ne le serait[352] nullement comme le projette la
Russie. Vous jugerez donc, sans doute, prince, qu'il est très
important, dans vos rapports avec le ministre anglais, de distinguer
ces deux hypothèses. Le roi est persuadé que plus vous exprimerez de
voeux en faveur d'une indépendance réelle et entière de la nation
polonaise, en cas que cela fût praticable, et plus vous ôterez à lord
Castlereagh les moyens de justifier aux yeux de l'Angleterre[353]
l'abandon du grand-duché de Varsovie à l'empereur Alexandre.
[352] Variante: ne _le sera_.
[353] Variante: _de la nation anglaise_.
Le roi vous a fait connaître les ordres que Sa Majesté a
donnés[354] au ministre de la guerre pour porter l'armée au complet
du pied de paix[355].
[354] Variante: _vous a instruit des ordres que Sa Majesté avait
donnés_.
[355] Variante: _Je me flatte que cette détermination dictée par
les considérations dont vous sentez toute la force ne tardera pas à
devenir superflue_.
_La pièce que je joins ici par ordre du roi, et qui m'a été
communiquée comme authentique, prouve combien cette mesure était
nécessaire au milieu de tous les écueils qui nous entourent. Rien ne
peut surprendre de la part du prince de Metternich, mais il serait
cependant bien singulier qu'un pareil fait n'eût pas été connu de vous
le 31 octobre. Veuillez bien, je vous prie, ne point dire de qui je
tiens la pièce que je vous fais passer._
_Je suis très aise que vous soyez content des services du chevalier de
Vernègues; il y a bien longtemps que je connais son zèle éclairé pour
la cause que nous servons, et son caractère qui mérite la plus grande
estime._
_J'ai placé M. d'André dans les domaines du roi: il fallait d'abord
lui donner de quoi vivre; mais je pense qu'il pourra, par la suite,
servir le roi bien plus utilement que dans une administration dont le
revenu est de peu d'importance_[356].
Recevez, prince, une nouvelle assurance de mon inviolable attachement
et de ma haute considération.