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Nº 11 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
Vienne, le 6 novembre 1814.
Monsieur le comte,
Nous avons l'honneur de vous adresser les copies des procès-verbaux
des deux premières conférences qui ont eu lieu.
Les notes qui y sont mentionnées, et sur lesquelles une délibération a
eu lieu, sont celles présentées par l'ambassade de France, et envoyées
par la dernière dépêche au département.
Une troisième conférence s'est tenue le 1er novembre. M. le comte de
Noailles, arrivé le matin, y a assisté.
Le résultat n'a pas été important; on a même hésité jusqu'ici à le
consigner dans un procès-verbal.
Le prince de Metternich, en sa qualité de président, a établi, dans un
discours singulièrement diffus et très décousu, «qu'il fallait, avant
de procéder à la formation des comités et des commissions, s'être
entendu, et que chaque puissance ait réglé avec les autres ce qui
l'intéresse directement».
Il nous a dit encore:
«Que toutes les affaires avaient deux faces; que ce congrès n'était
pas un congrès; que son ouverture n'était pas proprement une
ouverture; que les commissions n'étaient pas des commissions; que,
dans la réunion des puissances à Vienne, il ne fallait considérer que
l'avantage _d'une Europe sans distances_; qu'on resterait d'accord, ou
qu'on ne le serait pas.»
M. de Metternich a donné dans cette séance la mesure de sa médiocrité,
de son goût pour les petites intrigues et pour une marche incertaine
et tortueuse, et de sa fécondité en mots vagues et vides de sens.
En voici un exemple entre mille: il nomme les commissions _des chances
de négociations_. Il eût été inutile de relever l'inconvenance d'un
pareil discours.
On était prévenu que les négociations relatives aux grandes et
principales questions avaient pris une meilleure tournure; on voulait
en attendre la confirmation et soigneusement éviter d'augmenter les
difficultés qui entravent la marche des affaires.
La majorité dans cette conférence est tombée d'accord de gagner du
temps, et de conférer une autre fois sur la possibilité et les formes
d'une convocation générale du congrès.
La question de la Pologne, et par suite celle de la Saxe, sont, en
attendant, fortement engagées.
L'empereur de Russie, nous assure-t-on, a répondu aux ministres
anglais. La note rédigée par M. d'Anstedt[328] a été peu satisfaisante
et doit être conçue dans un esprit assez peu conciliant.
[328] Jean, baron d'Anstedt, diplomate russe, né à Strasbourg en
1760. En 1789, il se rendit en Russie et se fit attacher au
département des affaires étrangères. Il fut plusieurs fois
accrédité à Vienne comme chargé d'affaires. En 1811, il devint
directeur de la chancellerie diplomatique du prince Koutousoff. Il
représenta la Russie au congrès de Prague (1813), alla ensuite à
Vienne (1814) et fut ensuite plénipotentiaire russe près la diète
de Francfort. Il mourut en 1835.
Lord Castlereagh y a répondu hier. On nous dit qu'il insiste, au nom
de l'Angleterre, et pour la sûreté de l'Europe, sur ce que la Russie
ne passe pas la Vistule.
Le prince de Metternich a été obligé de soutenir cette question depuis
que l'empereur, son maître, a soumis cet objet à la délibération d'un
conseil d'État, qui, dans ses conclusions, a décidé: «Que la Russie ne
pouvait s'étendre plus loin sans menacer la sûreté des positions
militaires de l'Autriche, et qu'il était encore plus important pour
l'Allemagne d'empêcher que _les défilés de la Saale_[329] soient dans
les mains de la Prusse.»
[329] La Saale prend sa source en Bavière, traverse toute la Saxe
et se jette dans l'Elbe. C'est par les défilés de la Saale que
passa Napoléon dans la campagne de 1806.
Les instructions supplémentaires du roi, apportées par M. de Noailles,
avaient mis ses plénipotentiaires dans la possibilité de faire des
insinuations sur la part active que la France prendrait pour obtenir
un équilibre réel et durable, et pour empocher que la Russie ne
s'emparât du grand-duché de Varsovie, et la Prusse, de la Saxe.
On en avait prévenu le ministre de Bavière, et on avait trouvé moyen
de le porter à la connaissance directe de l'empereur d'Autriche. Nous
croyons que cela fortifiera le prince de Metternich dans la résistance
qu'il doit opposer aux prétentions de la Russie et de la Prusse. Déjà
le langage ferme et décidé que l'ambassade a tenu dès le premier
moment l'a forcé à soutenir avec plus d'énergie ces grands intérêts de
l'Europe. On assure généralement que ces deux puissances (la Russie et
la Prusse) s'éclairent sur les difficultés qu'elles trouveront à
réussir dans leurs différents projets. L'influence que les ministres
anglais exercent également sur ces questions, nous fait espérer
qu'elles seront modifiées, que le roi aura la gloire d'avoir arrêté
l'exécution des plans les plus funestes pour l'Europe et pour sa
tranquillité future.
Lord Castlereagh, à la vérité, se montre toujours enclin à procurer la
Saxe à la Prusse; mais cette dernière puissance réfléchira qu'elle ne
peut la posséder tranquillement sans le concours de la France, et
préférera peut-être s'arranger par d'autres combinaisons.
Le prince de Hardenberg est convenu avec un de ses amis qu'il croyait
cette réunion de la Saxe très odieuse à l'Allemagne et que la Prusse
consentirait peut-être à en laisser _un noyau_.
L'Autriche paraît vouloir que ce noyau soit composé des _trois quarts_
de la Saxe, si on arrête la limite de la Russie sur la Vistule. La
Saxe conserverait alors quinze à seize cent mille habitants et
resterait plus grande que le Wurtemberg et le Hanovre.
Ce résultat serait bien au delà des espérances qu'on aurait pu
concevoir à l'époque où les plénipotentiaires de France sont arrivés
au congrès, et le roi aura eu par ses propres moyens un succès bien
remarquable, si les choses se terminent ainsi.
Les arrangements fédératifs de l'Allemagne continuent à se traiter
avec mystère. La Bavière y soutient la lutte contre la Prusse et ne
veut sacrifier de ses droits de souveraineté que ce qui sera
nécessaire pour la formation de la ligue.
Les échanges de territoires n'ont pas encore pu être traités, parce
que tout dépend des limites de la Prusse.
Il reste maintenant deux autres masses d'intérêts politiques à régler,
et on paraît vouloir s'en occuper: ce sont les affaires du corps
helvétique et celles d'Italie.
M. le prince de Metternich a jugé hier à propos d'inviter M. le prince
de Talleyrand à une conférence où se trouvaient lord Castlereagh et M.
le comte de Nesselrode. On y a parlé de ces deux objets.
Ces messieurs ont fait part au prince de Talleyrand de ce qu'une
commission avait été nommée pour arranger, avec les députés suisses
présents à Vienne, les affaires du corps helvétique. M. le prince de
Talleyrand a dit qu'il avait nommé M. de Dalberg pour conférer sur le
concours que la France avait à exercer dans cette affaire.
Quant à celles d'Italie, l'embarras de M. de Metternich a été visible
lorsqu'il a été question de Naples. On doit l'attribuer à la crainte
que lui inspirent la situation des esprits et le peu de goût des
Italiens pour la domination autrichienne, et à l'influence que Murat
exerce sur les jacobins de l'Italie, particulièrement sur ceux de
l'ancien royaume d'Italie, dont il a été autrefois gouverneur.
Le prince de Talleyrand a proposé, pour paralyser cette influence, de
ne toucher au sort de Murat que lorsque les autres rapports de
l'Italie seraient arrangés, qu'on y aurait fait cesser le régime
provisoire et qu'on l'aurait organisée dans un ordre géographique, en
commençant par les parties septentrionales.
Le prince de Metternich est convenu qu'on ne pouvait, dans les
affaires d'Italie, écarter les droits du royaume d'Étrurie, mais qu'il
désirait qu'une ou deux légations fussent données à l'archiduchesse
Marie-Louise et à son fils. Les autres ministres, croyant que ces
légations étaient des biens vacants par suite du traité de Tolentino,
ont trouvé juste de compenser la perte de Parme par un équivalent.
Comme dans les affaires d'Italie la France cherche à obtenir trois
points, savoir: la succession de la maison de Carignan au trône de
Sardaigne, le rétablissement de la maison de Parme et l'expulsion de
Murat, il faudra ne pas élever trop de difficultés. Le prince de
Talleyrand n'a point relevé cette question. Mais on peut croire que
les affaires d'Italie s'arrangeront sur ces bases générales.
Le prince de Talleyrand a désigné pour la commission qui sera formée
et devra s'occuper de cet objet plus en détail M. de Noailles, auquel
il a fait connaître les intentions du roi.
Quant aux affaires de la Suisse, lord Castlereagh aurait désiré
écarter la concurrence de la France; mais le député de Berne[330] a
déclaré que ses instructions l'exigeaient impérativement et que son
gouvernement, aussi bien que celui de Soleure et de Fribourg, ne
croyaient pas que les intérêts de la Suisse pussent être réglés sans
l'intervention de la France. Le ministre de Russie, M. Capo
d'Istria[331] et M. Canning[332] paraissent avoir opiné dans le même
sens. La défiance et la jalousie des autres puissances seront donc
vaincues sur ce point, et nous pensons que les arrangements de la
Suisse ne souffriront pas beaucoup de difficultés.
[330] Louis Zerdeler (1772-1840), membre du grand conseil dans le
canton de Berne après l'acte de médiation, fut ministre à
Pétersbourg et plénipotentiaire au congrès de Vienne. Il se démit
de ses fonctions en 1815.
[331] Jean, comte Capo d'Istria, né à Corfou en 1776. A vingt-sept
ans il fut choisi pour secrétaire d'État par le commissaire
impérial de Russie dans les îles Ioniennes. Lorsque la paix de
Tilsitt plaça ces îles sous la domination de la France, Capo
d'Istria se démit de ses fonctions et se rendit à Pétersbourg où il
entra dans les bureaux du ministère des affaires étrangères. En
1813, il fut chargé d'une mission secrète en Suisse, pour faire
respecter la neutralité de cet État. Plénipotentiaire au congrès de
Vienne il devint l'année suivante secrétaire d'État aux affaires
étrangères. Dès ce moment la Grèce commençait à s'agiter; la
situation de Capo d'Istria, grec d'origine et ministre du czar,
devenait difficile. Il fut, en effet, destitué en 1819, au moment
de l'insurrection d'Ypsilanti. Il vivait retiré à Genève depuis
huit ans, lorsqu'il fut nommé par ses compatriotes président de la
Grèce (1827). Il accepta ces fonctions et les conserva quatre ans.
Il fut assassiné en 1831.
[332] Sir Stratford Canning, né en 1786, diplomate anglais, parent
du célèbre ministre de ce nom. En 1814, il était ministre
plénipotentiaire en Suisse, et fut accrédité au congrès de Vienne.
En 1824, il devint ambassadeur à Pétersbourg, puis à Constantinople
(1827). En 1832, il entra à la Chambre des communes, retourna à
Constantinople en 1842 et, avec quelques interruptions, y résida
jusqu'en 1858. Il revint alors en Angleterre où il vécut jusqu'à sa
mort (1880).
Le canton de Berne désire reprendre la partie du canton d'Argovie qui
lui avait appartenu; le canton de Zurich, par l'effet d'une ancienne
jalousie, ne veut y consentir qu'à condition d'en obtenir lui-même une
partie. On voit ici la question des droits légitimes luttant contre un
système de convenance, tel qu'on l'observe en Allemagne dans la
question de la Saxe. Les puissances paraissent disposées à donner au
canton de Berne l'évêché de Bâle. Il se présente à ce sujet une
question qui doit être soumise à la décision immédiate du roi.
Le canton de Genève cherche à obtenir dix à douze mille âmes du pays
de Gex[333], pour être immédiatement lié au canton de Vaud. On
offrirait en échange à la France le double de population pris sur
l'évêché de Bâle, et la frontière militaire entre Huningue, Vesoul et
Besançon se trouverait améliorée.
[333] La France possédait alors la partie du pays de Gex baignée
par le lac de Genève, avec la ville de Versoix. C'était ce
territoire qui était convoité par le canton de Genève.
La France ne perdrait que le point qui la conduit sur le lac de
Genève, et on pourrait stipuler qu'elle y conserverait la liberté de
navigation et de commerce.
Cet échange, qui nous paraît avantageux, nécessiterait cependant le
retour d'une partie de l'Argovie[334] au canton de Berne, l'évêché de
Bâle se trouvant alors fort diminué. Mais, tout avantage qu'on pourra
procurer au canton de Berne est, pour ainsi dire, donné à la France,
ce canton tenant à elle et à la maison de Bourbon par les sentiments
d'attachement et de dévouement les plus forts.
[334] Aarau, Brugg, Lenzbourg et Zofingen avec leur territoire.
Nous observons également que l'empereur de Russie veut, si cet échange
n'a pas lieu, envelopper le canton de Genève par une partie de la
Savoie, qui tourne autour du lac de Genève, vers le Valais. Cet
échange servirait par conséquent à écarter cette idée.
Vous voudrez bien, monsieur le comte, nous transmettre les ordres du
roi le plus tôt possible, et nous les transmettre avec toutes les
modifications qu'il plaira à Sa Majesté d'y faire. Si elle consent à
cet échange, il signalera le désir de la France de concourir à tout ce
qui peut être avantageux au corps helvétique; et, au dire des députés
suisses, de celui de Berne même, elle y regagnera une influence
prépondérante. Le prince de Talleyrand croit voir qu'il y aurait de
l'avantage à faire cet échange, mais il nous faut une autorisation.
Agréez...
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