SIRE,

L'état des choses est en apparence toujours le même; mais quelques

symptômes d'un changement ont commencé de se laisser entrevoir, et

peuvent acquérir plus d'intensité par la conduite[316] et le langage

de l'empereur Alexandre.

[316] Variante: _la manière d'être_.

Le matin du jour où il partit pour la Hongrie, il eut avec M. de

Metternich un entretien dans lequel il passe pour constant qu'il

traita ce ministre avec une hauteur et une violence de langage qui

auraient pu paraître extraordinaires, même à l'égard d'un de ses

serviteurs. _On raconte que_[317] M. de Metternich lui ayant dit, au

sujet de la Pologne, que, s'il était question d'en faire une, eux

aussi le pouvaient, il avait non seulement qualifié cette observation

d'inconvenante et d'indécente, mais encore qu'il s'était emporté

jusqu'à dire que M. de Metternich était le seul en Autriche qui pût

prendre ainsi _un ton de révolte_. On ajoute que les choses avaient

été poussées si loin que M. de Metternich lui avait déclaré qu'il

allait prier son maître de nommer un autre ministre que lui pour le

congrès. M. de Metternich sortit de cet entretien dans un état où les

personnes de son intimité disent qu'elles ne l'avaient jamais vu. Lui

qui, peu de jours auparavant, avait dit au comte de Schulenburg qu'il

se retranchait derrière le temps, et se faisait une arme de la

patience, pourrait fort bien la perdre, si elle était mise souvent à

pareille épreuve.

[317] Supprimé dans le texte des archives.

S'il ne doit pas être disposé par là à des complaisances pour

l'empereur de Russie, l'opinion des militaires autrichiens que je vois

et celle des archiducs ne doivent pas le disposer davantage à

l'abandon de la Saxe. J'ai lieu de croire que l'empereur d'Autriche

est maintenant disposé à faire quelque résistance.

Il y a ici un comte de Sickingen, qui est admis dans l'intimité de ce

prince et que je connais. Après le départ pour la Hongrie, il est allé

chez le maréchal de Wrède, et il est venu chez moi, nous engager[318]

de la part de l'empereur à tenir tout en suspens jusqu'à son retour.

[318] Variante: _pour_ nous engager.

Cette conversation m'est revenue, et à peu près dans les mêmes termes,

et par M. de Sickingen et par M. de Metternich. Il paraît que

l'empereur, peu accoutumé à montrer de la force, était revenu fort

content de lui-même.

On raconte que pendant le voyage à Bude, d'où les souverains revinrent

avant-hier à midi, l'empereur Alexandre se plaignant de M. de

Metternich, l'empereur François avait répondu qu'il croyait qu'il

était mieux que les affaires fussent traitées par les ministres;

qu'elles l'étaient avec plus de liberté et plus de suite; qu'il ne

faisait point lui-même les siennes, mais que ses ministres ne

faisaient rien que par ses ordres; qu'ensuite, et dans le cours de la

conversation, il avait dit, entre autres choses que, quand ses[319]

peuples, qui ne l'avaient jamais abandonné, qui avaient tout fait pour

lui et lui avaient tout donné, étaient inquiets, comme ils l'étaient

en ce moment, son devoir était de faire tout ce qui pouvait servir à

les tranquilliser; que, sur cela, l'empereur Alexandre ayant demandé

si son caractère et sa loyauté ne devaient pas prévenir et ôter toute

espèce d'inquiétude, l'empereur François avait répondu que de bonnes

frontières étaient les meilleures gardiennes de la paix.

Toutes les précautions prises pour nous dérober la connaissance de ce

qui se fait à la commission de l'organisation politique de l'Allemagne

ont été sans succès.

[319] Variante: _les_ peuples.

A la première séance, il fut proposé par la Prusse que tous les

princes dont les États se trouvaient en totalité compris dans la

confédération renonçassent au droit de guerre et de paix et de

légation[320]. Le maréchal de Wrède ayant décliné cette proposition,

M. de Humboldt s'écria qu'on voyait bien que la Bavière avait encore

au fond du coeur une alliance avec la France, et que c'était pour eux

une raison nouvelle d'insister. Mais à la seconde séance, le maréchal

qui avait pris les ordres du roi, ayant péremptoirement rejeté la

proposition, elle a été retirée, et on y a substitué celle de placer

toutes les forces militaires de la confédération, moitié sous la

direction de l'Autriche et moitié sous celle de la Prusse. Le maréchal

de Wrède a demandé que le nombre des directeurs fût augmenté et que la

direction alternât entre eux. On a proposé en outre de former entre

tous les États confédérés une ligue très étroite pour défendre l'état

de possession de chacun, tel qu'il sera établi par les arrangements

qui vont se faire. Le roi de Bavière, qui a bien compris que par cette

ligue la Prusse avait surtout en vue de s'assurer la possession de la

Saxe contre l'opposition des puissances qui veulent conserver ce

royaume, qui sent bien qu'il aurait tout à craindre lui-même si la

Saxe était une fois sacrifiée, et qui est prêt à la défendre pour peu

qu'il ne soit pas abandonné à ses propres forces, a ordonné de lever

chez lui vingt mille hommes[321], qui porteront son armée à

soixante-dix mille hommes. Loin de vouloir entrer dans la ligue

proposée, son intention, du moins jusqu'à présent, est qu'aussitôt que

les Prussiens se seront emparés de la Saxe, son ministre se retire de

la commission, en déclarant qu'il ne veut pas être complice et bien

moins encore garant d'une telle usurpation.

[320] Variante: et _à celui de_ légation.

[321] Variante: _recrues_.

Les Prussiens ne connaissent pas cette intention du roi, mais ils

n'ignorent point ses armements et le soupçonnent très probablement

d'être disposé à joindre ses forces à celles des puissances qui

voudraient défendre la Saxe. Ils sentent d'ailleurs, que, sans le

consentement de la France, la Saxe ne serait point _pour eux_[322] une

acquisition solide. On dit aussi que le cabinet, qui ne partage pas

l'aveugle dévouement du roi à l'empereur Alexandre, n'est pas sans

inquiétude du côté de la Russie, et qu'il renoncerait volontiers[323]

à la Saxe pourvu qu'il retrouvât ailleurs de quoi compléter le nombre

de sujets que la Prusse, d'après ses traités, doit avoir. Quels que

soient ses sentiments et ses vues, les ministres prussiens paraissent

vouloir se rapprocher de nous et nous envoient invitations sur

invitations.

[322] Supprimé dans le texte des archives.

[323] Variante: _peut-être_.

Lord Castlereagh qui a imaginé de fortifier la Prusse en deçà de

l'Elbe, sous le prétexte de la faire servir de barrière contre la

Russie, a toujours ce projet fort à coeur. Dans une conversation qu'il

eut il y a peu de jours chez moi, il me reprocha de faire de la

question de la Saxe une question du premier ordre, tandis que, selon

lui, elle n'était rien et que la question de Pologne était tout. Je

lui répondis que la question de la Pologne serait pour moi la première

de toutes, s'il ne l'avait pas réduite à n'être qu'une simple question

de limites. Voulait-il rétablir toute la Pologne dans une entière

indépendance? Je serais avec lui en première ligne. Mais quand il ne

s'agissait que de limites, c'était à l'Autriche et à la Prusse qui y

étaient le plus intéressées à se mettre en avant. Mon rôle alors

devait se borner à les appuyer et je le ferais. Sur son projet d'unir

l'Autriche et la Prusse, je lui fis des raisonnements auxquels il ne

put répondre, et je lui citai sur la politique de la Prusse depuis

soixante ans des faits qu'il ne put nier; mais en passant condamnation

sur les anciens torts de ce cabinet, il se retrancha dans l'espérance

d'un meilleur avenir.

Cependant, je sais qu'il lui a été fait par diverses personnes des

objections qui l'ont frappé. On lui a demandé comment il consentait à

mettre l'une des plus grandes villes commerçantes de l'Allemagne

(Leipsick), où se tient l'une des plus grandes foires de l'Europe,

sous la domination de la Prusse avec laquelle l'Angleterre ne pouvait

pas être sûre d'être toujours en paix, au lieu de la laisser entre les

mains d'un prince avec lequel l'Angleterre ne pouvait jamais avoir

rien à démêler. Il a été frappé d'une sorte d'étonnement et de crainte

de ce que son projet pouvait compromettre en quelque chose l'intérêt

mercantile de l'Angleterre.

Il m'avait invité à concerter avec lui un projet pour la convocation

du congrès. Je lui en avais remis un et il en avait été content.

Je rédigeai aussi quelques projets sur la première réunion des

ministres, sur la vérification des pouvoirs et sur les commissions à

former à la première séance du congrès. (Ces différentes pièces sont

jointes à ma dépêche au département que M. de Jaucourt soumettra à

Votre Majesté.) Devant à lord Castlereagh, M. de Dalberg et moi, une

visite, nous allâmes ensemble les lui porter avant-hier soir. Il n'y

trouva rien à redire, mais il observa que la crainte que les Prussiens

avaient de nous, ferait sûrement qu'ils y soupçonneraient quelque

arrière-pensée. Les craintes réelles ou simulées des Prussiens

amenèrent naturellement la conversation sur l'éternel sujet de la

Pologne et de la Saxe. Il avait sur sa table des cartes avec

lesquelles je lui fis voir que la Saxe étant dans les mêmes mains que

la Silésie, la Bohême pouvait être enlevée en peu de semaines, et que

la Bohême enlevée, le coeur de la monarchie autrichienne était à

découvert et sans défense. Il parut étonné. Il nous avait parlé comme

s'il eût tourné ses espérances du côté de la Prusse par

l'impossibilité d'en mettre aucune dans l'Autriche. Il eut l'air

surpris quand nous lui dîmes qu'il ne lui manquait que de l'argent

pour réunir ses troupes, qu'elle aurait alors les forces les plus

imposantes, et que, pour cela, il lui suffirait aujourd'hui d'un

million sterling. Cela l'anima, et il parut disposé à soutenir

l'affaire de la Pologne jusqu'au bout. Il savait qu'on travaillait

dans la chancellerie russe à une réponse à son mémoire, et il ne

paraissait point s'attendre à ce qu'elle fût satisfaisante. Il était

instruit que les Serviens avaient repris les armes, et il nous apprit

qu'un corps russe, commandé par un des meilleurs généraux de Russie,

s'approchait des frontières de l'empire ottoman. Rien ne lui

paraissait donc plus nécessaire et plus urgent que d'opposer une digue

à l'ambition de la Russie. Mais il voudrait que cela se fît sans

guerre, et que si la guerre ne pouvait être évitée, elle pût se faire

sans le secours de la France. A sa manière d'estimer nos forces, on

peut juger que c'est la France qu'il redoute le plus. «Vous avez, nous

dit-il, vingt-cinq millions d'hommes; nous les estimons comme

quarante millions.» Une fois, il lui échappa de dire: «Ah! s'il ne

vous était resté aucune vue sur la rive gauche du Rhin!». Il me fut

aisé de lui prouver par la situation de la France, par celle de

l'Europe, qui était tout entière en armes, qu'on ne pouvait supposer à

la France de vues ambitieuses sans la supposer insensée. «Soit,

répondit-il, mais une armée française traversant l'Allemagne pour une

cause quelconque ferait trop d'impression et réveillerait trop de

souvenirs.» Je lui représentai que la guerre ne serait point

nécessaire et qu'il suffirait de placer la Russie vis-à-vis de

l'Europe unie dans une même volonté, ce qui nous ramena à l'ouverture

du congrès. Mais lui, parlant toujours de difficultés, sans dire en

quoi consistaient ces difficultés, me conseilla de voir M. de

Metternich, d'où je conclus qu'ils étaient convenus entre eux de

quelque chose, dont il ne m'aurait pas fait mystère s'il eût eu lieu

de croire que je n'aurais rien à y objecter. Du reste, en nous

accusant d'avoir tout retardé, il nous a naïvement avoué que, sans

nous, tout serait maintenant réglé, parce que, dans le principe, ils

étaient d'accord: aveu qui donne la mesure de l'influence que, dans

leur propre opinion, il appartient à Votre Majesté d'avoir sur les

affaires de l'Europe.

Au total, les dispositions de lord Castlereagh, sans être bonnes,

m'ont paru moins éloignées de le devenir, et peut-être la réponse

qu'il attend de l'empereur Alexandre contribuera-t-elle à les

améliorer.

Hier matin, j'ai reçu de M. de Metternich un billet qui m'invitait à

une conférence pour le soir à huit heures.

Je ne fatiguerai point Votre Majesté des détails de cette conférence

qui a été abondante en paroles et vide de choses. Ces détails se

trouvent _d'ailleurs_[324] dans ma lettre au département. Le résultat

a été que l'on a formé une commission de vérification composée de

trois membres nommés par le sort, que les pouvoirs leur seront envoyés

pour être vérifiés, et qu'après la vérification on devra réunir le

congrès.

[324] Supprimé dans le texte des archives.

Ce soir, une nouvelle conférence a eu lieu. On y a lu et arrêté le

projet de déclaration relatif à la vérification des pouvoirs. Cette

déclaration sera publiée demain. J'en envoie ce soir la copie dans ma

dépêche[325] au département. J'ai cru que Votre Majesté préférerait

que tout ce qui est pièces fût toujours joint à la lettre que

j'adresse à M. de Jaucourt, afin que le département en ait et en

conserve la suite.

[325] Variante: _et j'en_ envoie ce soir la copie dans _une_

dépêche.

Telle est depuis huit mois la situation de la France, que, dès qu'elle

a atteint un but, elle en a devant elle un autre qu'une égale

nécessité la presse d'atteindre, le plus souvent sans qu'elle ait à

choisir entre plusieurs moyens d'y arriver. A peine eut-on renversé

l'oppresseur et mis en liberté d'éclater les voeux qui, dans le secret

des coeurs, rappelaient dès longtemps et de toutes parts Votre Majesté

dans le sein de ses États, qu'il fallut pourvoir à ce qu'elle pût

trouver désarmée, au moment de son arrivée, la France couverte de cinq

cent mille étrangers, ce qu'on ne pouvait obtenir qu'en faisant à tout

prix cesser les hostilités par un armistice. Ensuite, pour débarrasser

immédiatement le royaume des armées qui en dévoraient la substance,

il fallut tendre uniquement à la prompte conclusion de la paix. Votre

Majesté semblait ne plus avoir qu'à jouir de l'amour de ses peuples et

du fruit de sa propre sagesse, quand un nouveau but s'est offert à sa

constance et à ses efforts: celui de sauver, s'il se peut, l'Europe

des périls dont la menacent l'ambition et les passions de quelques

puissances et l'aveuglement ou la pusillanimité de quelques autres.

Les difficultés de l'entreprise ne m'en ont jamais fait regarder le

succès comme entièrement impossible. La lettre, dont Votre Majesté a

bien voulu m'honorer en date du 21 octobre, en rehausse en moi

l'espérance, en même temps que les témoignages de satisfaction qu'elle

daigne accorder à mon zèle, me donnent un nouveau courage.

Je suis...

* * * * *

Nº 5 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 4 novembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 8. Je l'ai lu avec grand intérêt, mais avec

grande indignation. Le ton et les principes qu'avec tant de raison on

a reproché à Buonaparte[326] n'étaient pas autres que ceux de

l'empereur de Russie. J'aime à me flatter que l'opinion de l'armée et

celle de la famille impériale ramèneront le prince de Metternich à des

vues plus saines; que lord Castlereagh entrera plus qu'il ne l'a fait

jusqu'ici dans celles du prince régent, et qu'alors vous pourrez

employer avec avantage les armes que je vous ai données. Mais quoi

qu'il en puisse être, continuez à mériter les justes éloges que je me

plais à vous répéter aujourd'hui, en restant ferme dans la ligne que

vous suivez, et soyez bien sur que mon nom[327] ne se trouvera jamais

au bas d'un acte qui consacrerait la plus révoltante immoralité.

[326] Variante: _Bonaparte_.

[327] Variante: que _jamais mon nom_.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne

garde.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 62 / 104 题