Nous avons enfin presque achevé le cours de nos visites à tous les
membres de la nombreuse famille impériale. Il a été bien doux pour
moi de trouver partout des témoignages de la haute considération dont
on est rempli pour la personne de Votre Majesté, de l'intérêt qu'on
lui porte, des voeux qu'on fait pour elle, tout cela exprimé avec plus
ou moins de bonheur, mais toujours avec une sincérité qu'on ne pouvait
pas soupçonner d'être feinte. L'impératrice, qui depuis notre arrivée
avait dû s'occuper exclusivement de l'impératrice de Russie, nous
avait fait assigner une heure pour aujourd'hui. Elle s'est trouvée
indisposée et, quoiqu'elle ait fait recevoir pour elle plusieurs
personnes par Madame l'archiduchesse, sa mère, elle a voulu recevoir
elle-même l'ambassade de Votre Majesté. Elle m'a questionné, avec un
intérêt qui n'était pas de simple politesse, sur votre santé. «Je me
souviens, m'a-t-elle dit, d'avoir vu le roi à Milan. J'étais alors
bien jeune. Il avait tout plein de bontés pour moi. Je ne l'ai oublié
dans aucune circonstance.» Elle a parlé dans des termes analogues de
Madame la duchesse d'Angoulême, de ses vertus, de l'amour qu'on lui
portait à Vienne et des souvenirs qu'elle y a laissés. Elle a aussi
daigné dire des choses obligeantes pour le ministre de Votre Majesté.
Deux fois, elle a placé dans la conversation le nom de l'archiduchesse
Marie-Louise, la seconde fois avec une sorte d'affectation. Elle
l'appelle _ma fille Louise_. Malgré la toux qui la forçait presque
continuellement[177] à s'interrompre, et malgré sa maigreur, cette
princesse a un don de plaire et des grâces que j'appellerais toutes
françaises, si, pour un oeil très difficile, il ne s'y mêlait peut-être
un tant soi peu d'apprêt.
[177] Variante: _souvent_.
M. de Metternich est fort poli pour moi. M. de Stadion me montre plus
de confiance. Il est vrai que celui-ci, mécontent de ce que fait
l'autre, s'est retranché dans les affaires des finances, dont on lui a
donné la direction et auxquelles je doute fort qu'il s'entende, et a
laissé les affaires du cabinet, ce qui le rend peut-être plus
communicatif.
J'ai toujours à me louer de la franchise de lord Castlereagh. Il eut,
il y a quelques jours, avec l'empereur Alexandre une conversation
d'une heure et demie, dont il vint aussitôt après me faire part. Il
prétend que dans cette conversation, l'empereur Alexandre a déployé
toutes les ressources de l'esprit le plus subtil; mais que lui, lord
Castlereagh, a parlé dans des termes très positifs et même assez durs
pour être inconvenants, s'il n'y eût pas mêlé, pour leur servir de
passeport, des protestations de zèle pour la gloire de l'empereur.
Malgré tout cela, je crains que lord Castlereagh n'ait pas l'esprit de
décision qu'il nous serait si nécessaire qu'il eût, et que l'idée du
parlement, qui ne l'abandonne jamais, ne le rende timide. Je ferai
tout ce qui sera en moi pour lui inspirer de la fermeté.
Le comte de Nesselrode m'avait dit que l'empereur Alexandre désirait
de me voir, et m'avait engagé à lui écrire pour avoir une
audience[178]. Je l'ai fait, il y a déjà plusieurs jours, et n'ai pas
encore sa réponse. Nos principes, dont nous ne faisons pas mystère,
sont-ils connus de l'empereur Alexandre et lui ont-ils donné vis-à-vis
de moi une sorte d'embarras? S'il me fait, comme je dois le croire
d'après tout ce qui me revient, l'honneur de m'entretenir sur les
affaires de Pologne et de Saxe, je serai doux, conciliant, mais
positif, ne parlant que principes et ne m'en écartant jamais.
[178] Variante: audience _particulière_.
Je m'imagine[179] que la Russie et la Prusse ne font tant de bruit et
ne parlent avec tant de hauteur que pour savoir ce que l'on pense, et
que, si elles se voient seules de leur parti, elles y regarderont à
deux fois avant de pousser les choses à l'extrémité[180]. Cet
enthousiasme polonais dont l'empereur Alexandre s'était enflammé à
Paris, s'est refroidi à Saint-Pétersbourg. Il s'est ranimé à
Pulawy[181]; il peut s'éteindre de nouveau, quoique nous ayons ici M.
de la Harpe, et qu'on y attende les Czartoryski[182]; j'ai peine à
croire qu'une déclaration simple, mais unanime, des grandes
puissances, ne suffise pas pour le calmer. Malheureusement, celui qui
est en Autriche à la tête des affaires, et qui a la prétention de
régler celles de l'Europe, regarde comme la marque la plus certaine de
la supériorité du génie une légèreté qu'il porte d'un côté jusqu'au
ridicule, et de l'autre, jusqu'à ce point où, dans le ministre d'un
grand État, et dans des circonstances telles que celles-ci, elle
devient une calamité.
[179] Variante: _Je me persuade_.
[180] Variante: _à l'extrême_.
[181] Château des princes Czartoryski en Pologne. Cette résidence
magnifique a été chantée par le poète Delille dans son poème des
_Jardins_. (_Note de M. de Bacourt._)
[182] Les Czartoryski étaient une des plus puissantes familles de
Pologne. Elle était alors représentée par le prince Adam-Casimir
(1731-1823), staroste général de Podolie et feld-zeugmeister des
armées autrichiennes, et par ses deux fils: Adam-Georges, né en
1770, ancien ambassadeur de Russie et plus tard sénateur du royaume
de Pologne; et Constantin-Adam, né en 1773, qui était alors colonel
d'infanterie dans l'armée russe.
Dans cette situation des choses, où tant de passions fermentent, et où
tant de gens s'agitent en tout sens, l'impétuosité et l'indolence sont
deux écueils qu'il me paraît également nécessaire d'éviter. Je tâche
donc de me renfermer dans une dignité calme qui, seule, me semble
convenir aux ministres de Votre Majesté, qui, grâce aux sages
instructions qu'elle leur a données, n'ont que des principes à
défendre, sans aucun plan d'intérêt personnel à faire prévaloir.
Quelle que doive être l'issue du congrès, il y a deux opinions qu'il
faut établir et conserver, celle de la justice de Votre Majesté, et
celle de la force de son gouvernement; car ce sont les meilleurs ou
plutôt les seuls garants de la considération au dehors et de la
stabilité au dedans. Ces deux opinions une fois établies, comme
j'espère qu'elles le seront, que le résultat du congrès soit ou non
conforme à nos désirs et au bien de l'Europe, nous en sortirons
toujours avec honneur.
Je suis...
* * * * *
Nº 2 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
Vienne, le 29 septembre 1814.
Monsieur le comte,
Nous avons été occupés ces jours-ci à nous faire présenter à la
famille impériale d'Autriche. Nous avons cru remarquer que l'empereur
et les archiducs ont cherché à être fort obligeants. L'impératrice,
particulièrement, a mis beaucoup de grâce dans la manière dont elle
nous a reçus. On nous a exprimé de l'attachement pour le roi, et on
s'est informé beaucoup de l'état de la santé de Madame la duchesse
d'Angoulême. Les fêtes ont commencé.
Les affaires du congrès n'ont fait que peu de progrès depuis la
dernière lettre que nous avons eu l'honneur de vous écrire. Nous
continuons à nous tenir attachés aux instructions qui nous ont été
données.
En énonçant les principes qu'elles renferment, la France et le roi
influeront sur les affaires de l'Europe d'une manière aussi noble que
convenable.
Il paraît que, jusqu'ici, tout ce qui devait être convenu à l'égard de
la marche des affaires n'a point été décidé.
Les ministres du roi n'ont pas encore cru devoir intervenir, et nous
attendons, monsieur le comte, qu'on se soit concerté sur ces
différents objets, pour vous en faire connaître les résultats.
Nous avons été instruits de la manière la plus positive que la Russie
n'abandonne aucune de ses prétentions sur la Pologne. Elle déclare que
tout le duché de Varsovie est occupé par ses armées, et qu'il faudra
les en chasser. Tels sont les termes dont on se sert.
La Prusse lui a cédé ce qu'elle appelle ses droits sur ce pays, et
cherche ses dédommagements dans le royaume de Saxe. Cet état de choses
laisse une grande incertitude sur l'issue du congrès.
Les informations prises sur les sentiments de l'Autriche ne donnent
pas une entière confiance que cette puissance voudra employer
convenablement ses nombreuses armées pour le soutien des principes
sans lesquels rien n'est stable.
Les ministres du roi croient avoir observé que le langage ferme et
énergique qu'ils ont tenu en diverses circonstances a produit quelque
effet; qu'il a même amené quelque hésitation sur des plans déjà
presque arrêtés.
Le prince de Talleyrand a demandé à voir l'empereur de Russie en
particulier. Sa lettre depuis trois jours est restée sans réponse. Ce
ne sera qu'après cette entrevue que l'on pourra juger du degré de
modération que ce souverain apportera dans les affaires générales de
l'Europe. Ses ministres ne paraissent point entièrement instruits. Ils
nous évitent, parce qu'ils craignent d'entrer en discussion avec nous.
Les ministres autrichiens témoignent une sorte de défiance.
Les Prussiens servent les Russes. Il ne paraît pas que les ministres
anglais aient un langage bien décidé.
Les agents des petites cours cherchent à se rapprocher de la France,
et nous les y engageons.
Nous ne présentons encore que des aperçus; mais ils peuvent donner une
idée de l'état des choses.
* * * * *
Nº 1 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
Paris, le 3 octobre 1814[183].
Mon cousin,
J'ai reçu votre dépêche du 25 septembre, et par égard pour vos yeux,
et pour ma main, j'en emprunte une pour y répondre[184] qui n'est pas
la mienne, mais qui est loin d'être étrangère à mes affaires[185].
[183] Cette lettre est datée du 13 octobre dans le texte des
archives.
[184] Variante: pour _vous_ répondre.
[185] Les lettres du roi Louis XVIII au prince de Talleyrand
étaient copiées par le comte, depuis duc de Blacas d'Aulps, mais
signées par le roi. Nous avons déjà dit que les minutes du roi sont
au dépôt des affaires étrangères, où on ignore même comment elles y
sont parvenues. (_Note de M. de Bacourt._)
Les rois de Naples et de Saxe sont mes parents au même degré; la
justice réclame également en faveur de tous les deux; mais je ne
saurais y prendre un intérêt pareil[186]. Le royaume de Naples possédé
par un descendant de Louis XIV, ajoute à la puissance de la France.
Demeurant à un individu de la famille de Corse[187], _flagitio addit
damnum_. Je ne suis guère moins révolté de l'idée que ce royaume et la
Saxe puissent servir de compensations. Je n'ai pas besoin de vous
tracer ici mes réflexions sur un pareil oubli de toute morale
publique; mais ce que je dois me hâter de vous dire, c'est que si je
ne puis empêcher cette iniquité, je veux du moins ne pas la
sanctionner, et, au contraire, me réserver, ou à mes successeurs, la
liberté de la redresser, si l'occasion s'en présente.
[186] Variante: un intérêt _égal_.
[187] Variante: _du_ Corse.
Je ne dis au reste ceci que pour pousser l'hypothèse jusqu'à
l'extrême, car je suis loin de désespérer du succès de la cause, si
l'Angleterre s'attache fortement aux principes que lord Castlereagh
nous a manifestés ici, et si l'Autriche est dans les mêmes résolutions
que la Bavière.
Ce que M. de Schulenburg vous a dit de la détermination du roi de Saxe
est parfaitement vrai: ce malheureux prince me l'a mandé lui-même.
Vous pouvez facilement juger de l'empressement[188] avec lequel
j'attends des nouvelles du congrès dont les opérations doivent être
actuellement commencées. Sur quoi je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous
ait en sa sainte et digne garde.