APPENDICE I[150]

[150] Voir page 152.

Nous donnons ici sur la mission de M. de Vitrolles, en 1814, un récit

fait par M. le duc de Dalberg. Ce document, écrit en entier de la main

du duc, a été trouvé dans les papiers du prince de Talleyrand.

La mission de M. de Vitrolles au congrès de Châtillon ne fut

conçue que dans un _système d'information_ qu'on désirait

recevoir à Paris sur le but final des alliés à l'égard de

l'empereur.

Il n'existait à Paris ni plan ni conspiration contre l'empereur;

mais la conviction était unanime que son pouvoir était miné par

ses folies et ses extravagances, et que lui-même serait la

victime de sa folle résistance et de son système de continuelle

déception.

L'inquiétude sur l'avenir était croissante.

Le baron Louis dit un jour à M. de Dalberg: «L'homme (en

désignant l'empereur), est un cadavre, mais il ne pue pas

encore; voilà le fait.» Les ennemis étaient alors à trente

lieues de Paris.

On avait eu connaissance à Paris de propos tenus par l'empereur

Alexandre à la grande-duchesse de Bade, des insinuations faites;

par lui à Bernadotte et à Eugène de Beauharnais.

On soupçonnait les menées de Fouché avec la famille Murat dans

le Midi, approchait le duc d'Angoulême; le duc de Berry

intriguait en Bretagne; le comte d'Artois s'était rapproché de

la frontière de l'Allemagne et se trouvait à Bâle; des

mouvements avaient eu lieu à Vesoul et à Troyes! On était

tellement fatigué en France de l'excès du despotisme militaire

de l'empereur, et on espérait si peu de concessions de sa part,

qu'il importait de connaître jusqu'où la crise amenée par lui

entraînerait la France et l'Europe. Ce n'était plus une guerre

ordinaire; les nations étaient en mouvement. Cette situation

alarmait tous les esprits: de tous côtés, on cherchait la

solution de cet état de choses.

On avait la communication des gazettes anglaises par M. Martin,

commissaire de police à Boulogne, qui les envoyait à M. de

Pradt. Dans les ministères de la guerre et des affaires

étrangères, il avait été défendu de les communiquer, nommément à

M. de Talleyrand.

Ce dernier désira connaître ce que les puissances alliées

voulaient en dernier résultat. Il en parla à M. de Dalberg;

l'avis de ce dernier était qu'on l'obtiendrait en envoyant

quelque agent à M. de Stadion ou à M. de Nesselrode.

On fit choix de M. de Vitrolles, ami de M. Mollien et de M.

d'Hauterive, homme à cette époque très prononcé pour les progrès

des idées constitutionnelles sur lesquelles il avait écrit une

très bonne brochure qu'il publia plus tard.

M. de Vitrolles partit; ses instructions se bornèrent à ceci: il

devait aller à Châtillon, exposer à M. le comte de Stadion ou à

M. de Nesselrode le danger qui existait pour tout le monde de ne

rien prononcer de définitif, et revenir à Paris porter la

réponse sur la question du maintien du pouvoir de l'empereur.

M. de Vitrolles, croyant avoir plus de facilités d'arriver à

Châtillon par la route du nord et en tournant les armées,

n'arriva à Châtillon que vers le 10 mars 1814.

Il se présenta chez M. de Stadion, et s'accrédita auprès de lui

au moyen de deux noms tracés sur son album, de la main de M. de

Dalberg (c'étaient les noms de deux dames qui étaient soeurs, et

que l'écrivain et le lecteur avaient connues à Vienne).

Il déclara à M. de Stadion que l'état des esprits en France et

les dispositions de _plusieurs personnes_ désiraient un

changement et des garanties législatives contre les violences et

le caractère de l'empereur, qu'il était important de former un

prompt arrangement pour que la guerre ne prit point une

direction qui éloignât pour longtemps la paix.

M. de Stadion l'engagea à se rendre à Troyes où était le cabinet

politique des alliés, et où se trouvaient les empereurs et le

roi de Prusse.

Il partit avec un billet de M. de Stadion pour M. de Metternich.

Celui-ci lui dit:

«Qu'il voulait, sans détour, lui faire connaître toute la pensée

des puissances: qu'elles reconnaissaient que Bonaparte était un

homme avec lequel il était impossible de continuer à traiter,

que le jour où il avait des revers il paraissait accéder à tout,

que lorsqu'il obtenait un léger succès, il revenait à des

prétentions aussi exagérées qu'inadmissibles; qu'on voulait donc

établir en France un autre souverain et régler les choses de

manière que l'Autriche, la Russie et la France fussent des pays

d'une égale force; que la Prusse devait rester une puissance

moitié moins forte que chacune des trois autres; qu'à l'égard du

nouveau souverain à établir en France, il n'était pas possible

de penser aux Bourbons à cause du personnel de ces princes.»

Il faut dire ici que M. de Vitrolles avait pour système que la

France et l'Europe ne seraient tranquilles que par le

rétablissement de la maison de Bourbon, avec une charte qui

garantirait la jouissance des libertés publiques à la France.

Il était lié avec madame Étienne de Durfort, et par elle il

avait reçu, en partant, un mot pour M. le comte d'Artois qui

pouvait le faire arriver à sa personne et en être traité avec

confiance.

M. de Vitrolles vit M. de Nesselrode après avoir entretenu le

prince de Metternich. Il en reçut à peu près les mêmes

informations. On lui dit, en même temps, que rien ne pouvait

empêcher les alliés d'agir uniformément et d'un commun accord

jusqu'à ce que la paix générale fût arrêtée sur ces bases;

qu'aucune intrigue ne serait écoutée.

Au bout de quelques jours, M. de Vitrolles sollicita de M. de

Nesselrode pour être admis directement auprès de l'empereur de

Russie. Le ministre lui dit qu'il y avait déjà pensé lui-même et

que ce serait peut-être assez difficile; il obtint néanmoins

pour M. de Vitrolles cette audience, en lui indiquant que M. de

Vitrolles était en relation avec M. de Talleyrand, M. de Pradt,

M. de Dalberg. L'empereur répéta à peu près les mêmes choses que

les ministres: il dit qu'il avait pensé d'abord à établir en

France Bernadotte, ensuite à y placer Beauharnais; mais que

différents motifs s'y opposaient; qu'au reste l'intention était

surtout de consulter le voeu des Français eux-mêmes, et que même

dans le cas où ceux-ci voudraient se constituer en _république_

on ne s'y opposerait peut-être pas.

L'empereur s'étendit plus encore que les plénipotentiaires sur

l'impossibilité de penser aux Bourbons et sur le mal que les

souverains avaient dit d'eux.

M. de Vitrolles (suivant lui) eut ici une inspiration subite, il

invita l'empereur, au lieu de suivre les opérations ordinaires

de la guerre, à marcher sur-le-champ à Paris; qu'il y jugerait

de la disposition des esprits.

_M. Pozzo di Borgo assure_ de son côté que c'est lui qui a

déterminé l'empereur à cette marche, et des personnes informées

m'ont dit que l'empereur avait prononcé qu'on ne déciderait rien

avant de s'être concerté avec M. de Talleyrand, et qu'on eût

pris ses avis sur l'avenir de la France.

M. de Vitrolles quittant l'empereur, celui-ci lui dit:

«Monsieur, notre conversation d'aujourd'hui aura de gros

résultats pour l'Europe; je pars demain en personne pour le

quartier général.»

Il partit en effet le lendemain pour conférer avec le prince de

Schwarzenberg.

Après la prise de Paris, M. de Nesselrode se rendit, le matin,

chez M. de Talleyrand, où M. de Dalberg fut appelé. L'empereur

entra à midi dans Paris et se logea chez M. de Talleyrand.

M. de Vitrolles vit également l'empereur d'Autriche, qui lui dit

qu'il allait se rendre à Dijon, que l'empereur de Russie et le

roi de Prusse prendraient à Paris le parti que les circonstances

indiqueraient, et qu'il s'y rendrait après.

M. de Vitrolles, au lieu de retourner à Paris, se rendit auprès

de _Monsieur_. Il apprit en chemin que Bonaparte avait eu

quelques nouveaux succès, que les négociations à Châtillon en

avaient ressenti l'effet, et que M. le comte d'Artois était à

Nancy. Il y arriva le 23 mars.

Il ne donna aucune de ses nouvelles à Paris où il n'arriva que

plusieurs jours après les alliés, et après avoir écrit à M. de

Talleyrand une lettre au nom de _Monsieur_, qui blâmait que l'on

eût laissé exprimer au sénat des voeux pour un régime

constitutionnel.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 32 / 104 题