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Nous donnons ici sur la mission de M. de Vitrolles, en 1814, un récit
fait par M. le duc de Dalberg. Ce document, écrit en entier de la main
du duc, a été trouvé dans les papiers du prince de Talleyrand.
La mission de M. de Vitrolles au congrès de Châtillon ne fut
conçue que dans un _système d'information_ qu'on désirait
recevoir à Paris sur le but final des alliés à l'égard de
l'empereur.
Il n'existait à Paris ni plan ni conspiration contre l'empereur;
mais la conviction était unanime que son pouvoir était miné par
ses folies et ses extravagances, et que lui-même serait la
victime de sa folle résistance et de son système de continuelle
déception.
L'inquiétude sur l'avenir était croissante.
Le baron Louis dit un jour à M. de Dalberg: «L'homme (en
désignant l'empereur), est un cadavre, mais il ne pue pas
encore; voilà le fait.» Les ennemis étaient alors à trente
lieues de Paris.
On avait eu connaissance à Paris de propos tenus par l'empereur
Alexandre à la grande-duchesse de Bade, des insinuations faites;
par lui à Bernadotte et à Eugène de Beauharnais.
On soupçonnait les menées de Fouché avec la famille Murat dans
le Midi, approchait le duc d'Angoulême; le duc de Berry
intriguait en Bretagne; le comte d'Artois s'était rapproché de
la frontière de l'Allemagne et se trouvait à Bâle; des
mouvements avaient eu lieu à Vesoul et à Troyes! On était
tellement fatigué en France de l'excès du despotisme militaire
de l'empereur, et on espérait si peu de concessions de sa part,
qu'il importait de connaître jusqu'où la crise amenée par lui
entraînerait la France et l'Europe. Ce n'était plus une guerre
ordinaire; les nations étaient en mouvement. Cette situation
alarmait tous les esprits: de tous côtés, on cherchait la
solution de cet état de choses.
On avait la communication des gazettes anglaises par M. Martin,
commissaire de police à Boulogne, qui les envoyait à M. de
Pradt. Dans les ministères de la guerre et des affaires
étrangères, il avait été défendu de les communiquer, nommément à
M. de Talleyrand.
Ce dernier désira connaître ce que les puissances alliées
voulaient en dernier résultat. Il en parla à M. de Dalberg;
l'avis de ce dernier était qu'on l'obtiendrait en envoyant
quelque agent à M. de Stadion ou à M. de Nesselrode.
On fit choix de M. de Vitrolles, ami de M. Mollien et de M.
d'Hauterive, homme à cette époque très prononcé pour les progrès
des idées constitutionnelles sur lesquelles il avait écrit une
très bonne brochure qu'il publia plus tard.
M. de Vitrolles partit; ses instructions se bornèrent à ceci: il
devait aller à Châtillon, exposer à M. le comte de Stadion ou à
M. de Nesselrode le danger qui existait pour tout le monde de ne
rien prononcer de définitif, et revenir à Paris porter la
réponse sur la question du maintien du pouvoir de l'empereur.
M. de Vitrolles, croyant avoir plus de facilités d'arriver à
Châtillon par la route du nord et en tournant les armées,
n'arriva à Châtillon que vers le 10 mars 1814.
Il se présenta chez M. de Stadion, et s'accrédita auprès de lui
au moyen de deux noms tracés sur son album, de la main de M. de
Dalberg (c'étaient les noms de deux dames qui étaient soeurs, et
que l'écrivain et le lecteur avaient connues à Vienne).
Il déclara à M. de Stadion que l'état des esprits en France et
les dispositions de _plusieurs personnes_ désiraient un
changement et des garanties législatives contre les violences et
le caractère de l'empereur, qu'il était important de former un
prompt arrangement pour que la guerre ne prit point une
direction qui éloignât pour longtemps la paix.
M. de Stadion l'engagea à se rendre à Troyes où était le cabinet
politique des alliés, et où se trouvaient les empereurs et le
roi de Prusse.
Il partit avec un billet de M. de Stadion pour M. de Metternich.
Celui-ci lui dit:
«Qu'il voulait, sans détour, lui faire connaître toute la pensée
des puissances: qu'elles reconnaissaient que Bonaparte était un
homme avec lequel il était impossible de continuer à traiter,
que le jour où il avait des revers il paraissait accéder à tout,
que lorsqu'il obtenait un léger succès, il revenait à des
prétentions aussi exagérées qu'inadmissibles; qu'on voulait donc
établir en France un autre souverain et régler les choses de
manière que l'Autriche, la Russie et la France fussent des pays
d'une égale force; que la Prusse devait rester une puissance
moitié moins forte que chacune des trois autres; qu'à l'égard du
nouveau souverain à établir en France, il n'était pas possible
de penser aux Bourbons à cause du personnel de ces princes.»
Il faut dire ici que M. de Vitrolles avait pour système que la
France et l'Europe ne seraient tranquilles que par le
rétablissement de la maison de Bourbon, avec une charte qui
garantirait la jouissance des libertés publiques à la France.
Il était lié avec madame Étienne de Durfort, et par elle il
avait reçu, en partant, un mot pour M. le comte d'Artois qui
pouvait le faire arriver à sa personne et en être traité avec
confiance.
M. de Vitrolles vit M. de Nesselrode après avoir entretenu le
prince de Metternich. Il en reçut à peu près les mêmes
informations. On lui dit, en même temps, que rien ne pouvait
empêcher les alliés d'agir uniformément et d'un commun accord
jusqu'à ce que la paix générale fût arrêtée sur ces bases;
qu'aucune intrigue ne serait écoutée.
Au bout de quelques jours, M. de Vitrolles sollicita de M. de
Nesselrode pour être admis directement auprès de l'empereur de
Russie. Le ministre lui dit qu'il y avait déjà pensé lui-même et
que ce serait peut-être assez difficile; il obtint néanmoins
pour M. de Vitrolles cette audience, en lui indiquant que M. de
Vitrolles était en relation avec M. de Talleyrand, M. de Pradt,
M. de Dalberg. L'empereur répéta à peu près les mêmes choses que
les ministres: il dit qu'il avait pensé d'abord à établir en
France Bernadotte, ensuite à y placer Beauharnais; mais que
différents motifs s'y opposaient; qu'au reste l'intention était
surtout de consulter le voeu des Français eux-mêmes, et que même
dans le cas où ceux-ci voudraient se constituer en _république_
on ne s'y opposerait peut-être pas.
L'empereur s'étendit plus encore que les plénipotentiaires sur
l'impossibilité de penser aux Bourbons et sur le mal que les
souverains avaient dit d'eux.
M. de Vitrolles (suivant lui) eut ici une inspiration subite, il
invita l'empereur, au lieu de suivre les opérations ordinaires
de la guerre, à marcher sur-le-champ à Paris; qu'il y jugerait
de la disposition des esprits.
_M. Pozzo di Borgo assure_ de son côté que c'est lui qui a
déterminé l'empereur à cette marche, et des personnes informées
m'ont dit que l'empereur avait prononcé qu'on ne déciderait rien
avant de s'être concerté avec M. de Talleyrand, et qu'on eût
pris ses avis sur l'avenir de la France.
M. de Vitrolles quittant l'empereur, celui-ci lui dit:
«Monsieur, notre conversation d'aujourd'hui aura de gros
résultats pour l'Europe; je pars demain en personne pour le
quartier général.»
Il partit en effet le lendemain pour conférer avec le prince de
Schwarzenberg.
Après la prise de Paris, M. de Nesselrode se rendit, le matin,
chez M. de Talleyrand, où M. de Dalberg fut appelé. L'empereur
entra à midi dans Paris et se logea chez M. de Talleyrand.
M. de Vitrolles vit également l'empereur d'Autriche, qui lui dit
qu'il allait se rendre à Dijon, que l'empereur de Russie et le
roi de Prusse prendraient à Paris le parti que les circonstances
indiqueraient, et qu'il s'y rendrait après.
M. de Vitrolles, au lieu de retourner à Paris, se rendit auprès
de _Monsieur_. Il apprit en chemin que Bonaparte avait eu
quelques nouveaux succès, que les négociations à Châtillon en
avaient ressenti l'effet, et que M. le comte d'Artois était à
Nancy. Il y arriva le 23 mars.
Il ne donna aucune de ses nouvelles à Paris où il n'arriva que
plusieurs jours après les alliés, et après avoir écrit à M. de
Talleyrand une lettre au nom de _Monsieur_, qui blâmait que l'on
eût laissé exprimer au sénat des voeux pour un régime
constitutionnel.