CHUTE DE L'EMPIRE--RESTAURATION

(1813-1814)

Il faut maintenant que l'attention de mes lecteurs se reporte à

l'époque du règne de Napoléon où je disais que, par un arrangement

habile fait en Espagne, il aurait pu arriver à une paix générale et

consacrer ainsi son propre établissement.

Napoléon avait été élevé au pouvoir suprême par le concours de toutes

les volontés réunies contre l'anarchie; l'éclat de ses victoires

l'avait fait choisir, c'étaient là tous ses droits; des défaites les

annulaient, tandis qu'une paix glorieuse les aurait légitimés et

affermis. Mais, dupe de son imagination qui dominait son jugement, il

disait avec emphase qu'il fallait élever autour de la France un

rempart de trônes occupés par des membres de sa famille, pour

remplacer cette ligne de forteresses créée autrefois par Louis XIV. Il

trouvait parmi ses ministres et parmi ses courtisans des hommes pour

approuver cette extravagance; et la plupart de ces hommes étaient

d'anciens membres de la Convention, du conseil des Anciens... Mais le

bon sens des masses en France se bornait à désirer la conservation des

résultats vraiment utiles de la Révolution, c'est-à-dire le maintien

des libertés civiles dont l'empereur avait à peine laissé subsister

les formes, en plaçant sans cesse son pouvoir despotique au-dessus de

la loi.

Ses succès l'avaient tellement aveuglé qu'il ne voyait pas qu'en

poussant à l'extrême le système politique dans lequel il s'était

follement engagé, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, il lasserait

les Français aussi bien que les nations étrangères, et forcerait les

uns et les autres à chercher en dehors de lui des garanties qui

pussent assurer la paix générale, et pour les Français, la jouissance

de leurs droits civils.

Tout était insensé dans son entreprise contre l'Espagne. Pourquoi

ruiner un pays qui lui était attaché et dévoué? Pour n'en saisir

qu'une partie, tandis qu'il livrait ses riches colonies à l'Angleterre

qu'il prétendait détruire, ou au moins affaiblir partout? N'était-il

pas évident que si toutes les provinces de la péninsule étaient

forcées de plier sous le joug français et de subir la royauté de son

frère, les colonies espagnoles se soulèveraient par leur propre

impulsion ou par celle de l'Angleterre? Le chef-d'oeuvre de la

politique, à cette époque, aurait été d'isoler assez la

Grande-Bretagne pour la laisser sans un lien quelconque avec le

continent et sans des rapports nouveaux avec les colonies. Napoléon,

au contraire, par la guerre d'Espagne, lui ouvrit et le continent

d'Europe et les colonies d'Amérique.

En rappelant dans mes souvenirs ce qui m'avait frappé davantage

pendant les vingt années dont je viens de parler, je me suis souvent

fait cette question: que serait-il arrivé si l'empereur, à telle

époque de sa carrière, s'était arrêté, eût changé de système et ne se

fût occupé qu'à s'affermir? Ainsi, par exemple, après la paix de

Lunéville, après avoir signé son premier traité avec la Russie, conclu

la paix d'Amiens avec l'Angleterre, et fait reconnaître le recès de

l'empire par toutes les puissances de l'Europe, tout ne lui était-il

pas facile? La France avait acquis alors des limites auxquelles

l'Europe avait dû consentir; les oppositions intérieures étaient

calmées, la religion avait repris sa place dans l'État. Cette

situation ne laissait évidemment plus aucune chance à la maison de

Bourbon.

Si cette même pensée se présente quelquefois à Louis XVIII, que de

reconnaissance ne doit-il pas avoir envers la Providence, et que de

soins ne doit-il pas apporter au bonheur et à la prospérité de la

France! Qu'il songe un moment à tout ce qu'il a fallu depuis 1803,

pour préparer son retour[81]!

[81] Rappelons ici que cette partie des _Mémoires_ du prince de

Talleyrand a été écrite pendant la Restauration et avant la mort de

Louis XVIII.

Il a fallu que toutes les illusions s'emparassent à la fois de

l'esprit de Napoléon; qu'il se livrât sans prévision aux expéditions

les plus hasardeuses; que, par caprice, il créât des trônes, et que

par d'autres caprices, il leur ôtât toute chance de stabilité, et se

fît des ennemis de ceux-là mêmes qu'il plaçait sur ces trônes. Il a

fallu que, pour détruire la confiance de la France et des nations

étrangères, il leur imposât des institutions, d'abord républicaines,

puis monarchiques, puis qu'il finît par les soumettre à sa despotique

domination. Il a fallu, enfin, qu'il donnât aux peuples, qui bientôt

s'entendent entre eux, la triste consolation de mépriser

successivement les différentes formes de gouvernement qui passaient

sous leur yeux, et qu'il ne vît pas que ce mépris, devait sortir parmi

les peuples, une disposition générale au soulèvement et bientôt après

à la vengeance.

Mais, si, dépassant encore cette date de 1803, nous nous reportons à

l'année 1807, où l'empereur avait vaincu l'une après l'autre

l'Autriche, la Prusse et la Russie et tenait entre ses mains le destin

de l'Europe, quel grand et noble rôle n'eût-il pas pu jouer alors!

Napoléon est le premier et le seul qui ait pu donner à l'Europe un

équilibre réel qu'elle cherche en vain depuis plusieurs siècles, et

dont elle est aujourd'hui plus éloignée que jamais.

Il ne fallait pour cela: 1º qu'appeler à l'unité l'Italie, en y

transférant la maison de Bavière; 2º que partager l'Allemagne entre la

maison d'Autriche, qui se serait étendue jusqu'aux bouches du Danube,

et la maison de Brandenbourg[82], qu'on aurait agrandie; 3º que

ressusciter la Pologne en la donnant à la maison de Saxe.

[82] La maison de Hohenzollern-Brandenbourg, qui occupe le trône de

Prusse.

Avec l'équilibre réel, Napoléon a pu donner aux peuples de l'Europe

une organisation conforme à la véritable loi morale. Un équilibre réel

eût rendu la guerre presque impossible. Une organisation convenable

eût porté chez tous les peuples la civilisation au degré le plus élevé

qu'elle puisse atteindre.

Napoléon a pu faire ces choses, et ne les a point faites. S'il les eût

faites, la reconnaissance lui aurait élevé partout des statues, et sa

mort aurait été pleurée chez tous les peuples. Au lieu de cela, il a

préparé l'état de choses que nous voyons, et amené les dangers qui

menacent l'Europe du côté de l'Orient. C'est sur ces résultats qu'il

doit être et qu'il sera jugé. La postérité dira de lui: cet homme fut

doué d'une force intellectuelle très grande; mais il n'a pas compris

la véritable gloire. Sa force morale fut très petite ou nulle. Il n'a

pu supporter la prospérité avec modération, ni l'infortune avec

dignité; et c'est parce que la force morale lui a manqué, qu'il a fait

le malheur de l'Europe et le sien propre.

Placé pendant tant d'années au milieu de ses projets, et, pour ainsi

dire, dans le cratère de sa politique, témoin de tout ce qui se

faisait ou se préparait contre lui, il n'y a pas eu grand mérite à

prévoir que tous les pays rangés nouvellement sous ses lois, que

toutes les créations nouvelles placées sous la domination de sa

famille, porteraient les premiers coups à sa puissance. Ce n'est pas

sans une douloureuse amertume, je l'avoue, que j'assistais à un pareil

spectacle. J'aimais Napoléon; je m'étais attaché même à sa personne,

malgré ses défauts; à son début, je m'étais senti entraîné vers lui

par cet attrait irrésistible qu'un grand génie porte avec lui; ses

bienfaits avaient provoqué en moi une reconnaissance sincère. Pourquoi

craindrais-je de le dire?... j'avais joui de sa gloire et des reflets

qui en rejaillissaient sur ceux qui l'aidaient dans sa noble tâche.

Aussi, je puis me rendre le témoignage que je l'ai servi avec

dévouement, et, autant qu'il a dépendu de moi, avec un dévouement

éclairé. Dans le temps où il savait entendre la vérité, je la lui

disais loyalement; je la lui ai dite même plus tard, lorsqu'il

fallait employer des ménagements pour la faire arriver jusqu'à lui; et

la disgrâce que m'a valu ma franchise me justifie devant ma conscience

de m'être séparé de sa politique d'abord, puis de sa personne, quand

il était arrivé au point de mettre en péril la destinée de ma patrie.

Lorsque Napoléon, repoussant toute transaction raisonnable, se lança,

en 1812, dans la funeste expédition de Russie, tout esprit réfléchi

pouvait presque fixer d'avance le jour, où, poursuivi par les

puissances qu'il avait humiliées, forcé de repasser le Rhin, il

perdrait le prestige dont l'avait entouré la fortune. Napoléon, battu,

devait disparaître de la scène du monde; c'est le sort des usurpateurs

vaincus. Mais la France, une fois envahie, que de chances contre elle!

Quels moyens pouvaient conjurer les maux qui la menaçaient? Quelle

forme de gouvernement devait-elle adopter, si elle résistait à cette

terrible catastrophe? C'étaient là de graves sujets de méditation pour

tous les bons Français; s'y livrer était un devoir pour ceux que les

circonstances, ou, si l'on veut, leur ambition, avaient déjà appelés,

à d'autres époques, à exercer de l'influence sur le sort du pays.

C'est ce que je me croyais le droit de faire depuis plusieurs années;

et, à mesure que je voyais approcher le redoutable dénouement,

j'examinais et je combinais avec plus d'attention et de soin les

ressources qui nous resteraient. Ce n'était ni trahir Napoléon ni

conspirer contre lui, quoiqu'il me l'eût plus d'une fois déclaré. Je

n'ai conspiré dans ma vie qu'aux époques où j'avais la majorité de la

France pour complice, et où je cherchais avec elle le salut de la

patrie. Les méfiances et les injures de Napoléon à mon égard ne

peuvent rien changer à la vérité des faits, et, je le répète

hautement: il n'y a jamais eu de conspirateur dangereux contre lui que

lui-même. Il n'en a pas moins fait exercer contre moi la plus odieuse

surveillance pendant les dernières années de son règne. Je pourrais

presque faire valoir cette surveillance comme un témoignage de

l'impossibilité dans laquelle je me serais trouvé de conspirer, si

même j'en avais eu le goût.

On me pardonnera de rappeler un incident de cette surveillance, qui me

revient à la mémoire et qui montrera ce que la police de l'empereur

savait faire de l'intimité de la vie privée. Au mois de février 1814,

j'avais, un soir, quelques personnes réunies dans mon salon, au nombre

desquelles étaient le baron Louis, l'archevêque de Malines, M. de

Pradt, M. de Dalberg et plusieurs autres. On causait un peu de tout,

mais particulièrement des événements graves du moment, qui

préoccupaient à bon droit tous les esprits. La porte s'ouvre avec

fracas, et, sans laisser le temps au valet de chambre de l'annoncer,

le général Savary, ministre de la police générale, s'élance au milieu

du salon en s'écriant: «Ah! je vous prends donc tous en flagrant délit

de conspiration contre le gouvernement!»--Quelque sérieux qu'il ait

essayé de mettre dans le ton de son exclamation, nous vîmes bientôt

que son intention était de plaisanter, tout en cherchant cependant à

découvrir, s'il le pouvait, quelques notions propres à alimenter ses

rapports de police à l'empereur. Il ne parvint pas, toutefois, à nous

déconcerter, et l'état des choses ne justifiait que trop bien

l'inquiétude que chacun lui exprima sur la situation périlleuse de

Napoléon et sur les conséquences qui pouvaient en résulter. Je serais

assez porté à croire que sans la chute de l'empereur, M. le général

Savary n'aurait pas manqué de faire valoir près de lui la hardiesse,

et, ce qu'il pensait être, l'habileté de sa conduite dans cette

occasion. C'est, décidément, un vilain métier que celui de ministre de

la police.

Ce qu'il y a de bizarre dans la conduite de Napoléon à mon égard,

c'est que, dans le temps même où il était le plus rempli de soupçons

sur moi, il cherchait à me rapprocher de lui. Ainsi, au mois de

décembre 1813, il me demanda de reprendre le portefeuille des affaires

étrangères, ce que je refusai nettement, comprenant bien que nous ne

pourrions jamais nous entendre sur la seule manière de sortir du

dédale dans lequel ses folies l'avaient enfermé. Quelques semaines

plus tard, au mois de janvier 1814, avant son départ pour l'armée, et

lorsque M. de Caulaincourt était déjà parti pour le congrès de

Châtillon[83], l'empereur travaillait presque chaque soir avec M. de

la Besnardière[84], qui, en l'absence de M. de Caulaincourt, tenait le

portefeuille des affaires étrangères. Dans ces entretiens, qui se

prolongeaient fort avant dans la nuit, il lui faisait souvent

d'étranges confidences. Eh bien, il lui a plusieurs fois répété, après

avoir lu les dépêches dans lesquelles le duc de Vicence rendait compte

de la marche des négociations à Châtillon: «Ah! si Talleyrand était

là, il me tirerait d'affaire.» Il se trompait, car je n'aurais pu le

tirer d'affaire, qu'en prenant sur moi, ce que j'aurais fait très

probablement, d'accepter les conditions des ennemis; et si, ce

jour-là, il avait eu le plus léger succès militaire, il aurait

désavoué ma signature. M. de la Besnardière me raconta aussi une autre

scène à laquelle il assista, et qui est trop caractéristique pour que

je ne la mentionne pas. Murat, pour rester fidèle à la cause de son

beau-frère, demandait qu'on lui abandonnât l'Italie jusqu'à la rive

droite du Pô. Il avait écrit plusieurs lettres à Napoléon, qui ne lui

répondait pas, ce dont il se plaignait amèrement, comme d'une marque

de mépris. «Pourquoi, dit la Besnardière à l'empereur, Votre Majesté

lui laisse-t-elle ce prétexte, et quel inconvénient trouverait-elle,

non pas à lui accorder ce qu'il veut, mais à le flatter de quelques

espérances?»--Il répondit alors: «Est-ce que je puis répondre à un

insensé? Comment ne sent-il pas que mon extrême prépondérance a seule

pu faire que le pape ne fût pas à Rome; c'est l'intérêt de toutes les

puissances qu'il y retourne, et, maintenant, cet intérêt est aussi le

mien. Murat est un homme qui se perd; je serai obligé de lui faire

l'aumône; mais je le ferai enfermer dans un bon cul de basse-fosse,

afin qu'une si noire ingratitude ne reste pas impunie.» Peut-on

comprendre si bien les folies des autres et ne pas se rendre compte

des siennes propres?

[83] Dès le mois de novembre 1813, les négociations avaient

commencé. Les alliés offraient alors les frontières des Alpes et du

Rhin. Napoléon consentit à la réunion d'un congrès à Manheim. Mais

les événements se précipitèrent, et le congrès ne se réunit que le

7 février à Châtillon-sur-Seine. M. de Caulaincourt, ministre des

affaires étrangères, y représentait l'empereur. Cette fois les

alliés n'offraient plus que les limites de 1789. Le congrès se

sépara le 19 mars, sans avoir abouti.

[84] Jean-Baptiste de Gouey, comte de la Besnardière, né en 1765,

était entré dans la congrégation des oratoriens sous l'ancien

régime. En 1796 il entra au ministère des relations extérieures

comme simple commis. Il devint en 1807, directeur de la première

division politique, et garda ces importantes fonctions jusqu'en

1814. Il devint conseiller d'État en 1826, se retira des affaires

publiques en 1830, et mourut en 1843.

Je disais plus haut que Napoléon seul avait conspiré contre lui-même,

et je puis établir la parfaite exactitude de ce fait; car il est

constant que, jusqu'à la dernière minute qui a précédé sa ruine, il

n'a dépendu que de lui de se sauver. Non seulement, comme je l'ai déjà

dit, il pouvait, en 1812, par une paix générale, consolider à jamais

sa puissance; mais, en 1813, à Prague[85], il aurait obtenu des

conditions, sinon aussi brillantes qu'en 1812, du moins encore assez

avantageuses; et enfin, au congrès même de Châtillon, en 1814, s'il

avait su céder à propos, il pouvait faire une paix utile à la France

réduite aux abois, et qui, même, dans l'intérêt de sa folle ambition,

lui aurait offert des chances de retrouver plus tard quelque gloire.

La terreur qu'il avait su inspirer à tous les cabinets a maintenu

ceux-ci, jusqu'au dernier moment, dans la résolution de traiter avec

lui. Ceci réclame quelques développements, et je veux consigner ici

des faits qui sont à ma parfaite connaissance, et qui constateront

l'exactitude de ce que j'avance. Il faut d'abord nous transporter à la

frontière des Pyrénées, où les armées françaises soutenaient si

bravement une lutte inégale contre les troupes anglaises, espagnoles

et portugaises réunies. Nous reviendrons ensuite dans les plaines de

Champagne.

[85] Après les victoires de Lutzen, de Bautzen et de Wurtschen,

Napoléon, triomphant, avait consenti à un armistice qui fut signé à

Pleiswitz, le 5 juin. L'Autriche s'interposa comme médiatrice et un

congrès s'ouvrit à Prague le 12 juillet. Napoléon ne voulut rien

céder; les négociations furent rompues le 10 août, et l'Autriche

entra dans la coalition.

La place de Saint-Sébastien avait été prise à la fin du mois d'août

1813, et celle de Pampelune venait de se rendre dans les derniers

jours d'octobre, quand le duc de Wellington, qui voyait l'Espagne

délivrée de ce côté de ses ennemis, et était informé de la bataille de

Leipzig et des résultats importants qui la suivirent, se décida à

porter la guerre sur le territoire français, pour contribuer autant

que possible au triomphe de la cause générale de l'Europe; celle de

l'Espagne n'était que secondaire.

Il passa la Bidassoa vers le milieu de novembre, malgré la vive

résistance de l'armée française commandée par le maréchal Soult, et

son quartier général s'établit le premier jour à Saint-Pé, petit

village de la frontière.

Le temps était affreux, la pluie tombait par torrents, ce qui força

l'armée à faire halte, et le quartier général à rester à Saint-Pé. Le

hasard fit qu'il se trouvait dans ce village un curé plein d'esprit et

d'activité, tout dévoué aux Bourbons et à la cause royale; il avait

émigré en Espagne au commencement de la Révolution et il n'était

rentré en France qu'après le concordat. Son nom était l'abbé Juda,

très populaire parmi les Basques et très estimé parmi les Espagnols,

et comme le mauvais temps ne permettait pas au duc de Wellington de

sortir, l'ennui et l'oisiveté lui firent chercher la société du curé

chez lequel il était logé.

La conversation, naturellement, tourna sur l'état de la France et sur

l'esprit qui y régnait. Le curé n'hésita pas à affirmer qu'on était

fatigué de la guerre à laquelle on ne voyait aucun terme; qu'on était

surtout très irrité contre la conscription, et qu'on se plaignait

beaucoup du poids des impositions; enfin, qu'on désirait un changement

à peu près comme un malade désire changer de position dans son lit

avec l'espoir de trouver du soulagement: «Le colosse a des pieds

d'argile, disait l'abbé Juda, attaquez-le vigoureusement, avec

résolution, et vous le verrez s'écrouler plus facilement que vous ne

croyez.»

Ces conversations convainquirent le duc de Wellington de la nécessité

d'attaquer simultanément la France par toutes ses frontières si l'on

voulait obtenir du chef du gouvernement une paix honorable et sûre, et

il fit part de ce plan à son gouvernement.

Il ne fut pas question des Bourbons, car on voyait bien qu'ils étaient

oubliés et entièrement inconnus à la génération nouvelle. On voulut

cependant faire un essai de l'effet produit par l'apparition subite

d'un de ces princes sur une partie quelconque du territoire français,

et savoir à quoi s'en tenir; c'est ce qui motiva l'arrivée du duc

d'Angoulême[86] au quartier général de Saint-Jean-de-Luz dans les

premiers jours du mois de janvier 1814.

[86] Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulême, fils aîné du

comte d'Artois (1775-1844). Il avait épousé en 1799 la princesse

Marie-Thérèse, fille de Louis XVI.

Le duc d'Angoulême fut très bien reçu par le général en chef, ce qui

était très naturel; par le maire de la ville de Saint-Jean et par le

clergé; mais sans produire aucun effet sur le peuple, excepté celui de

la curiosité. On courait sur son passage le dimanche, quand il allait

à l'église, sans témoigner aucun sentiment, ni donner aucune preuve

d'approbation ou de désapprobation. S'il y eut des offres de service,

des protestations de fidélité, elles restèrent très secrètes, et on

n'en vit pas le moindre effet à l'extérieur.

On attendait ainsi tout du temps, quand, vers la moitié du mois de

janvier, débarqua à Saint-Jean-de-Luz, venant de Londres, sir Henry

Bunbury[87], sous-secrétaire du ministère de la guerre, qui, parmi

différentes commissions importantes, avait celle d'informer le duc de

Wellington de l'acceptation par l'Angleterre des bases proposées à

Francfort par les souverains alliés pour régler la paix générale, et

de la nécessité de prévenir et d'empêcher que, sous la protection

anglaise, on excitât le peuple à la rébellion contre le gouvernement

existant avec lequel on était en négociation. Le gouvernement anglais,

par un sentiment très honorable, ne voulait pas soulever des peuples,

qu'à la paix, on aurait dû abandonner au ressentiment du gouvernement

de Napoléon, et il insistait tellement sur ce point que la situation

du duc d'Angoulême au quartier général devint très fausse pour lui et

très embarrassante pour le général en chef. En conséquence on ne

l'invita plus à prendre part aux opérations qu'on allait entreprendre,

comme on en avait eu d'abord l'intention; et lorsque, dans les

premiers jours du mois de février, il fut question de passer l'Adour

pour attaquer l'armée française et faire le siège de Bayonne, on

laissa le duc d'Angoulême à Saint-Jean-de-Luz, éloigné du théâtre des

opérations.

[87] Sir Henry Edward Bunbury, né en 1778, lieutenant général dans

l'armée anglaise. En 1809, il devint sous-secrétaire d'État au

département de la guerre. En 1815, il fut chargé, avec l'amiral

Keith, de notifier à l'empereur Napoléon son exil à Sainte-Hélène.

Il entra à la Chambre des communes en 1830, et refusa peu après le

portefeuille de la guerre. Il mourut en 1860.

C'est alors, et au moment de passer les gaves, que se présentèrent au

général en chef diverses personnes venant de Bordeaux, et parmi elles

M. de la Rochejacquelein[88], qui insistèrent beaucoup sur la

nécessité de faire un mouvement en faveur des Bourbons, faisant valoir

les bonnes dispositions de la ville de Bordeaux. Ils virent le prince

à Saint-Jean-de-Luz et, différentes fois, le duc de Wellington qui se

trouvait alors vers Saint-Palais. Ils tâchèrent de l'engager à

favoriser et à exciter ce mouvement, mais il fut inébranlable dans

ses refus, d'accord avec les instructions qu'il venait de recevoir de

son gouvernement.

[88] Louis du Vergier, marquis de La Rochejacquelein, frère du

célèbre général vendéen tué en 1794. Il naquit en 1777, suivit son

père en émigration, et revint en France en 1801. En 1814, il vint

au-devant du duc d'Angoulême à Saint-Jean-de-Luz et fut, peu après,

nommé par Louis XVIII maréchal de camp. Durant les Cent-jours, il

chercha à soulever la Vendée, mais fut tué le 4 juin au combat du

Pont-de-Mathes. Il avait épousé la veuve du marquis de Lescure.

Le 27 février, les Français perdirent la bataille d'Orthez, qui laissa

à découvert tout le pays des Landes jusqu'à Bordeaux, et le duc de

Wellington, qui désirait avoir une communication plus facile, plus

directe et plus ouverte avec son pays, se décida à occuper cette ville

militairement, en y envoyant la 7e division de son armée, sous les

ordres de lord Dalhousie.

Les prières et les instances pour le mouvement en faveur des Bourbons

se renouvelèrent plus que jamais, et d'autres personnes arrivèrent de

Bordeaux, pressant ce mouvement à l'occasion de l'occupation

militaire.

Le duc de Wellington ne crut pas devoir s'y opposer; mais, voulant

éclairer le peuple de Bordeaux et l'informer de l'état des affaires

entre son gouvernement et ceux des alliés, il nomma le général

Beresford[89], maréchal général des troupes portugaises et le second

de l'armée, pour exécuter cette opération. Il lui donna les

instructions les plus positives de déclarer, avant d'entrer dans la

ville, et après l'occupation, «qu'on traitait la paix avec l'empereur

Napoléon, qu'il était même probable qu'elle était faite, et qu'une

fois publiée, l'armée alliée se retirerait du pays sans pouvoir

prêter assistance à personne; que c'était donc aux habitants de

Bordeaux à décider eux-mêmes s'ils voulaient courir les chances de

leur entreprise.»--On écrivit dans les mêmes termes aux deux

gouvernements de la péninsule, et la veille de son entrée à Bordeaux,

le maréchal Beresford déclara ce qu'on vient de lire au maire, M.

Lynch[90], qui, avec quelques autres personnes, était venu à la

rencontre du duc d'Angoulême, celui-ci ayant suivi le quartier général

de lord Beresford.

[89] William Carr, vicomte Beresford, issu d'une famille

irlandaise. Né en 1768, il entra dans l'armée, et fit les campagnes

de 1793 et 1794 contre la France. En 1795, il passa aux Antilles,

puis aux Indes (1799), en Égypte (1800), au Cap (1805). En 1806, il

attaqua Buenos-Ayres, alors colonie espagnole, mais fut battu et

fait prisonnier. De retour en Angleterre, il commanda une

expédition contre Madère, débarqua en Portugal en 1808, et fut

nommé commandant de Lisbonne. Il devint alors major général et

général en chef des troupes portugaises. Il fit en cette qualité

les campagnes d'Espagne jusqu'en 1814. Après la paix, il entra à la

Chambre des lords. Il mourut en 1854.

[90]Jean-Baptiste, comte Lynch, né à Bordeaux, en 1749. Sa famille

d'origine irlandaise, avait émigré après la révolution de 1688, et

s'était fixée dans cette ville. Lynch fut reçu en 1771 conseiller

au parlement de Bordeaux. Il fut longtemps emprisonné sous la

Terreur. Sous l'empire, il devint conseiller général de la Gironde

et maire de Bordeaux en 1808. En 1814, il appela les Anglais et

proclama la restauration des Bourbons dès le 12 mars. En 1815, il

chercha avec la duchesse d'Angoulême à organiser la résistance,

mais il échoua et s'enfuit en Angleterre. A la deuxième

restauration il fut créé pair de France. Il mourut en 1835.

Cette déclaration répandit le découragement parmi la plupart de ceux

qui étaient dans le complot, et, pour neutraliser le mauvais effet

qu'elle pourrait produire dans le public, M. Lynch se hasarda à dire

dans une proclamation que le mouvement se faisait d'accord avec

l'armée anglaise, ce qui occasionna une réclamation très énergique de

la part du duc de Wellington, qui exigea une rétractation et qui

l'obtint enfin, malgré les démarches de M. Ravez[91], envoyé par le

duc d'Angoulême au quartier général du duc pour donner des

explications; elles ne contentèrent pas celui-ci, qui insista sur la

rétractation des expressions de M. Lynch, et elle eut lieu.

[91] Simon Ravez, né en 1770, était en 1791 avocat à Lyon. Il prit

une part active à la révolte de cette ville contre la Convention et

dut, après la défaite des Lyonnais, se réfugier à Bordeaux. Il

déclina toute fonction publique sous l'empire, et en 1814 fut un

des premiers à proclamer la restauration des Bourbons. Il fut élu

en 1816, député de la Gironde et devint, en 1819, président de la

Chambre. En 1817, il avait été nommé sous-secrétaire d'État au

ministère de la justice. Il se retira en 1830. En 1848, il fut

nommé député à l'Assemblée législative, mais mourut en 1849.

Le reste du mois de mars se passa sans aucun événement décisif, les

Français se retirant toujours devant l'armée anglaise, et à la fin,

ils furent obligés de passer la Garonne dans les premiers jours

d'avril, pour prendre une forte position devant la ville de Toulouse,

sur le canal de Languedoc.

Le 6 avril, le quartier général anglais se trouvait à Grenade, sur la

rive gauche de la Garonne, et le même jour le duc de Wellington reçut

une lettre officielle de lord Bathurst[92], secrétaire d'État de la

guerre, qui lui annonçait «qu'à la réception de sa lettre, la paix

devait être faite avec l'empereur Napoléon, mais qu'il devait toujours

continuer ses opérations militaires jusqu'à ce qu'il ait reçu la

notification officielle de la paix, des plénipotentiaires anglais qui

étaient à Châtillon».

[92] Henry comte de Bathurst, fils du chancelier de ce nom. Né en

1762, il fut nommé en 1793, membre de la commission pour l'Inde et

en 1809, secrétaire d'État de la guerre et des colonies, sous le

ministère Castlereagh. Ardent adversaire de la France, il soutint

énergiquement devant le parlement le parti de la guerre, et en

1815, insista pour la détention de Napoléon à Sainte-Hélène. Il

resta au pouvoir jusqu'en 1827, dut alors céder la place à un

ministère whig, mais revint au pouvoir l'année suivante. Le

contre-coup de la révolution de Juillet le força de nouveau à la

retraite. Il mourut en 1834.

On passa, en conséquence, la Garonne le 8 avril, et, le 10, eut lieu

la bataille de Toulouse, sans que d'une part ni de l'autre on eût la

moindre connaissance de ce qui se passait à Paris, excepté de la

nouvelle de l'entrée des alliés dans la capitale, que les autorités

de Toulouse avaient fait afficher dans les carrefours.

Après la bataille, les Français évacuèrent la ville dans la nuit du 11

au 12, et telle était la persuasion du duc de Wellington de la

signature de la paix avec Napoléon, que quand, vers les dix heures du

matin et au moment de monter à cheval pour entrer dans la ville, le

12, on vint lui communiquer officiellement qu'on y avait proclamé les

Bourbons et qu'on avait arboré le drapeau blanc au Capitole, après

avoir renversé le buste de Napoléon, il ne cacha pas sa désapprobation

et son désir d'avoir été consulté par la ville avant d'avoir fait un

pareil mouvement. Il répéta alors ce qu'il avait dit aux Bordelais. Il

tint le même langage devant la municipalité de Toulouse, quand, après

avoir été reçu par la garde nationale avec les couleurs des Bourbons,

il mit pied à terre au Capitole. Les expressions du duc étaient

claires, précises, et n'admettaient pas d'interprétation.

Mais, vers trois heures de l'après-midi, arriva de Bordeaux le colonel

anglais Frédéric Ponsomby, précédant MM. de Saint-Simon et le colonel

H. Cook, envoyés par le gouvernement provisoire pour communiquer aux

deux armées les événements de Paris: l'abdication de l'empereur et le

rétablissement des Bourbons.

On accusa alors le gouvernement provisoire d'avoir retardé

l'information aux armées d'événements aussi importants et de n'avoir

pas prévenu l'effusion du sang, qu'occasionna la bataille de Toulouse.

Mais cette accusation était sans fondement, car le gouvernement

provisoire ne perdit pas de temps à faire partir M. de Saint-Simon et

le colonel H. Cook, chargés par lui d'informer les deux armées de

l'abdication de l'empereur et du rétablissement des Bourbons, et, bien

certainement, en examinant les dates de leurs dépêches, on voit qu'ils

seraient arrivés à temps pour sauver la vie à tant de malheureux, si,

arrêtés à Orléans et conduits à Blois où était l'impératrice

Marie-Louise, on les avait fait partir pour leur destination, au lieu

de les diriger sur Bordeaux où était alors le duc d'Angoulême.

Quand on examine bien les dates des derniers événements, et qu'on voit

qu'un mois après la déclaration de la ville de Bordeaux, non seulement

on continuait à traiter la paix avec Napoléon, mais qu'on la croyait

faite et signée avec lui, d'après la lettre, de lord Bathurst, reçue à

Grenade, on peut apprécier l'importance de cette déclaration et son

peu d'influence sur le renversement du gouvernement impérial et sur le

rétablissement des Bourbons, si les événements de Paris n'avaient pas

décidé bien autrement la question.

Il résulte de tous ces faits incontestables que le gouvernement

anglais était resté convaincu jusqu'au dernier moment que la paix

avait pu être signée à Châtillon avec Napoléon, ce qui, disons-le en

passant, diminue un peu le mérite que Louis XVIII prêtait, dit-on, au

prince régent d'Angleterre, quand il affirmait que c'était à lui,

après Dieu, qu'il devait son rétablissement sur le trône.

Revenons maintenant aux événements qui se passèrent à Paris et en

Champagne, et c'est ici qu'il convient de parler de la mission de M.

de Vitrolles au quartier général des souverains alliés. Les résultats

de cette mission serviront à éclaircir le fond de la question que je

traite, et, quant à la mission elle-même, je pourrais dire ce qu'il y

a de vrai dans la part qu'on m'y a attribuée.

Ainsi que je l'ai dit, il ne se tramait à Paris aucune conspiration

contre l'empereur; mais il y régnait une inquiétude générale et très

prononcée sur les conséquences qu'amèneraient et sa conduite insensée

et sa résolution de ne pas conclure la paix. Il devenait de la plus

haute importance de connaître le parti que prendraient les puissances

coalisées, le jour, inévitable pour les gens qui voyaient de près

l'état des choses, où elles auraient renversé la puissance de

Napoléon. Continueraient-elles à vouloir traiter avec lui?

Imposeraient-elles à la France un autre gouvernement, ou, en la

laissant libre de le choisir elle-même, la livreraient-elles à une

anarchie dont il était impossible de calculer les effets?

J'étais informé de quelques propos tenus par l'empereur Alexandre à la

grande-duchesse Stéphanie de Bade; d'insinuations faites aussi par ce

souverain à l'égard d'Eugène de Beauharnais et des prétentions de

Bernadotte. M. Fouché intriguait avec la reine Caroline, femme de

Murat. Enfin les journaux anglais m'avaient appris que le duc

d'Angoulême était au quartier général de lord Wellington, et que le

comte d'Artois s'était rendu en Suisse près de la frontière de France.

Il y avait là tant d'éléments divergents, qu'il était impossible de

s'arrêter à un système raisonnable tant qu'on ne connaîtrait pas les

véritables intentions des puissances coalisées, qui, en définitive,

seraient les maîtresses de la situation si elles triomphaient de

Napoléon. C'était donc leur opinion qu'il s'agissait de connaître. Il

fallait pour cela que quelqu'un de sûr se rendît à leur quartier

général. M. le baron de Vitrolles se présenta pour cette mission

délicate et difficile. Je ne le connaissais pas; mais il était lié

avec M. Mollien et avec M. d'Hauterive[93]. On m'en parla comme d'un

homme distingué, énergique, royaliste de coeur, mais ayant cependant

reconnu la nécessité d'établir en France avec la royauté, des

institutions constitutionnelles; je crois même me souvenir qu'il avait

écrit une brochure dans ce sens, qu'il publia après le rétablissement

des Bourbons[94].

[93] Alexandre-Maurice Blanc, comte d'Hauterive, né en 1754, entra

dans la diplomatie et fut secrétaire de M. de Choiseul-Gouffier à

Constantinople. En 1792 il fut nommé consul aux États-Unis, mais

fut destitué l'année suivante. Il rentra en France après le 18

fructidor, et fut nommé chef de division au ministère des relations

extérieures. Après le 18 brumaire, il entra au conseil d'État. En

plusieurs occasions il eut à faire l'intérim du ministère des

affaires étrangères. Il resta en fonctions sous la Restauration et

mourut en 1830.

[94] _Du ministère dans le gouvernement représentatif_, par un

membre de la Chambre des députés (Paris, Dentu, 1815).--M. de

Vitrolles était alors député des Basses-Alpes.

Les instructions données à M. de Vitrolles ne portaient que sur ces

deux points-ci: En supposant, ce qui est inévitable, que Napoléon

succombe dans la lutte, quel parti prendront les cabinets alliés?

Traiteront-ils encore avec l'empereur? Ou laisseront-ils la France

libre de choisir une autre forme de gouvernement?

M. de Vitrolles dut employer une route détournée et assez longue pour

se rendre au quartier général des alliés, où il n'arriva que le 10

mars 1814. C'était précisément le jour fixé où Napoléon devait donner

sa réponse définitive sur l'acceptation ou la non acceptation de

l'_ultimatum_ des puissances alliées. Cette réponse ayant été trouvée

dilatoire et non satisfaisante, les plénipotentiaires voulaient

rompre[95]. Mais M. de Caulaincourt, par son crédit personnel, obtint

un nouveau délai jusqu'au 15 mars. Je fais cette observation pour bien

constater que la mission de M. de Vitrolles n'eut aucune influence sur

la décision des gouvernements alliés[96] qui, jusqu'au 15 mars 1814,

persévérèrent dans la volonté de traiter avec l'empereur, et que c'est

l'entêtement seul de celui-ci qui empêcha les négociations d'aboutir.

Le 15 mars, on lui offrait encore les limites de la France en 1789, et

le traité de Chaumont[97] du 1er mars 1814 établit de la manière la

plus irréfragable qu'à cette date les puissances alliées ne songeaient

pas à d'autre souverain pour la France que Napoléon.

[95] Les alliés offraient les limites de 1790. Napoléon dans le

contre-projet produit le 15 mars par M. de Caulaincourt, exigeait

la ligne des Alpes et du Rhin. En outre, il réclamait en Italie un

établissement pour le prince Eugène, et un autre pour la princesse

Élisa.

[96] Nous avons voulu ajouter des éclaircissements sur ce point

important des _Mémoires_ de M. de Talleyrand, et nous avons demandé

à M. le comte de Nesselrode, aujourd'hui chancelier de l'empire de

Russie, de nous communiquer les renseignements qu'il lui serait

possible de nous donner à cet égard. Voici ceux qu'il a bien voulu

nous fournir:

«Pendant la campagne de 1814, et à la seconde entrée que les

troupes alliées firent dans la ville de Troyes, le quartier général

des souverains y séjourna. Je m'y trouvais, lorsque je vis entrer

chez moi un monsieur qui m'était inconnu, et qui s'était fait

annoncer sous le nom de M. de Saint-George. Puis, ce monsieur, se

faisant bientôt connaître pour être le baron de Vitrolles, déclara

qu'il était envoyé de Paris par plusieurs personnages pour faire

des communications importantes aux souverains alliés; il désigna

parmi ces personnages MM. de Talleyrand et de Dalberg. Pour

s'accréditer auprès de moi, auquel il était spécialement adressé,

il tira de sa poche une feuille de papier blanc et demanda de la

lumière. A l'aide de cette lumière, il fit revivre l'encre

sympathique, et je pus reconnaître l'écriture d'un de mes amis et

parents, M. de..., qui me mandait:--«Recevez la personne que je

vous envoie de toute confiance; écoutez-la, et reconnaissez-moi. Il

est temps d'être plus clair. Vous marchez sur des béquilles.

Servez-vous de vos jambes, et voulez ce que vous pouvez.»--M. de

Vitrolles entra dans de grands détails sur la situation de

Napoléon, sur la lassitude que la nation française éprouvait de son

joug et sur le besoin qu'elle avait de garanties contre son

despotisme. La disposition des souverains alliés n'était pas telle

qu'on pût donner immédiatement suite à ces communications; et M. de

Vitrolles dut repartir avec de vagues promesses.

»Un autre incident plus grave survint quelque temps après. Vers la

fin du mois de mars 1814, au moment où se livrait la bataille

d'Arcis-sur-Aube (20 et 21 mars), j'assistais à une conférence qui

se tenait à Bar-sur-Aube, entre les ministres des souverains

alliés. La conférence terminée, le chancelier d'Hardenberg voulut

me retenir à dîner. Je m'excusai, étant pressé de rejoindre

l'empereur Alexandre et de lui rendre compte des délibérations qui

venaient d'avoir lieu. J'eus ainsi le bonheur d'atteindre

l'empereur Alexandre à Arcis, tandis que les autres ministres et

l'empereur d'Autriche furent coupés de l'armée par le mouvement que

Napoléon fit sur Saint-Dizier, et forcés de se diriger sur Dijon.

Le même soir le quartier général russe était transporté au château

de Dampierre. On y arriva tard. Le quartier général de l'empereur

Alexandre s'y trouva réuni à celui du prince de Schwarzenberg.

J'étais logé dans une mansarde. A peine endormi, un aide de camp du

prince Wolkonsky vint me réveiller et m'inviter à descendre chez le

prince de Schwarzenberg, pour aider à débrouiller et à lire une

nombreuse correspondance des autorités de Paris avec l'empereur

Napoléon, interceptée sur un courrier qui lui était adressé.

»Je me mis sur-le-champ à la besogne, et je trouvai des lettres et

des rapports écrits par l'impératrice Marie-Louise, par les

ministres et entre autres par le ministre de la police, Savary,

dans lesquels ils rendaient compte à Napoléon qu'ils n'avaient plus

aucun moyen de résistance, et que l'opinion publique était fort

animée contre lui; qu'il serait à peu près impossible de défendre

Paris si l'ennemi s'en approchait. Enfin, on annonçait les succès

du duc de Wellington sur la frontière des Pyrénées et l'arrivée du

duc d'Angoulême à Bordeaux.

»Je rendis immédiatement compte à l'empereur Alexandre des

importantes informations contenues dans les lettres interceptées.

Elles firent naître le projet de réunir la grande armée à celle de

Blücher et de marcher sur Paris, en masquant ce mouvement par un

corps de six mille hommes de cavalerie, qui suivrait Napoléon vers

Saint-Dizier. L'empereur Alexandre communiqua ce projet au roi de

Prusse avec lequel il se réunit sur des hauteurs devant

Vitry-le-Français, et c'est là qu'il fut résolu que l'on marcherait

droit sur Paris.» (_Note de M. de Bacourt._)

[97] Le traité de Chaumont signé entre toutes les puissances

alliées prolongeait leur alliance pour une période de vingt années,

et déclarait qu'il ne serait fait de paix avec l'empereur Napoléon

qu'autant que celui-ci accepterait l'ultimatum proposé au congrès

de Châtillon.

M. de Vitrolles vit d'abord à Troyes MM. de Nesselrode et de

Stadion[98]. Il leur exposa l'état des esprits à Paris et dans les

parties de la France qui n'étaient pas encore envahies; il leur

déclara que plusieurs personnes qu'il nomma, désiraient un changement,

et des garanties législatives contre les violences et le caractère de

l'empereur, et qu'il devenait urgent de prendre un parti pour empêcher

la France de retomber dans l'anarchie.

[98] Jean-Philippe-Joseph-Charles, comte de Stadion, né en 1763,

homme d'État autrichien. Il débuta dès 1787 par être ambassadeur à

Stockholm, puis à Londres en 1790. Il donna sa démission en 1792,

et ne reparut sur la scène qu'en 1804. Il fut alors chargé de

l'ambassade de Saint-Pétersbourg et contribua beaucoup à nouer la

troisième coalition. Après la paix de Presbourg, il fut nommé

ministre des affaires étrangères. Il dut se retirer après la

campagne de 1809. A partir de 1812, il prit de nouveau une grande

part aux incidents diplomatiques qui se succédèrent jusqu'à la

chute de Napoléon. Il parut au traité de Toeplitz, aux conférences

de Francfort, au congrès de Châtillon, et signa le traité de Paris,

1814. En 1815, il fut nommé ministre des finances. Il mourut à Bade

en 1824.

M. de Stadion le conduisit chez M. de Metternich, qui, après l'avoir

écouté, lui répondit:

«Qu'il voulait sans détour lui faire connaître toute la pensée des

puissances; qu'elles reconnaissaient que Napoléon était un homme avec

lequel il était impossible de continuer à traiter; que le jour où il

avait des revers, il paraissait accéder à tout; que lorsqu'il obtenait

un léger succès, il revenait à des prétentions aussi exagérées

qu'inadmissibles. Qu'on voulait donc établir en France un autre

souverain, et régler les choses de manière que l'Autriche, la Russie

et la France fussent, sur le continent, des pays d'une égale force, et

que la Prusse devait rester une puissance moitié moins forte que

chacune des trois autres; qu'à l'égard du nouveau souverain à établir

en France, il n'était pas possible de penser aux Bourbons, à cause du

personnel des princes de cette famille.»

Telle fut, d'après M. de Vitrolles, l'opinion exprimée par M. de

Metternich.

M. de Vitrolles, dévoué aux Bourbons, et que cette réponse

satisfaisait peu, pria M. de Nesselrode de lui ménager une entrevue

avec l'empereur Alexandre, et l'obtint.

L'empereur Alexandre répéta à peu près les mêmes choses que les

ministres, mais il ajouta, sur la question du choix du souverain pour

la France, qu'il avait pensé d'abord à établir Bernadotte, ensuite

Eugène de Beauharnais, mais que différents motifs s'y opposaient;

qu'au reste l'intention était surtout de consulter les voeux des

Français eux-mêmes, et que, même si ceux-ci voulaient se constituer en

république on ne s'y opposerait pas. L'empereur s'étendit encore plus

que les ministres sur l'impossibilité de songer aux Bourbons.

M. de Vitrolles vit aussi l'empereur d'Autriche qui lui dit qu'il se

rendait à Dijon, que l'empereur de Russie et le roi de Prusse

prendraient à Paris le parti que les circonstances indiqueraient, et

qu'il y viendrait plus tard.

M. de Vitrolles, au lieu de retourner à Paris, alla rejoindre M. le

comte d'Artois, qui, de la Suisse était entré en France et se trouvait

déjà à Nancy. Il y vit le prince le 23 mars et ne donna pas de ses

nouvelles à Paris, où il n'arriva qu'après l'entrée des alliés. Plus

tard il retourna près du comte d'Artois, à Nancy, mais chargé par le

gouvernement provisoire d'inviter le prince à venir à Paris[99].

[99] Voir l'Appendice I à la fin de la septième partie, qui

contient le récit de cette mission de M. de Vitrolles, par le duc

de Dalberg.

Pendant tout ce temps que faisait l'empereur Napoléon?

Après avoir été attaqué par des forces considérables en avant d'Arcis,

le 20 mars, et avoir acquis la certitude que c'était la grande armée

alliée que l'empereur Alexandre commandait en personne, l'empereur

Napoléon passa sur la rive droite de l'Aube, et se porta par

Sommes-Puis et Olconte sur Saint-Dizier, où il arriva le 23 mars. De

Saint-Dizier, il se détermina à marcher sur les derrières de l'ennemi,

et alla coucher à Doulevent. Au moment de continuer son mouvement, il

reçut (je crois du maréchal Macdonald) le rapport que des forces très

nombreuses, on disait même une armée, suivaient son arrière-garde. En

conséquence de ce rapport, l'empereur suspendit sa marche, séjourna le

23 à Doulevent, et le maréchal Macdonald ayant insisté sur

l'exactitude des renseignements qu'il avait envoyés et dont l'empereur

avait douté, il se décida à se reporter avec toutes ses forces sur

Saint-Dizier, mais au lieu de l'armée dont il avait été fait mention,

il ne trouva qu'un corps de cavalerie commandé par le général

Wintzingerode[100], qui arrivé à Saint-Dizier, se sépara et se retira

dans trois différentes directions, Bar, Joinville et Vitry. La partie

la plus considérable prit cette dernière route.

[100] Ferdinand baron de Wintzingerode, né en 1770 à Bodenstein

(Wurtemberg), entra d'abord au service du landgrave de Hesse, puis

à celui de l'empereur d'Allemagne. En 1797, il se rendit en Russie

et obtint le grade de major, devint aide de camp d'Alexandre en

1802, et ambassadeur à Berlin (1805). Il fit les campagnes de 1805,

1806 et 1807. Il se trouvait à Essling en 1809, où il fut

grièvement blessé. C'est alors qu'il fut nommé feld-maréchal. Il

eut une part active aux campagnes de 1812, de 1813 et 1814, et se

distingua particulièrement à la tête de la cavalerie russe. Il

mourut en 1818.

L'empereur Napoléon tint une espèce de conseil pour savoir si on les

suivrait; mais, comme on craignait d'éprouver une forte résistance à

Vitry, de trouver peut-être le pont sur la Marne coupé, il fut décidé

qu'on se reporterait de nouveau sur Doulevent où l'on arriva le 28,

ayant séjourné un jour à Saint-Dizier. Ce fut à Doulevent que

l'empereur acquit la certitude de la marche des ennemis sur Paris, et

qu'il se décida à s'y porter en toute hâte. Il arriva le 29 à Troyes,

le 30 à Fromenteau et le 31 à Fontainebleau.

L'empereur avait informé l'impératrice Marie-Louise de son projet de

se porter sur les derrières des armées alliées, et, par là de les

forcer à la retraite. Cette lettre avait été écrite d'Arcis, et le

convoi avec lequel marchait le courrier qui la portait fut pris par

l'ennemi et lui donna connaissance de son mouvement, ce qui détermina

probablement la marche des alliés sur Paris.

Tous les faits que je viens de raconter là, sans trop me soucier de

l'ordre dans lequel je les ai rapportés, établissent, ce me semble,

jusqu'à la plus claire et la plus complète évidence les trois points

suivants:

1º Que jusqu'au 15 mars 1814, les puissances coalisées étaient bien

fermement décidées à traiter avec Napoléon, et, par conséquent, à

conclure avec lui un traité sur la base du maintien de son

gouvernement;

2º Que c'est Napoléon seul, qui, par son obstination, et par suite des

vaines espérances dont il se berçait, a amené sa propre ruine et

exposé la France au malheur de devoir traiter de son existence et de

son salut avec un ennemi vainqueur et triomphant partout;

3º Enfin, que les souverains alliés en entrant dans Paris, n'avaient

encore aucun parti pris sur le choix du gouvernement qu'ils

imposeraient à la France ou qu'ils lui laisseraient adopter.

Avant de poursuivre la rapide narration des faits que je rappelle

succinctement, et dans le seul but que je me propose, je voudrais

exposer les raisons qui me déterminèrent à adopter à l'époque de la

Restauration, le système que je suivis alors. Ce sera la meilleure

explication de l'influence que j'ai pu exercer dans ce temps-là, comme

c'en est, à mes yeux, la meilleure justification.

J'ai déjà dit que je m'étais souvent, dans les derniers temps de

l'empire, posé cette question: Quelle forme de gouvernement devait

adopter la France après la catastrophe de la chute de Napoléon?

Songer à conserver la famille de l'homme qui l'avait poussée dans

l'abîme, c'était vouloir combler la mesure de ses malheurs, en y

ajoutant l'abjection. Et de plus, l'Autriche qui, seule, aurait pu

entrevoir sans déplaisir la régence de l'impératrice Marie-Louise, ne

portait qu'une faible voix dans le conseil des alliés. Elle s'était

placée la dernière des grandes puissances qui avaient entrepris de

venger les droits de l'Europe, et l'Europe certainement n'avait pas

fait des efforts inouis pour mettre le trône de France à la

disposition de la cour de Vienne.

La Russie pouvait dans ses combinaisons songer à Bernadotte pour se

débarrasser d'un voisin incommode en Suède; mais Bernadotte n'était

qu'une nouvelle phase de la révolution. Eugène de Beauharnais aurait

pu, peut-être, être porté par l'armée, mais l'armée était battue.

Le duc d'Orléans n'avait pour lui que quelques individus. Son père

avait, pour les uns, le tort d'avoir flétri le mot d'égalité; pour les

autres, le duc d'Orléans n'eût été qu'un usurpateur de meilleure

maison que Bonaparte.

Et cependant, il devenait à toute heure plus pressant de préparer un

gouvernement que l'on pût rapidement substituer à celui qui

s'écroulait. Un seul jour d'hésitation pouvait faire éclater des idées

de partage et d'asservissement qui menaçaient sourdement notre

malheureux pays. Il n'y avait point d'intrigues à lier; toutes

auraient été insuffisantes. Ce qu'il fallait, c'était de trouver juste

ce que la France voulait et ce que l'Europe devait vouloir.

La France, au milieu des horreurs de l'invasion, voulait être libre et

respectée: c'était vouloir la maison de Bourbon dans l'ordre prescrit

par la légitimité. L'Europe, inquiète encore au milieu de la France,

voulait qu'elle désarmât, qu'elle rentrât dans ses anciennes limites,

que la paix n'eût plus besoin d'être constamment surveillée; elle

demandait pour cela des garanties: c'était aussi vouloir la maison de

Bourbon.

Ainsi les besoins de la France et de l'Europe une fois reconnus, tout

devait concourir à rendre la restauration des Bourbons facile, car la

réconciliation pouvait être franche.

La maison de Bourbon, seule, pouvait voiler aux yeux de la nation

française, si jalouse de sa gloire militaire, l'empreinte des revers

qui venaient de frapper son drapeau.

La maison de Bourbon, seule, pouvait en un moment et sans danger pour

l'Europe, éloigner les armées étrangères qui couvraient son sol.

La maison de Bourbon seule, pouvait noblement faire reprendre à la

France les heureuses proportions indiquées par la politique et par la

nature. Avec la maison de Bourbon, la France cessait d'être

gigantesque pour redevenir grande. Soulagée du poids de ses conquêtes,

la maison de Bourbon seule, pouvait la replacer au rang élevé qu'elle

doit occuper dans le système social; seule, elle pouvait détourner

les vengeances que vingt ans d'excès avaient amoncelées contre elle.

Tous les chemins étaient ouverts aux Bourbons pour arriver à un trône

fondé sur une constitution libre. Après avoir essayé de tous les

genres d'organisation, et subi les plus arbitraires, la France ne

pouvait trouver de repos que dans une monarchie constitutionnelle. La

monarchie avec les Bourbons offrait la légitimité complète pour les

esprits même les plus novateurs, car elle joignait la légitimité que

donne la famille à la légitimité que donnent les institutions, et

c'est ce que la France devait désirer.

Chose étrange, lorsque les dangers communs touchaient à leur terme, ce

n'était point contre les doctrines de l'usurpation, mais seulement

contre celui qui les avait exploitées avec un bonheur longtemps

soutenu qu'on tournait les armes, comme si le péril ne fût venu que de

lui seul.

L'usurpation triomphant en France n'avait donc pas fait sur l'Europe

toute l'impression qu'elle aurait dû produire. C'était plus des effets

que de la cause qu'on était frappé, comme si les uns eussent été

indépendants de l'autre. La France, en particulier, était tombée dans

des erreurs non moins graves. En voyant sous Napoléon le pays fort et

tranquille, jouissant d'une sorte de prospérité, on s'était persuadé

qu'il importait peu à une nation sur quels droits repose le

gouvernement qui la conduit. Avec moins d'irréflexion on aurait jugé

que cette force n'était que précaire, que cette tranquillité ne

reposait sur aucun fondement solide, que cette prospérité, fruit en

partie de la dévastation des autres pays, ne présentait aucun élément

de durée.

Quelle force, en effet, que celle qui succombe aux premiers revers!

L'Espagne, envahie et occupée par des armées vaillantes et nombreuses,

avant même de savoir qu'elle aurait une guerre à soutenir;--l'Espagne

sans troupes, sans argent, languissante, affaiblie par le long et

funeste règne d'un indigne favori sous un roi incapable;--l'Espagne

enfin, privée par trahison de son gouvernement, a lutté pendant six

ans contre une puissance gigantesque, et est sortie victorieuse du

combat. La France, au contraire, parvenue sous Napoléon, en apparence

au plus haut degré de puissance et de force, succombe au bout de trois

mois d'invasion. Et si son roi, depuis vingt-cinq ans dans l'exil,

oublié, presque inconnu, n'était venu lui rendre une force mystérieuse

et réunir ses débris prêts à être dispersés, peut-être aujourd'hui

serait-elle effacée de la liste des nations indépendantes.

Elle était tranquille, il est vrai, sous Napoléon, mais sa

tranquillité, elle la devait à ce que la main de fer qui comprimait

tout, menaçait d'écraser tout ce qui aurait remué, et cette main

n'aurait pu sans danger se relâcher un seul instant. D'ailleurs

comment croire que cette tranquillité eût survécu à celui dont toute

l'énergie n'avait rien de trop pour la maintenir. Maître de la France

par le droit du plus fort, ses généraux, après lui, n'eussent-ils pas

pu prétendre à la posséder au même titre? L'exemple donné par lui,

apprenait qu'il suffisait d'habileté ou de bonheur pour s'emparer du

pouvoir. Combien n'eussent pas voulu tenter la fortune et courir les

chances d'une si brillante perspective? La France aurait eu peut-être

autant d'empereurs que d'armées; et, déchirée par ses propres mains,

elle eût péri dans les convulsions des guerres civiles.

Sa prospérité, tout apparente et superficielle eût-elle même poussé

les racines les plus profondes, aurait été, comme sa force et son

repos, bornée au terme de la vie d'un homme, terme si court, et auquel

chaque jour peut faire toucher.

Ainsi rien de plus funeste que l'usurpation pour les nations que la

rébellion ou la conquête a fait tomber sous le joug des usurpateurs,

aussi bien que pour les nations voisines. Aux premières, elle ne

présente qu'un avenir sans fin de troubles, de commotions, de

bouleversements intérieurs; elle menace sans cesse les autres de les

atteindre et de les bouleverser à leur tour. Elle est pour toutes un

instrument de destruction et de mort.

Le premier besoin de l'Europe, son plus grand intérêt était donc de

bannir les doctrines de l'usurpation, et de faire revivre le principe

de la légitimité, seul remède à tous les maux dont elle avait été

accablée, et le seul qui fût propre à en prévenir le retour.

Ce principe, on le voit, n'est pas, comme des hommes irréfléchis le

supposent et comme les fauteurs de révolutions voudraient le faire

croire, uniquement un moyen de conservation pour la puissance des rois

et la sûreté de leur personne; il est surtout un élément nécessaire du

repos et du bonheur des peuples, la garantie la plus solide ou plutôt

la seule de leur force et de leur durée. La légitimité des rois, ou,

pour mieux dire, des gouvernements, est la sauvegarde des nations;

c'est pour cela qu'elle est sacrée.

Je parle en général de la légitimité des gouvernements, quelle que

soit leur forme, et non pas seulement de celle des rois, parce qu'elle

doit s'entendre de tous. Un gouvernement légitime, qu'il soit

monarchique ou républicain, héréditaire ou électif, aristocratique ou

démocratique, est toujours celui dont l'existence, la forme et le mode

d'action sont consolidés et consacrés par une longue succession

d'années, et je dirais volontiers par une prescription séculaire. La

légitimité de la puissance souveraine résulte de l'antique état de

possession, de même que pour les particuliers la légitimité du droit

de propriété.

Mais, selon l'espèce de gouvernement, la violation du principe de la

légitimité peut, à quelques égards, avoir des effets divers. Dans une

monarchie héréditaire, ce droit est indissolublement uni à la personne

des membres de la famille régnante dans l'ordre de succession établi;

il ne peut périr pour elle que par la mort de tous ceux de ses

membres, qui, eux-mêmes, ou dans leurs descendants, auraient pu être,

par cet ordre de succession, appelés à la couronne. Voilà pourquoi

Machiavel dit dans son livre du _Prince_: «Que l'usurpateur ne saurait

affermir solidement sa puissance, qu'il n'ait ôté la vie à tous les

membres de la famille qui régnait légitimement.» Voilà pourquoi aussi

la Révolution voulait le sang de tous les Bourbons. Mais, dans une

république, où le pouvoir souverain n'existe que dans une personne

collective et morale, dès que l'usurpation, en détruisant les

institutions qui lui donnaient l'existence, la détruit elle-même, le

corps politique est dissous, l'État est frappé de mort. Il n'existe

plus de droit légitime, parce qu'il n'existe plus personne à qui ce

droit appartienne.

Ainsi, quoique le principe de la légitimité n'ait pas été moins violé

par le renversement d'un gouvernement républicain que par l'usurpation

d'une couronne, il n'exige pas que le premier soit rétabli, tandis

qu'il exige que la couronne soit rendue à celui à qui elle appartient.

En quoi se manifeste si bien l'excellence du gouvernement monarchique,

qui, plus qu'aucun autre, garantit la conservation et la perpétuité

des États.

Ce sont là les idées et les réflexions qui me déterminèrent dans la

résolution que j'embrassai de faire prévaloir la restauration de la

maison de Bourbon, si l'empereur Napoléon se rendait impossible, et si

je pouvais exercer quelque influence sur le parti définitif qui serait

pris.

Ces idées, je n'ai pas la prétention de les avoir eues seul; je puis

même citer une autorité qui les partageait avec moi, et c'est celle de

Napoléon lui-même. Dans les entretiens dont je parlais plus haut,

qu'il eut avec M. de la Besnardière, il lui dit, le jour où il apprit

que les alliés étaient entrés en Champagne: «S'ils arrivent jusqu'à

Paris, ils vous amèneront les Bourbons, et ce sera une affaire

finie.--Mais, répondit la Besnardière, ils n'y sont pas encore.--Ah!

répliqua-t-il, c'est mon affaire de les en empêcher, et je l'espère

bien.» Un autre jour, après avoir longtemps parlé de l'impossibilité

où il était de faire la paix sur la base des anciennes limites de la

France: «sorte de paix, disait-il, que les Bourbons seuls peuvent

faire;» il dit qu'il abdiquerait plutôt; qu'il rentrerait sans

répugnance dans la vie privée; qu'il avait fort peu de besoins; que

cent sous par jour lui suffiraient; que son unique passion avait été

de faire des Français le plus grand peuple de la terre; qu'obligé de

renoncer à cette espérance, le reste n'était rien pour lui, et il

finit par ces mots: «Si personne ne veut se battre, je ne puis faire

la guerre tout seul; si la nation veut la paix sur la base des

anciennes limites, je lui dirai:--Cherchez qui vous gouverne, je suis

trop grand pour vous!»

C'est ainsi qu'obligé de reconnaître la nécessité du retour des

Bourbons, il accommodait sa vanité avec les malheurs qu'il avait

attirés sur son pays.

Mais revenons aux faits.

Je n'ai pas l'intention de raconter l'histoire de la restauration de

1814, qui sera écrite un jour par de plus habiles gens que moi. Il me

suffira de rappeler ici quelques-uns des principaux événements de

cette époque.

Pendant que Napoléon courait sur les derrières de la grande armée

coalisée, celle-ci s'était avancée vers Paris où elle arriva le 30

mars. Après une lutte très vive qui dura toute la journée du 30 et qui

fut bravement soutenue par les maréchaux Marmont et Mortier, ceux-ci

durent capituler dans la nuit du 30 au 31, ainsi qu'ils y étaient

autorisés par Joseph Bonaparte qui s'était retiré à Blois avec

l'impératrice et le roi de Rome[101].

[101] Le roi Joseph en sa qualité de lieutenant général de

l'empire, avait le 30 mars, à midi, autorisé le duc de Trévise et

le duc de Raguse à entrer en pourparlers avec l'ennemi. En

conséquence une convention fut signée le même soir, à six heures,

entre les deux maréchaux et le comte de Nesselrode, qui réglait

l'évacuation de Paris par les troupes françaises.

L'empereur Alexandre, le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg

entrèrent dans Paris le 31 mars à la tête de leurs troupes, et après

les avoir fait défiler dans les Champs-Élysées, l'empereur Alexandre

vint directement à mon hôtel, rue Saint-Florentin[102], où il avait

été précédé dès le matin par M. de Nesselrode. L'empereur Alexandre

devait d'abord descendre au palais de l'Élysée, mais sur un avis qui

lui avait été donné, je ne sais comment, qu'il n'y serait pas en

sûreté, il préféra demeurer chez moi[103].

[102] M. de Talleyrand habitait rue Saint-Florentin un hôtel qui

avait été construit au commencement du XVIIIe siècle par

l'architecte Chalgrin pour Louis Phelypeaux comte de

Saint-Florentin, ministre d'État. L'hôtel appartint successivement

au duc de Fitz-James, puis à la duchesse de l'Infantado (1787). En

1793, il fut transformé en une fabrique de salpêtre. Le marquis

d'Hervas s'en rendit ensuite acquéreur, puis le vendit au prince de

Talleyrand. C'est là qu'il mourut en 1838.

[103] Nous avons désiré obtenir également sur ce point des

éclaircissements de M. de Nesselrode. Voici ceux qu'il a eu

l'obligeance de nous donner:

«Le quartier général de l'empereur Alexandre se trouvait le 30 mars

sous les murs de Paris, qui capitula dans la nuit du 30 au 31. Le

31 au matin, l'empereur m'envoya, escorté d'un seul cosaque, à

Paris. J'entrai ainsi le premier dans la ville par la barrière

Saint-Martin et tous les boulevards, qui étaient couverts d'une

foule immense. Je me rendis directement rue Saint-Florentin, à

l'hôtel de M. de Talleyrand, qui m'accueillit à merveille, et qui,

étant en train de se faire coiffer, me couvrit de poudre de la tête

aux pieds, en m'embrassant. Pendant que j'étais chez M. de

Talleyrand, l'empereur Alexandre me fit dire qu'on venait de

l'avertir que le palais de l'Élysée où il voulait descendre, était

miné, et qu'il devait se garder de l'habiter. M. de Talleyrand me

dit qu'il ne croyait pas à ce bruit, mais que si l'empereur

trouvait plus convenable de descendre ailleurs, il mettait son

propre hôtel à sa disposition, ce que j'acceptai: et c'est ainsi

que l'empereur vint s'établir rue Saint-Florentin.»

Nous ajouterons ce que ne dit pas M. de Nesselrode, et ce que

l'histoire a enregistré, c'est qu'il joua un rôle principal dans

les grands événements qui se passèrent dans cet hôtel. C'est lui,

entre autres, qui, conjointement avec le duc de Dalberg, rédigea la

proclamation adressée par les souverains alliés à la nation

française. Quelque grands que fussent les services rendus alors à

Louis XVIII par MM. de Nesselrode et de Metternich, il est

absolument faux qu'ils reçurent chacun un million de ce souverain.

C'est une calomnie inventée par les libellistes, et répétée comme

vraie par un des prétendus historiens de la Restauration, M. de

Vaulabelle. Ces deux hommes d'État reçurent à l'occasion du traité

de Paris, le cadeau diplomatique d'usage, une boîte de la valeur de

dix-huit mille francs. (_Note de M. de Bacourt._)

Le premier objet traité entre l'empereur Alexandre et moi, ne pouvait

être naturellement que sur le choix du gouvernement à adopter pour la

France. Je fis valoir les raisons que j'ai exposées plus haut, et je

n'hésitai pas à lui déclarer que la maison de Bourbon était rappelée

par ceux qui rêvaient l'ancienne monarchie avec les principes et les

vertus de Louis XII, comme par ceux qui voulaient une monarchie

nouvelle avec une constitution libre, et ces derniers l'ont bien

prouvé, puisque le voeu exprimé par le seul corps qui pouvait parler

au nom de la nation, fut proclamé sur tout le sol français et retentit

dans tous les coeurs.

C'est la réponse péremptoire que je fis à une des demandes que

m'adressa l'empereur de Russie.--«Comment puis-je savoir, me dit-il,

que la France désire la maison de Bourbon?--Par une délibération,

Sire, que je me charge de faire prendre au Sénat, et dont Votre

Majesté verra immédiatement l'effet.--Vous en êtes sûr?--J'en réponds,

Sire.»

Je convoquai le Sénat le 2 avril, et le soir, à sept heures,

j'apportai à l'empereur Alexandre la mémorable délibération

que j'avais fait signer individuellement par tous ceux qui

composaient l'assemblée. C'était celle qui prononçait la déchéance

de Napoléon et le rétablissement des Bourbons avec des garanties

constitutionnelles[104]. L'empereur Alexandre resta stupéfait, je dois

le dire, quand il vit dans le nombre des sénateurs qui demandaient la

maison de Bourbon les noms de plusieurs de ceux qui avaient voté la

mort de Louis XVI.

[104] Voir à l'appendice II (p. 261) une lettre de félicitations de

Benjamin Constant à M. de Talleyrand sur son rôle dans la journée

du 2 avril.

Le décret du Sénat rendu, la maison de Bourbon pouvait se considérer

comme installée presque paisiblement, non sur le trône de Louis XIV,

mais sur un trône solidement établi avec de véritables fondements

monarchiques et constitutionnels qui devaient le rendre non seulement

inébranlable, mais même inattaquable.

Je sais que tout ce que je viens d'écrire doit déplaire à bien du

monde, car je détruis, je crois, l'importance de tous les petits

efforts qu'une quantité de personnes dévouées fidèlement aux Bourbons,

se vantent d'avoir faits pour amener leur restauration. Mais je dis

mon opinion, et cette opinion, c'est que personne n'a fait cette

restauration, pas plus moi que les autres. Seulement j'ai pu dire à

l'empereur de Russie, dont j'avais depuis beaucoup d'années soigné la

confiance: «Ni vous, Sire, ni les puissances alliées, ni moi, à qui

vous croyez quelque influence, aucun de nous, ne peut donner un roi à

la France. La France est conquise, elle l'est par vos armes, et

cependant aujourd'hui même vous n'avez pas cette puissance. Un roi

quelconque, _imposé_, serait le résultat d'une intrigue ou de la

force; l'une ou l'autre serait insuffisante. Pour établir une chose

durable et qui soit acceptée sans réclamation, il faut agir d'après un

principe. Avec un principe nous sommes forts; nous n'éprouverons

aucune résistance; les oppositions, en tout cas, s'effaceront en peu

de temps; et un principe, il n'y en a qu'un: Louis XVIII est un

principe; c'est le roi légitime de la France.»

J'avais à cette époque l'avantage, par les relations politiques que

j'avais conservées, et par celles que j'avais nouvellement établies,

d'être en mesure de dire aux souverains étrangers ce qu'ils pouvaient

faire, et par ma longue habitude des affaires, d'avoir su démêler et

bien connaître les besoins et les voeux mon pays. La fin de ma vie

politique serait trop belle, si j'avais eu le bonheur d'être

l'instrument principal qui aurait servi, en rétablissant le trône des

Bourbons, à assurer à jamais à la France la sage liberté dont une

grande nation doit jouir.

J'ai omis de dire que, dans sa séance du 1er avril, le Sénat avait,

sur ma proposition, décrété la formation d'un gouvernement

provisoire[105].

[105] Il fut composé de M. de Talleyrand, président; du duc de

Dalberg, du comte de Jaucourt, de l'abbé de Montesquiou et du

général Beurnonville.

La déchéance une fois prononcée par le Sénat dans la séance du 2,

Napoléon vit bien qu'il n'y avait plus pour lui d'autre ressource que

de traiter avec les souverains alliés, sur la situation qui lui serait

faite désormais. M. de Caulaincourt et deux de ses maréchaux[106]

vinrent à Paris pour suivre cette négociation. Ils s'acquittèrent très

noblement de cette pénible mission. Quelques jours auparavant, le 2

avril même, M. de Caulaincourt était déjà venu de Fontainebleau à

Paris pour soutenir les droits de Napoléon. Au moment où je partais ce

jour-là pour me rendre au Sénat et pour y faire prononcer la déchéance

de l'empereur, M. de Caulaincourt, avec lequel je venais d'avoir une

longue discussion en présence de l'empereur Alexandre, de M. de

Nesselrode et de plusieurs autres personnes, et qui avait défendu avec

chaleur et courage les intérêts de Napoléon, me dit: «Eh bien! si vous

allez au Sénat pour faire prononcer la déchéance de l'empereur, j'irai

de mon côté et pour l'y défendre.»--Je lui répondis sur le ton de la

plaisanterie: «Vous faites bien de m'avertir, je vais donner l'ordre

de vous retenir dans mon hôtel jusqu'à mon retour.--Vous pensez bien,

répliqua-t-il sur le même ton, que si j'en avais eu l'intention je me

serais bien gardé de vous prévenir. Je ne vois que trop qu'il n'y a

pas moyen de le sauver, puisque vous êtes tous contre moi.»

[106] Le maréchal prince de la Moscowa et le maréchal duc de

Tarente.

A la suite des négociations entre les puissances alliées et le

gouvernement provisoire d'une part, et les plénipotentiaires de

Napoléon de l'autre, un arrangement intervint, par lequel, l'empereur

et sa famille étaient traités libéralement, et où l'on avait même

respecté leur dignité par les termes employés à sa rédaction. La

déclaration des alliés était ainsi conçue:

«Voulant prouver à l'empereur Napoléon que toute animosité cesse de

leur part, du moment où le besoin d'assurer le repos de l'Europe ne se

fait plus entendre, et qu'elles ne peuvent ni ne veulent oublier la

place qui appartient à l'empereur Napoléon dans l'histoire de son

siècle, les puissances alliées lui accordent en toute propriété, pour

lui et sa famille, l'île d'Elbe[107]. Elles lui assurent six millions

de revenu par an dont trois millions pour lui et l'impératrice

Marie-Louise, et trois millions pour le reste de sa famille, savoir:

sa mère, ses frères Joseph, Louis et Jérôme, ses soeurs Élisa et

Pauline et la reine Hortense qui sera considérée comme soeurs, attendu

sa situation avec son mari.»

[107] Voir sur ce point l'opinion de Fouché: _Lettre du duc

d'Otrante à Napoléon_ (Appendice III, à la fin de la septième

partie).

Il y eut plus tard un changement fait dans cette répartition,

l'impératrice Marie-Louise n'ayant pas suivi l'empereur Napoléon; la

répartition fut faite de la manière suivante:

L'empereur, deux millions; sa mère, trois cent mille francs; Joseph et

sa femme, cinq cent mille francs; Louis, deux cent mille francs;

Hortense et ses enfants, quatre cent mille francs; Jérôme et sa femme,

cinq cent mille francs; Élisa, trois cent mille francs, et Pauline,

trois cent mille francs.

Le gouvernement provisoire adhéra à son tour à cet acte par la

déclaration qui suit:

«Les puissances alliées ayant conclu un traité avec Sa Majesté

l'empereur Napoléon, et ce traité renfermant des dispositions à

l'exécution desquelles le gouvernement français est dans le cas de

prendre part, et des explications réciproques ayant eu lieu sur ce

point, le gouvernement provisoire de France, dans la vue de concourir

efficacement à toutes les mesures qui sont adoptées pour donner aux

événements qui ont eu lieu un caractère particulier de modération, de

grandeur et de générosité, se fait un devoir de déclarer qu'il y

adhère autant que besoin est, et garantit en tout ce qui concerne la

France, l'exécution des stipulations renfermées dans ce traité qui a

été signé aujourd'hui entre MM. les plénipotentiaires des hautes

puissances alliées et ceux de Sa Majesté l'empereur Napoléon.»

J'avais eu l'honneur d'être placé par le décret du Sénat du 1er

avril à la tête du gouvernement provisoire, qui, pendant quelques

jours, conduisit les affaires de la France. Je ne me laisserai pas

aller à parler ici de tous les actes de ce gouvernement; ils sont

imprimés partout; la plume brillante de M. de Fontanes se retrouve

dans plusieurs, et, puisque j'ai nommé celui-là, je suis bien aise de

rappeler les services que M. le duc de Dalberg et M. le marquis de

Jaucourt[108] ont rendus, à cette époque, à la France. C'est presque

un devoir pour moi, quand je vois la disposition dans laquelle on

paraît être d'oublier les hommes courageux qui se dévouèrent alors si

noblement pour sauver leur patrie.

[108] François, comte puis marquis de Jaucourt, né en 1757, était

colonel de dragons en 1789. Il fut en 1791, élu député à

l'Assemblée législative, émigra l'année suivante, revint en France

après le 18 brumaire, fut nommé membre du tribunat en 1802,

sénateur en 1803, intendant de la maison du prince Joseph (1804).

En 1814 il fit partie du gouvernement provisoire, fit l'intérim du

ministère des affaires étrangères pendant le séjour de M. de

Talleyrand à Vienne, et fut nommé pair de France. Il devint

ministre de la marine en 1815. En 1830 il se rallia à la monarchie

de Juillet, conserva son siège à la Chambre des pairs et mourut en

1852.

En une heure, l'empire de Napoléon était détruit; le royaume de France

existait et tout était déjà facile à ce petit gouvernement provisoire;

il ne rencontra d'obstacles nulle part; le besoin de police, le besoin

d'argent ne se firent pas sentir un moment; on s'en passait à

merveille. Toute la dépense du gouvernement provisoire qui a duré

dix-sept jours et de l'entrée du roi à Paris est portée dans le budget

de l'année pour deux cent mille francs. Il est vrai que tout le monde

nous aidait. Je suis persuadé qu'on doit encore les frais de course

que je fis faire alors par les officiers de l'armée de Napoléon d'un

bout de la France à l'autre.

Le 12 avril 1814, M. le comte d'Artois, auquel j'avais envoyé M. de

Vitrolles à Nancy, fit son entrée dans Paris et prit le titre de

lieutenant général du royaume. Je lui retrouvai pour moi la même

bienveillance que dans la nuit du 17 juillet 1789, lorsque nous nous

étions séparés, lui pour émigrer, moi pour me lancer dans le

tourbillon qui avait fini par me conduire à la tête du gouvernement

provisoire. Étranges destinées!

Les devoirs de ma position me retinrent à Paris et me mirent dans

l'impossibilité d'aller au-devant de Louis XVIII. Je le vis pour la

première fois à Compiègne. Il était dans son cabinet. M. de Duras[109]

m'y conduisit. Le roi, en me voyant, me tendit la main et de la

manière la plus aimable et même la plus affectueuse me dit: «Je suis

bien aise de vous voir; nos maisons datent de la même époque. Mes

ancêtres ont été les plus habiles; si les vôtres l'avaient été plus

que les miens, vous me diriez aujourd'hui: prenez une chaise,

approchez-vous de moi, parlons de nos affaires; aujourd'hui, c'est moi

qui vous dis: asseyez-vous et causons.»

[109] Amédée, duc de Durfort-Duras, né en 1770, maréchal de camp,

premier gentilhomme de la chambre du roi. Il suivit Louis XVIII en

exil, fut nommé pair de France à la Restauration, et mourut en

1836.

Je fis bientôt après le plaisir à l'archevêque de Reims, mon oncle, de

lui rapporter les paroles du roi, obligeantes pour toute notre

famille. Je les répétai le même soir à l'empereur de Russie qui était

à Compiègne, et qui, avec un grand intérêt me demanda _si j'avais été

content du roi_? Je me sers des termes qu'il employa. Je n'ai point eu

la faiblesse de parler du début de cette entrevue à d'autres

personnes.

Je rendis compte au roi, avec beaucoup de détails, de l'état dans

lequel il trouverait les choses. Cette première conversation fut fort

longue.

Le roi se décida à faire, avant d'arriver à Paris, une proclamation

dans laquelle ses dispositions seraient annoncées; il la rédigea

lui-même; c'est de Saint-Ouen qu'elle est datée. Pendant la nuit qu'il

passa à Saint-Ouen, l'intrigue qui entourait le roi fit faire à cette

première déclaration quelques changements que je n'approuvai pas. Le

discours que je lui avais adressé en lui présentant le Sénat, la

veille de son entrée à Paris, montrera, plus que tout ce que je

pourrais dire, quelle était mon opinion, et quelle était celle que je

cherchais à lui donner. Voici ce discours:

«SIRE,

»Le retour de Votre Majesté rend à la France son gouvernement naturel

et toutes les garanties nécessaires à son repos et au repos de

l'Europe.

»Tous les coeurs sentent que ce bienfait ne pouvait être dû qu'à

vous-même; aussi tous les coeurs se précipitent sur votre passage. Il

est des joies que l'on ne peut feindre; celle dont vous entendez les

transports est une joie vraiment nationale.

»Le Sénat, profondément ému de ce touchant spectacle; heureux de

confondre ses sentiments avec ceux du peuple, vient, comme lui,

déposer au pied du trône les témoignages de son respect et de son

amour.

»Sire, des fléaux sans nombre ont désolé le royaume de vos pères.

Notre gloire s'est réfugiée dans les camps; les armées ont sauvé

l'honneur français. En remontant sur le trône, vous succédez à vingt

années de ruines et de malheurs. Cet héritage pourrait effrayer une

vertu commune. La réparation d'un si grand désordre veut le dévouement

d'un grand courage; il faut des prodiges pour guérir les blessures de

la patrie; mais nous sommes vos enfants, et les prodiges sont réservés

à vos soins paternels.

»Plus les circonstances sont difficiles, plus l'autorité royale doit

être puissante et révérée: en parlant à l'imagination par tout l'éclat

des anciens souvenirs, elle saura se concilier tous les voeux de la

raison moderne, en lui empruntant les plus sages théories politiques.

»Une charte constitutionnelle réunira tous les intérêts à celui du

trône et fortifiera la volonté première du concours de toutes les

volontés.

»Vous savez mieux que nous, Sire, que de telles institutions, si bien

éprouvées chez un peuple voisin, donnent des appuis et non des

barrières aux monarques amis des lois et pères des peuples.

»Oui, Sire, la nation et le Sénat, pleins de confiance dans les hautes

lumières et dans les sentiments magnanimes de Votre Majesté, désirent

avec elle que la France soit libre pour que le roi soit puissant.»

* * * * *

Je retournai à Paris pour m'occuper des préparatifs de l'entrée de

Louis XVIII, qui fut très brillante. On lui montra de toutes parts que

la France voyait en lui l'assurance de la paix, sa gloire sauvée et la

liberté rétablie. Il y avait de la reconnaissance sur tous les

visages. Madame la duchesse d'Angoulême, en se précipitant à genoux à

l'église Notre-Dame, parut sublime à tous; tous les yeux étaient

remplis de larmes.

Le roi reçut dans les deux premières matinées presque tous les corps

de l'État; les harangues étaient très bonnes, et les réponses du roi,

convenables et affectueuses. Les souverains étrangers eurent la

délicatesse de se peu montrer.

Les cours des Tuileries, les places publiques, les spectacles étaient

remplis de monde; il y avait partout de la foule, partout de l'ordre,

et pas un soldat.

Bientôt il fallut s'occuper de rédiger la charte qui était annoncée,

et alors l'intrigue et l'incapacité obsédèrent le roi et s'emparèrent

de cette importante rédaction. Je n'y eus aucune part; le roi ne me

désigna même point pour être un des membres de la commission qui en

avait été chargée. Je suis obligé d'en laisser tout l'honneur à M.

l'abbé de Montesquiou[110], à M. Dambray[111], à M. Ferrand[112] et à

M. de Sémonville. Je ne nomme que les principaux rédacteurs. Quant à

moi, je n'ai connu la charte qu'à la lecture qui en fut faite par M.

le chancelier Dambray dans un conseil des ministres, la veille de

l'ouverture des Chambres, et j'ignorai les noms des personnes qui

devaient composer la Chambre des pairs jusqu'à la séance royale où M.

le chancelier les proclama.

[110] François-Xavier-Marc-Antoine, abbé de Montesquiou-Fezensac,

né en 1757. Ayant embrassé l'état ecclésiastique, il fut nommé en

1785 agent général du clergé. En 1789 le clergé de Paris l'envoya

aux états généraux et il devint deux fois président de l'Assemblée

en 1790. Il échappa à toute recherche sous la Terreur, fut après le

9 thermidor un des agents nommés par Louis XVIII pour défendre sa

cause en France. Aussi fut-il exilé à Menton sous le consulat. En

1814 il fit partie du gouvernement provisoire, et le 13 mai fut

nommé ministre de l'intérieur. Sous la deuxième restauration il

demeura ministre d'État, et fut créé pair de France. Il mourut en

1832.

[111] Charles-Henry, vicomte Dambray, né en 1760 à Rouen, fut

d'abord avocat au parlement. En 1788 il fut nommé avocat général à

la cour des aides. Il ne fut pas inquiété sous la Terreur, fut en

1795 élu député au conseil des Cinq-Cents, mais refusa de siéger.

Sous le consulat il devint conseiller général de la

Seine-Inférieure. En 1814, M. Dambray fut nommé chancelier garde

des sceaux et pair de France. Sous la deuxième restauration, il ne

conserva que ses fonctions de président de la Chambre des pairs. Il

mourut en 1829.

[112] Antoine-François-Claude, comte Ferrand, né en 1751 d'une

vieille famille de robe. Il fut reçu conseiller au parlement à

dix-huit ans. Il émigra dès le mois de septembre 1789, se rendit à

l'armée des princes, et fit partie en 1793 du conseil de régence.

Il rentra en France en 1801, et vécut dans la retraite en

s'occupant d'ouvrages historiques. En 1814, il fut nommé ministre

d'État et directeur général des postes. En 1815 il reprit ses

fonctions, fut nommé pair de France et membre du conseil privé. Il

mourut en 1825.

Le roi m'avait nommé ministre des affaires étrangères, et je devais en

cette qualité m'occuper des traités de paix. C'est ici le lieu de

parler de cette oeuvre difficile au sujet de laquelle j'ai été tant

attaqué et qu'il me sera aisé de défendre.

Dès le 23 avril, et avant l'arrivée du roi, j'avais dû négocier et

signer une convention préliminaire avec les plénipotentiaires des

puissances alliées.

Il faut, pour juger impartialement les transactions faites à cette

époque, se bien représenter ce qu'était la France et à quel état les

fautes de Napoléon l'avaient réduite. Épuisée d'hommes, d'argent, de

ressources; envahie sur toutes ses frontières à la fois, aux

Pyrénées, aux Alpes, au Rhin, en Belgique, par des armées

innombrables, composées en général, non de soldats mercenaires, mais

de peuples entiers animés par l'esprit de haine et de vengeance.

Depuis vingt ans ces peuples avaient vu leurs territoires occupés,

ravagés par les armées françaises; ils avaient été rançonnés de toutes

les façons; leurs gouvernements, insultés, traités avec le plus

profond mépris; il n'était sorte d'outrage, on peut le dire, qu'ils

n'eussent à venger, et s'ils étaient résolus à assouvir leurs passions

haineuses, quels moyens la France avait-elle de leur résister? Ce

n'étaient pas les derniers débris de ses armées, dispersés sur tous

les points du pays, sans cohésion entre eux et commandés par des chefs

rivaux qui n'avaient pas su toujours ployer, même sous la main de fer

de Napoléon. Il existait bien encore, il est vrai, une belle et

nombreuse armée française; mais elle était disséminée dans cinquante

forteresses échelonnées des bords de la Vistule à ceux de la Seine;

elle existait aussi dans ces masses de prisonniers retenus par nos

ennemis. Mais les forteresses étaient étroitement bloquées, les jours

de leur résistance étaient comptés et les garnisons de ces places,

comme les prisonniers, ne pouvaient être rendus à la France que par le

fait d'un traité.

C'est sous l'empire de telles circonstances que le plénipotentiaire

français devait négocier avec ceux des puissances coalisées et dans la

capitale même de la France. J'ai bien le droit, je pense, de rappeler

maintenant avec orgueil les conditions obtenues par moi, quelque

douloureuses et quelque humiliantes qu'elles aient été[113].

[113] Voir sur la Convention du 23 avril et ses conditions

comparées à celles qu'offraient les alliés à Châtillon une longue

note de M. de Bacourt (Appendice IV à la fin de la septième

partie).

Voici les termes de la convention préliminaire du 23 avril 1814

(_Moniteur_ de 1814, nº 114):

CONVENTIONS entre SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, frère

du roi, lieutenant général du royaume de France, et chacune des hautes

puissances alliées, savoir: la Grande-Bretagne, la Russie, l'Autriche

et la Prusse, signées à Paris, le 23 avril 1814 et ratifiées le même

jour par MONSIEUR.

«Les puissances alliées réunies dans l'intention de mettre un terme

aux malheurs de l'Europe, et de fonder son repos sur une juste

répartition des forces entre les États qui la composent, voulant

donner à la France revenue à un gouvernement dont les principes

offrent les garanties nécessaires pour le maintien de la paix, des

preuves de leur désir de se placer avec elle dans des relations

d'amitié; voulant aussi faire jouir la France, autant que possible

d'avance, des bienfaits de la paix, même avant que toutes les

dispositions en aient été arrêtées, ont résolu de procéder

conjointement avec SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, frère

du roi, lieutenant général du royaume, à une suspension d'hostilités

entre les forces respectives et au rétablissement des rapports anciens

d'amitié entre elles.

SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, etc., d'une part; et Sa

Majesté, etc..., d'autre part, ont nommé, en conséquence, des

plénipotentiaires pour convenir d'un acte, lequel, sans préjuger les

dispositions de la paix, renferme les stipulations d'une suspension

d'hostilités et qui sera suivie, le plus tôt que faire se pourra, d'un

traité de paix, savoir:

(Désignation des hautes parties contractantes et de leurs

plénipotentiaires.)

»Lesquels, après l'échange de leurs pleins pouvoirs, sont convenus des

articles suivants:

»ARTICLE PREMIER.--Toutes hostilités sur terre et sur mer sont et

demeurent suspendues entre les puissances alliées et la France,

savoir: pour les armées de terre, aussitôt que les généraux commandant

les armées françaises et les places fortes auront fait connaître aux

généraux commandant les troupes alliées qui leur sont opposées, qu'ils

ont reconnu l'autorité du lieutenant général du royaume de France; et,

tant sur mer qu'à l'égard des places et stations maritimes, aussitôt

que les flottes et ports du royaume de France, ou occupés par les

troupes françaises, auront fait la même soumission.

»ARTICLE II.--Pour constater le rétablissement des rapports d'amitié

entre les puissances alliées et la France, et pour la faire jouir,

autant que possible d'avance, des avantages de la paix, les puissances

alliées feront évacuer par leurs armées le territoire français tel

qu'il se trouvait le 1er janvier 1792, à mesure que les places

occupées encore hors de ces limites par les troupes françaises seront

évacuées et remises aux alliés. (On remarquera qu'au congrès de

Châtillon, c'étaient les limites de la France en 1789, que les ennemis

imposaient à Napoléon; ainsi, par le fait de cet article II, nous

conservions le comtat d'Avignon, Landau, la Savoie, le comté de

Montbéliard[114] et d'autres territoires réunis à la France entre 1789

et 1792.)

[114] Montbéliard était autrefois le chef-lieu d'une principauté

indépendante, qui après avoir passé par de nombreuses mains,

appartenait depuis 1723 aux ducs de Wurtemberg. La France s'en

empara en 1792, et la paix de Lunéville lui assura sa conquête.

»ARTICLE III.--Le lieutenant général du royaume donnera, en

conséquence, aux commandants de ces places l'ordre de les remettre

dans les termes suivants, savoir: les places situées sur le Rhin, non

comprises dans les limites de la France du 1er janvier 1792, et celles

entre le Rhin et les mêmes limites, dans l'espace de dix jours, à

dater de la signature du présent acte; les places de Piémont, et dans

les autres parties de l'Italie, qui appartenaient à la France, dans

celui de quinze jours; celles de l'Espagne, dans celui de vingt jours;

et toutes les autres places, sans exception, qui se trouvent occupées

par les troupes françaises, de manière à ce que la remise totale

puisse être effectuée au 1er juin prochain. Les garnisons de ces

places sortiront avec armes et bagages et les propriétés particulières

des militaires et employés de tout grade. Elles pourront emmener

l'artillerie de campagne, dans la proportion de trois pièces par

chaque millier d'hommes, les malades et blessés y compris.

»La dotation des forteresses et tout ce qui n'est pas propriété

particulière demeurera, et sera remis en entier aux alliés, sans qu'il

puisse en être distrait aucun objet. Dans la dotation sont compris,

non seulement les dépôts d'artillerie et de munitions, mais encore

toutes autres provision de tout genre, ainsi que les archives,

inventaires, plans, cartes, modèles, etc.

»D'abord, après la signature de la présente convention, des

commissaires des puissances alliées et français seront nommés et

envoyés dans les forteresses pour constater l'état où elles se

trouveront et pour régler en commun l'exécution de cet article.

»Les garnisons seront dirigées, par étapes, sur les différentes lignes

dont on conviendra pour leur rentrée en France.

»Le blocus des places fortes en France sera levé sur-le-champ par les

armées alliées. Les troupes françaises faisant partie de l'armée

d'Italie, ou occupant les places fortes dans ce pays, ou dans la

Méditerranée, seront rappelées sur-le-champ par Son Altesse Royale le

lieutenant général du royaume. (Il ne faut pas oublier qu'avant que

les puissances alliées passassent le Rhin, Napoléon leur avait fait

offrir la remise des places et forteresses situées sur la Vistule et

sur l'Oder, aux conditions indiquées dans les deux premiers

paragraphes de cet article[115].)

[115] Nous donnons la lettre suivante pour ceux qui seraient tentés

de douter de l'assertion du prince de Talleyrand sur ce point.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 22 / 104 题