ARTICLES CONSENTIS PAR LE PAPE.

«Sa Sainteté, prenant en considération les besoins et le voeu des

Églises de France et d'Italie qui lui ont été présentés par

l'archevêque de Tours et par les évêques de Nantes, de Trêves et de

Faenza, et voulant donner à ces Églises une nouvelle preuve de son

affection paternelle, a déclaré aux archevêque et évêques susdits:

»1º Qu'elle accorderait l'institution canonique aux sujets nommés

archevêques et évêques par Sa Majesté Impériale et Royale, dans la

forme convenue à l'époque des concordats de France et d'Italie.

»2º Sa Sainteté se prêtera à étendre les mêmes dispositions aux

Églises de la Toscane, de Parme et de Plaisance par un nouveau

concordat.

»3º Sa Sainteté consent qu'il soit inséré dans les concordats une

clause par laquelle elle s'engage à faire expédier des bulles

d'institution aux évêques nommés par Sa Majesté, dans un temps

déterminé, que Sa Sainteté estime ne pouvoir être moindre de six mois;

et, dans le cas où elle différerait plus de six mois pour d'autres

raisons que l'indignité personnelle des sujets, elle investit du

pouvoir de donner, en son nom, les bulles, après les six mois expirés,

le métropolitain de l'Église vacante, et, à son défaut, le plus ancien

évêque de la province.

»4º Sa Sainteté ne se détermine à ces concessions que dans l'espérance

que lui ont fait concevoir les entretiens qu'elle a eus avec les

évêques députés, qu'elles prépareraient les voies à des arrangements

qui rétabliront l'ordre et la paix de l'Église, et qui rendront au

Saint-Siège la liberté, l'indépendance et la dignité qui lui

conviennent.

»Savone, le 19 mai 1811.»

La déclaration qu'on obtenait ainsi du pape était une grande chose qui

fermait pour ainsi dire, à l'avenir, tout débat entre le gouvernement

français et la cour de Rome. Comment celle-ci pouvait-elle désormais

troubler l'ordre en France? L'institution canonique des évêques était

la seule arme par où le refus d'un pape et son inaction pussent

apporter du trouble; son action n'en apporterait jamais; car elle ne

pouvait se produire que par des brefs, des bulles... et la France se

maintiendrait toujours dans l'usage de ne pas en permettre la

publication, qu'elle ne les eût examinés et jugés comme ne renfermant

rien de contraire aux lois du pays. Toute volonté hostile d'un pape,

et même toute dissidence qui aurait déplu seraient par là paralysées.

Peu importait ce que le pape pensait des libertés gallicanes,

puisqu'il ne serait pas en son pouvoir d'en arrêter l'effet. Vouloir

lui faire signer d'avance quelque promesse à cet égard était donc tout

à fait inutile. Le pape lui-même l'avait dit; et, dès lors, ce n'était

qu'une tyrannie puérile qu'on exerçait sur lui. On avait la parole

d'honneur du Saint-Père; c'était bien quelque chose; c'était même

beaucoup plus qu'aucun pape n'avait jamais fait; et, ne l'eût-il pas

donnée, il n'en serait résulté aucun danger, ni même le plus léger

inconvénient.

J'oubliais de dire qu'il y avait un autre point sur lequel il avait

montré dans la conversation qu'il ne céderait jamais: c'était celui

par lequel l'empereur prétendait se réserver la nomination à tous les

évêchés d'Italie, en ne laissant au pape que _l'institution_.--Quoi,

disait-il avec émotion, pour récompenser des sujets, des cardinaux

même, qui auront servi avec zèle et talent, l'administration

pontificale, le pape ne pourrait pas nommer un seul évêque dans toute

la chrétienté, même dans les Églises qui, de temps immémorial,

faisaient partie du diocèse de Rome, et dont les titres se

trouveraient annulés par un simple concordat? Cela serait pourtant

_bien terrible_...C'était son expression, la seule de ce genre qui

lui soit échappée dans ses entretiens avec les évêques français.

Ceux-ci n'avaient rien à lui répliquer sur ce point, tant le voeu du

Saint-Père leur paraissait naturel.

Ils eurent occasion de lui parler des deux millions en biens ruraux,

fixés par le décret du 17 février 1810 pour l'entretien du pape. Pie

VII commença par un refus très absolu, se plaisant à leur répéter ce

qu'il avait dit dès le principe, qu'il voulait vivre de peu et des

secours que lui procurerait la charité des fidèles. Mais les évêques

combattirent cette résolution, toute noble qu'elle était, en lui

faisant observer qu'il ne pouvait pas priver ses successeurs des

avantages temporels accordés par l'empereur, des honneurs souverains,

des moyens de communiquer avec les princes catholiques; et aussi des

ressources nécessaires pour l'entretien du sacré collège, qui, par

l'effet du décret du 17 février 1810, restait à la charge du trésor

impérial.

Ces considérations parurent l'ébranler: il n'insista point, mais rien

ne fut décidé à cet égard.

Les évêques retournèrent en France, convaincus qu'avec sa liberté et

de bons conseils, le Saint-Père, si l'on ménageait sa délicatesse,

pourrait encore faire de nouvelles concessions sur plusieurs points

même assez importants. Mais ils avaient obtenu le principal.

Une telle négociation si bien commencée aurait dû amener la fin de

toutes les contestations.

Que fallait-il faire pour cela? Une seule chose, ce semble. Ne pas

laisser le concile s'ouvrir et l'ajourner à un mois. Pendant ce temps,

Napoléon eût traité avec le pape sur l'article des bulles et sur la

nouvelle clause à ajouter au concordat, sans y mêler autre chose. Il

lui eût rendu quelques conseillers et une liberté suffisante, et le

pape aurait tenu à honneur de ratifier ce qu'il avait promis, par le

fait d'une conviction intime, du moins en apparence.

Ce traité une fois signé, l'empereur n'avait plus besoin de concile,

et il pouvait être d'autant plus tenté de l'ajourner indéfiniment, que

sa convocation avait déjà jeté sur lui quelque ridicule, ce qu'il ne

pouvait guère se dissimuler. D'ailleurs, ne devait-il pas mieux lui

convenir de terminer avec le pape lui-même, dont il aurait vaincu

toutes les répugnances par ses négociateurs, que d'avoir à faire à une

assemblée sûrement tumultueuse et, probablement pour lui,

ingouvernable? Avec la promesse du pape, qu'avait-on à faire du

concile, qui n'avait été convoqué que dans la supposition que le pape

ne consentirait jamais à donner l'institution aux évêques nommés, et

encore moins à se lier pour l'avenir de façon à ne pouvoir plus

refuser cette institution? Or, tout cela était accordé et pouvait être

rédigé en traité. Le concile voudrait-il autre chose sur ce point?

Tant pis! et s'il ne voulait que cela, à quoi servait son

intervention? Elle n'était nullement agréable au pape; nous l'avons

vu. Elle ne pouvait l'être à l'empereur que dans un cas qui n'existait

plus. Et encore eût-il dû préférer pouvoir s'en passer. M. Duvoisin

était-il bien sûr de diriger à son gré ces quatre-vingt-quinze évêques

de France et d'Italie, qui, assez souples individuellement, pouvaient

se laisser aisément échauffer dans leur réunion? Et précisément parce

qu'ils sentiraient qu'ils n'avaient plus rien à décider, ils ne

devaient en être que plus disposés à susciter une foule d'embarras, de

questions incidentes et tracassières, pour qu'on ne pût pas leur

reprocher de n'avoir su rien dire, ni rien faire.

L'empereur comptait sans doute sur l'influence que pourrait prendre à

son profit le cardinal Fesch qui présidait le concile. Ici, il se

trompa, comme dans tout ce qu'il avait fait en élevant chacun des

membres de sa famille, dans la pensée de s'en servir ensuite. Son

oncle, le cardinal Fesch, avait à faire oublier son origine; et il

voulut, comme les frères de Napoléon, tirer sa considération de son

opposition à ses volontés, de son rigorisme, et non de son crédit sur

son neveu.

Ni l'empereur, ni même l'évêque de Nantes, que son succès à Savone

aurait dû mieux éclairer, ne sentirent toute la gravité de la réunion

du concile. Napoléon, qui n'était désarmé, ni par la cruelle situation

du pape ni par les concessions prodigieuses que, malgré cette

situation, on avait obtenues de lui, avait quelques phrases d'injures

contre le pape toutes prêtes, et il ne voulait pas les perdre. Il

tenait au ridicule honneur de les faire entendre dans le concile, sans

songer que l'assemblée, même la plus lâche, ne pourrait refuser un

intérêt, au moins de convenance, aux malheurs du Saint-Père, et ne

voudrait pas se déshonorer avec éclat.

L'évêque de Nantes se flatta peut-être aussi, et en cela il eut tort,

d'exercer une influence prépondérante dans le concile, par sa grande

habilité et par sa facile et brillante parole. Il croyait intéresser

d'abord, et acquérir ensuite des droits à la confiance de l'assemblée,

en rendant compte de ses conférences avec le pape. Il ne parvint qu'à

créer des jaloux. On ne lui pardonnait pas son succès; on refusait d'y

croire; et comme les quatre articles consentis par le Saint-Père

n'étaient pas signés de lui, on prétendit qu'on n'en devait tenir

aucun compte. En outre, on savait que l'empereur lui accordait une

bienveillance particulière, qu'il avait de fréquentes relations avec

lui; on en fit aussitôt un favori, et, à ce titre, toutes ses paroles

étaient suspectes. Puis l'empereur, dans ses violences, parlait aussi

durement du concile que du pape; et on supposa que M. Duvoisin était

l'instigateur de ce langage. Enfin, lorsqu'un jour il lisait dans

l'assemblée un projet d'adresse à l'empereur en réponse à son message,

et que, sur quelques objections qu'on lui fit quant à la rédaction, il

eut l'inconcevable maladresse de vouloir les écarter, en disant que le

projet, tel qu'il venait de le lire, avait déjà été communiqué à

l'empereur, il fut perdu sans ressource.

Ce qui reste démontré pour moi, c'est qu'il ne peut pas y avoir eu un

instant où Napoléon n'ait dû se repentir d'avoir convoqué cette

assemblée et de l'avoir laissé se réunir, puisqu'il a pu reconnaître à

quel point, après le retour de la députation de Savone, ce concile lui

était devenu inutile et combien il pouvait lui devenir funeste. Il est

également vrai que dans l'intention où était l'empereur de faire

tourner cette assemblée au profit de son pouvoir, il était impossible

de suivre une marche plus inconséquente et plus maladroite que celle

qu'il suivit.

Je ne veux que passer rapidement en revue la direction prise par

cette assemblée et quelques incidents qui s'y rapportent.

Le concile avait été convoqué pour le 9 juin 1811; mais, sous le

prétexte du baptême du roi de Rome, fils de Napoléon, il ne tint sa

séance d'ouverture que le 17 juin, dans l'église de Notre-Dame. M. de

Boulogne[62], évêque de Troyes, prêcha le sermon. L'assemblée comptait

quatre-vingt-quinze évêques (six étaient cardinaux) et neuf évêques

nommés par l'empereur, mais qui n'avaient pas reçu leur institution du

pape. Le cardinal Fesch, comme nous l'avons dit, prit d'emblée la

présidence que personne ne lui contesta, et, dans l'énumération de ses

titres, celui de primat des Gaules, qui lui revenait de droit en sa

qualité d'archevêque de Lyon. On verra plus loin, pourquoi nous

faisons mention de cette particularité. Après le sermon, le président

prêta le serment d'usage, que tous les évêques répétèrent après lui,

et qui est conçu dans les termes suivants:

«Je reconnais la sainte Église catholique, apostolique romaine, mère

et maîtresse de toutes les autres Églises; je jure une _obédience_

vraie au pontife romain, successeur de saint Pierre, prince des

apôtres et vicaire de Jésus-Christ.»

[62] Étienne-Antoine de Boulogne, né en 1747, entra dans les ordres

en 1771, fut en 1782 grand vicaire de M. de Clermont-Tonnerre à

Châlons-sur-Marne. Il demeura à Paris durant toute la Révolution,

fut emprisonné trois fois sous la Terreur, et proscrit au 18

fructidor; mais il échappa alors à toute recherche. Sous l'empire,

il devint grand vicaire de l'évêché de Versailles, puis évêque de

Troyes (1807). A la suite du concile de 1811, il fut arrêté et

enfermé à Vincennes. Il donna sa démission, et fut exilé à Falaise;

mais le pape n'accepta pas sa démission, et M. de Boulogne revint à

Troyes en 1814. Il fut créé pair de France en 1822 et mourut en

1825.

Ce serment produisit beaucoup d'effet, en reportant l'attention sur

la malheureuse victime à laquelle il s'adressait. C'est à cela que se

borna la séance de ce jour-là.

Le lendemain même de l'ouverture, le 18, Napoléon manda quelques-uns

des évêques à Saint-Cloud, à une de ces réunions du soir qu'on

appelait les entrées. L'impératrice Marie-Louise et les dames qui

étaient de service auprès d'elle étaient présentes, ainsi que beaucoup

d'autres personnes, et entre autres, le prince Eugène, vice-roi

d'Italie. L'empereur, prenant du café que lui versait l'impératrice,

fit introduire le cardinal Fesch; l'évêque de Nantes, Duvoisin;

l'évêque de Trêves, Mannay; l'archevêque de Tours, de Barral, et un

prélat italien. Au moment où ils entrèrent Napoléon saisit vivement,

et de manière à ce qu'on le vît, le _Moniteur_, placé probablement par

ordre sur une table. Ce papier à la main, il aborda ces messieurs.

L'air troublé qu'il prit, la violence et le désordre de ses

expressions et l'attitude de ceux à qui il s'adressait, font de cette

singulière conférence une scène comme il aimait à en jouer, et où il

déployait sa brutale grossièreté.

Le procès-verbal de la première séance du concile se trouvait rapporté

dans le _Moniteur_ que l'empereur tenait; il le tordait dans ses

mains. Il attaqua d'abord le cardinal Fesch, et, ce qui est curieux,

c'est qu'il se jeta d'emblée, avec une volubilité singulière, dans une

discussion de principes et d'usages ecclésiastiques, sans la moindre

notion préalable, soit historique, soit théologique.

«De quel droit, monsieur, dit-il au cardinal, prenez-vous le titre de

primat des Gaules? Quelle prétention ridicule! Et encore, sans m'en

avoir demandé l'autorisation! Je vois votre finesse, elle est facile à

démêler. Vous avez voulu vous grandir, monsieur, pour appeler

l'attention sur vous et préparer par là le public à une élévation plus

haute encore dans l'avenir. Profitant de la parenté que vous avez avec

ma mère, vous cherchez à faire croire que je veux un jour faire de

vous le chef de l'Église: car il n'entrera dans la tête de personne

que vous ayez eu l'audace de prendre, sans mon autorisation, le titre

de primat des Gaules. L'Europe croira que j'ai voulu la préparer par

là à voir en vous un pape futur... Beau pape, en vérité!... Avec ce

nouveau titre, vous voulez effaroucher Pie VII et le rendre plus

intraitable encore!»

Le cardinal, blessé, répliqua avec fermeté et fit oublier, par sa

réponse honorable, le peu de dignité de sa figure, de son ton, de ses

manières, et même les souvenirs de sa première profession[63], dont on

retrouvait habituellement en lui trop de traces, car le corsaire

reparaissait souvent sous l'habit d'archevêque. Mais là, en face de

l'empereur, il eut tout l'avantage: il expliqua que, de tout temps, il

y avait eu, en France, non seulement un primat des Gaules, mais un

primat d'Aquitaine et un primat de Neustrie. Napoléon, un peu étonné,

se tourna vers l'évêque de Nantes et lui demanda si cela était vrai.

«Le fait est incontestable,» dit l'évêque. Alors, l'empereur quitta le

cardinal, que, jusque-là, il avait pris seul à partie. Il généralisa

sa colère, et, sur le mot d'_obédience_ dans le serment, qu'il

confondait avec celui d'_obéissance_, il s'échauffa jusqu'à appeler

les pères du concile des traîtres. «Car on est traître, ajouta-t-il,

lorsqu'on prête deux serments de fidélité à la fois, et à deux

souverains ennemis.»

[63] Pendant les premières années de la guerre maritime,

c'est-à-dire en 1793, 1794 et 1795, le cardinal Fesch montait un

corsaire, nommé _l'Aventurier_. Il fit quelques prises qu'il amena

à Gênes, qui, plus tard, lui occasionnèrent des procès qu'il

soutint avec chaleur devant les tribunaux de cette ville, et pour

lesquels il a, plusieurs fois, à ma connaissance, demandé l'appui

du gouvernement. (_Note du prince de Talleyrand._)

L'évêque de Nantes dit quelques mots que l'empereur n'écouta pas. Il

ne fit attention ni à l'air triste, mécontent et réfléchi de M.

Duvoisin, ni à l'air abattu de MM. de Barral et Mannay, ni au maintien

soumis de l'Italien, ni au frétillement courroucé du cardinal Fesch,

et il continua à parler pendant une heure avec une incohérence qui

n'aurait rien laissé dans le souvenir que l'étonnement de son

ignorance et de sa loquacité, si la phrase qui va suivre, et qu'il

répétait toutes les trois à quatre minutes, n'avait pas révélé le fond

de sa pensée: «Messieurs, leur criait-il, vous voulez me traiter comme

si j'étais Louis le Débonnaire. Ne confondez pas le fils avec le père.

Vous voyez en moi Charlemagne... Je suis Charlemagne moi... oui, je

suis Charlemagne!»--Ce «je suis Charlemagne!» revenait à chaque

instant. Les évêques, après quelques vains efforts pour lui faire

comprendre la différence qui existe entre le mot d'_obédience_, qui ne

se dit qu'au spirituel, et celui d'_obéissance_, dont le sens est plus

étendu, se lassèrent enfin de leurs infructueux essais. Il ne leur

restait plus qu'à attendre, dans le plus profond silence, que la

fatigue mît fin à ce flux déréglé de paroles. L'évêque de Nantes,

profitant alors d'un moment de lassitude, demanda à l'empereur à lui

parler en particulier. Napoléon sortit, et il le suivit dans son

cabinet. Il était près de minuit, et chacun se retira de son côté,

emportant de Saint-Cloud d'étranges impressions.

A la suite de cette scène, l'empereur exigea que les deux ministres

des cultes, celui de France, M. Bigot de Préameneu, et celui d'Italie,

M. Bovara, assistassent à toutes les séances du concile. C'était une

inconvenance ajoutée à tant d'autres; ces deux laïques au milieu d'une

réunion tout ecclésiastique, où ils n'avaient pas le droit de prendre

part aux délibérations, ne pouvaient y occuper qu'une position aussi

blessante pour l'assemblée que pour eux-mêmes.

Les deux ministres se rendirent donc à la seconde séance du concile,

qui eut lieu le 20 juin. Ils présentèrent un décret impérial qui

ordonnait qu'un bureau serait formé du président, de trois évêques et

des deux ministres, et que ce bureau dirigerait les opérations du

concile. Il y eut quelque contestation à ce sujet, mais on passa

outre, et le bureau se trouva composé du cardinal Fesch, président; de

l'archevêque de Bordeaux (M. d'Aviau[64]), de l'archevêque de Ravenne

(Codronchi), de l'évêque de Nantes et des deux ministres. Ceux-ci

lurent ensuite un message de l'empereur, qui n'était qu'un long

manifeste contre Pie VII et contre tous les papes en général. C'était

l'empereur qui avait tout fait pour la religion; c'était le pape qui

faisait tout contre elle en France et en Italie; tel était, en résumé,

le sens de ce message, dont on attribua, dans le temps, la rédaction à

M. Daunou, ancien oratorien. On y annonçait que le pape avait violé le

concordat, que, par conséquent, il était aboli, et on demandait à

l'assemblée de trouver un nouveau mode pour pourvoir à l'institution

des évêques. Cette diatribe produisit juste l'effet contraire à celui

qu'en attendait l'empereur: c'est-à-dire un redoublement d'intérêt

pour le Saint Pontife, calomnié et persécuté. Et dans cette même

séance, la majorité prononça l'exclusion des délibérations des neuf

évêques nommés par l'empereur et non institués par le pape, qui,

jusque-là, avaient pris part aux opérations du concile. C'était déjà

un fâcheux présage pour le gouvernement.

[64] Charles-François, comte d'Aviau de Sanzay, né en 1736, fut

d'abord grand vicaire du diocèse d'Angers. En 1789, il fut nommé

archevêque de Vienne, mais refusa le serment à la constitution

civile et émigra. En 1802, il devint archevêque de Bordeaux et

mourut en 1826.

Le 25 juin, le concile nomma une commission qui était appelée à

proposer une adresse à l'empereur en réponse à son message. Cette

commission fut composée de douze membres, y compris le président, le

cardinal Fesch; des cardinaux Spina[65] et Caselli[66] qui avaient

conclu, au nom de Pie VII, le concordat de 1801; des archevêques de

Bordeaux et de Tours; des évêques de Comacchio, d'Ivrée[67] de

Tournai[68], de Troyes, de Gand, de Nantes et de Trêves. Le 26, on

discuta le projet d'adresse; la rédaction en avait été confiée à

l'évêque de Nantes, et c'est pendant cette discussion qu'il eut, ainsi

que je l'ai déjà dit, l'insigne maladresse de laisser échapper que son

projet avait déjà été soumis à l'empereur, ce qui n'empêcha pas la

majorité de se prononcer contre le passage qui blâmait la bulle

d'excommunication. Le lendemain, 27, après l'adoption du projet amendé

de l'adresse, un évêque, celui de Chambéry[69] je crois, fit la

motion, et dans des termes très touchants, que le concile en masse

allât à Saint-Cloud demander à l'empereur la liberté du Saint-Père. Le

cardinal Fesch se hâta de lever la séance pour couper court à cette

motion, qui, sans cela, eût été certainement votée avec acclamation.

[65] Le cardinal comte Joseph Spina, l'un des négociateurs du

concordat de 1801, archevêque _in partibus_ de Corinthe, aumônier

de la princesse Pauline, nommé archevêque de Gênes le 5 juillet

1802.

[66] Charles-François Caselli, né en 1740, entra dans l'ordre des

Servites, et en devint le procureur général. Après la signature du

concordat de 1801, il devint évêque _in partibus_ et cardinal

(1802), puis évêque de Parme en 1804. Cette ville ayant été réunie

à l'empire, le cardinal vint à Paris, où il séjourna jusqu'en 1814.

Il revint à Parme en 1814, fut nommé conseiller intime de

l'impératrice Marie-Louise devenue duchesse de Parme, et mourut en

1828.

[67] Joseph-Marie de Grimaldi, né en 1754, évêque de Pignerol en

1797 puis d'Ivrée en 1805. En 1817, il devint archevêque de

Verceil. Il appartenait à la vieille et puissante famille des

Grimaldi, qui a longtemps possédé la principauté de Monaco.

[68] François-Joseph de Hirn, né à Strasbourg en 1751, évêque de

Tournai, en 1802.

[69] Irenée-Yves, baron de Solles né à Auch en 1744, évêque de

Digne le 29 avril 1802 et ensuite de Chambéry le 30 mai 1805.

Napoléon, très mécontent, refusa de recevoir l'adresse.

Il fallait, maintenant, que la commission des douze se prononçât sur

la proposition présentée par le gouvernement, et qui consistait à

trouver un moyen de suppléer à l'institution canonique des évêques par

le pape, quand celui-ci la refusait. L'évêque de Nantes fit un rapport

sur les travaux de la commission de 1810, au sujet de cette question;

et M. de Barral, archevêque de Tours, rendit compte du voyage des

trois évêques à Savone, et termina en lisant la note rédigée sous les

yeux du Saint-Père, et approuvée, mais non signée par lui.

On écarta immédiatement ce point, et un membre de la commission

demanda qu'avant tout on décidât la question de compétence du concile.

Cette proposition amena une discussion très vive, dans laquelle

l'évêque de Gand (M. de Broglie) parla avec chaleur contre la

compétence du concile. En définitive, la question posée: _Le concile

est-il compétent pour ordonner un autre mode d'instituer les évêques?_

huit voix se prononcèrent pour la négative[70], et les trois évêques

députés à Savone pour l'affirmative[71]. Le cardinal Fesch s'abstint.

[70] Les cardinaux Spina et Caselli, MM. de Broglie, d'Aviau, Hirn,

de Boulogne, de Grimaldi et l'évêque de Comacchio.

[71] MM. de Barral, Duvoisin et Mannay.

Napoléon devint furieux quand il apprit ce résultat; il s'écria qu'il

chasserait le concile, qu'il n'en avait pas besoin, qu'il ferait

lui-même un décret auquel tout le monde obéirait et qui contiendrait

les concessions obtenues à Savone. L'évêque de Nantes, cette fois

encore, parvint à le calmer, et le fit consentir à ce qu'un projet de

décret serait porté au concile, qui renfermerait en effet, les

concessions de Savone; mais auxquelles on ajouterait un article pour

remercier le pape de ses concessions: et qu'on demanderait à

l'assemblée de sanctionner ce projet par son vote.

La commission des douze accueillit le projet de décret, mais avec une

restriction, c'est qu'avant d'avoir force de loi, il serait soumis à

l'approbation du pape, ce qui était déclarer implicitement

l'incompétence du concile. Le 10 juillet, le projet de décret amendé

fut communiqué au concile, Napoléon envoya le même soir à Vincennes

trois membres de la commission: l'évêque de Gand, M. de Broglie; celui

de Troyes, M. de Boulogne; et celui de Tournai, un Allemand dont j'ai

oublié le nom[72], et un décret impérial annonça que le concile était

dissous.

[72] M. Hirn.

Cette dissolution du concile prononcée _ab irato_, ces violences

exercées contre trois de ses membres, ne résolvaient rien et créaient

même de nouveaux embarras, car il n'y avait plus moyen d'envoyer au

pape un projet de décret au nom d'un concile qui avait été dissous,

et qui l'avait été surtout parce qu'il avait soutenu qu'il fallait que

ce projet fût soumis au Saint-Père. Ce qu'on aurait si bien pu faire

avant le concile et par conséquent sans lui, on ne pouvait donc plus

le faire aujourd'hui.

Embarrassé dans les résultats de son emportement, Napoléon dut revenir

sur ses pas; il fallut recourir au pitoyable moyen de reconstituer

pour ainsi dire le concile après l'avoir dissous. On ramassa les

évêques qui n'étaient pas encore partis de Paris et ceux qu'on y

retint par ordre. On les appela chacun séparément chez le ministre des

cultes, et on obtint d'eux une approbation écrite au projet de décret

avec un nouvel article, toutefois, qui statuait que le décret serait

soumis au pape, et que l'empereur serait supplié de permettre qu'une

députation de six évêques se rendît auprès de Sa Sainteté pour la

prier de confirmer un décret qui seul pouvait mettre un terme aux maux

des Églises de France et d'Italie.

C'était une double inconséquence puisque, d'une part, on soumettait au

pape les propositions auxquelles il avait déjà consenti, et que de

l'autre, on sollicitait son approbation quand on avait dissous le

concile pour avoir demandé cette approbation.

Les évêques plus abattus qu'irrités, signèrent séparément ce qu'on

leur proposa, et dans une séance générale, le 5 août 1811, adoptèrent

par assis et levé (nouveau mode de voter suggéré par une ruse du

cardinal Maury) le projet suivant:

«ARTICLE PREMIER.--Conformément à l'esprit des canons, les archevêchés

et évêchés ne pourront rester vacants plus d'un an pour tout délai.

Dans cet espace de temps, la nomination, l'institution et la

consécration devront avoir lieu.

«ARTICLE II.--L'empereur sera supplié de continuer à nommer aux sièges

vacants, conformément aux concordats, et les nommés par l'empereur

s'adresseront à notre Saint-Père le pape pour l'institution canonique.

»ARTICLE III.--Dans les six mois qui suivront la notification faite au

pape par les voies d'usage, de ladite nomination, le pape donnera

l'institution canonique, conformément aux concordats.

»ARTICLE IV.--Les six mois expirés sans que le pape ait accordé

l'institution, le métropolitain ou, à son défaut, le plus ancien

évêque de la province ecclésiastique, procédera à l'institution de

l'évêque nommé, et s'il s'agissait d'instituer le métropolitain, le

plus ancien évêque de la province conférerait l'institution.

»ARTICLE V.--Le présent décret sera soumis à l'approbation de notre

Saint-Père le pape, et, à cet effet, Sa Majesté sera suppliée de

permettre qu'une députation de six évêques se rende auprès de Sa

Sainteté, pour la prier de confirmer un décret, qui seul peut mettre

un terme aux maux des Églises de France et d'Italie.»

Il n'y avait absolument aucune différence quant au fond, entre ce qui

avait été proposé d'abord par le concile, et ce qui fut adopté par la

nouvelle assemblée. L'article V demandait l'approbation du Saint-Père,

tandis que dans le projet primitif, c'était l'approbation de

l'empereur qui devait être sollicitée. Il est vrai que celle-ci était

fort inutile, puisque le projet n'était que l'expression littérale de

la propre demande de l'empereur. A quoi bon alors le lui soumettre?

Mais substituer aussi littéralement une expression à l'autre, pouvait

lui paraître une injure, si on lui eût proposé cette substitution;

aussi j'imagine que l'assemblée n'aurait pas osé la lui demander, et

qu'elle se trouva trop heureuse que le décret lui arrivât, revêtu de

l'approbation impériale, car ce fut Napoléon, c'est-à-dire son

conseil, qui proposa la rédaction. Son approbation était renfermée

dans la proposition faite en son nom au concile, dans l'envoi qu'il

faisait de la députation au pape, et dans les instructions qu'il

donnait à cette députation.--Et quant à l'approbation déférée au pape

par l'article V du décret et à laquelle le concile mettait une si

grande importance, l'évêque de Nantes put aisément persuader à

l'empereur que le premier projet qui avait été si violemment repoussé

par lui, n'était en réalité qu'une forme, à l'aide de laquelle on

demandait au pape s'il reconnaissait bien là son propre ouvrage. Il

n'y avait aucun inconvénient, ajouta-t-il, à accorder cette petite

satisfaction au concile, auquel il se chargeait de faire entendre que

les sévérités impériales envers quelques-uns de ses membres ne

provenaient pas de ce qu'ils avaient voulu insérer cet article dans le

décret, mais bien des dispositions hostiles qu'ils avaient manifestées

contre le gouvernement.

Quelques jours plus tard, le 19 août, quatre-vingt-cinq évêques, parmi

lesquels, cette fois, se trouvaient les neuf non institués, signèrent

en commun une lettre au pape, dans laquelle ils lui demandaient de

confirmer le décret. Puis on nomma neuf députés pour le lui porter à

Savone. Ces députés étaient les archevêques de Malines[73], de Pavie

et de Tours; les évêques d'Évreux, de Nantes, de Trêves, de

Plaisance[74], de Faenza et de Feltre, et pour que le pape ne pût pas

se plaindre qu'il était privé de son conseil, on lui envoya aussi cinq

cardinaux: MM. Doria[75], Dugnani[76], Roverella, de Bayanne[77] et

Ruffo[78], du concours desquels j'ai tout lieu de croire qu'on s'était

secrètement assuré. Enfin, on fit partir en même temps le _cameriere

secreto_ du pape, Bertazzoli, et son aumônier.

[73] M. de Pradt.

[74] Étienne-André Fallot de Beaumont, né en 1750, entra dans les

ordres et devint évêque de Vaison (comtat Venaissin). Il protesta

contre la réunion du comtat à la France, fut privé de son siège à

ce moment, et se réfugia à Rome. En 1801, il fut nommé évêque de

Gand, puis évêque de Plaisance (1807) et archevêque de Bourges

(1813). Mais il ne reçut pas de bulle d'institution pour ce nouveau

siège, et dut l'abandonner en 1814. Il vécut dès lors dans la

retraite jusqu'à sa mort.

[75] Giovanni Pamphili Doria, issu de la vieille famille gênoise de

ce nom. Né en 1751, il fut archevêque à vingt ans, puis nonce à

Paris, cardinal et secrétaire d'État (1797). Il devint ensuite

camerlingue de la cour pontificale.

[76] Antoine Dugnani, né en 1748, entra dans les ordres et devint,

en 1785, archevêque _in partibus_ de Rhodes. Il était nonce à Paris

en 1789. De retour à Rome en 1792, il fut créé cardinal, et en

1800, contribua activement à l'élection de Pie VII. Son attachement

pour ce pontife le fit exiler à Milan en 1808. Il fut conduit en

France l'année suivante. Il revint à Rome en 1814, fut nommé évêque

de Porto et de Santa-Ruffina, et mourut en 1818.

[77] Alphonse-Hubert de Lallier, duc de Bayanne, né à Valence, en

1739, fut d'abord auditeur de rote près la cour de Rome. Il fut

créé cardinal en 1802. Il revint en France sous l'empire, joua un

rôle assez actif dans les négociations entre le pape et l'empereur,

et fut nommé sénateur en 1813. Il devint pair de France sous la

Restauration et mourut en 1818.

[78] Fabrice-Denis Ruffo, né en 1744, à Naples. Destiné à l'état

ecclésiastique, il ne fut, néanmoins, jamais que diacre. Pie VI le

nomma assesseur général et trésorier de la chambre pontificale. De

retour à Naples, il fut nommé par le roi Ferdinand intendant du

palais et devint son conseiller le plus écouté. Il fut créé

cardinal en 1794. En 1798, il suivit le roi en Sicile, fut nommé

par lui vicaire général avec des pouvoirs illimités. Il souleva les

Calabres, et rétablit partout l'autorité royale. En 1805, Ruffo

revint à Rome, puis alla en France en 1809; il ne put retourner en

Italie qu'en 1814. En 1821, il fut nommé membre du conseil royal

par le roi des Deux-Siciles et mourut en 1827.

Ils arrivèrent à Savone vers la fin du mois d'août. Le pape ne les

reçut que le 5 septembre. On dit qu'il ne les accueillit pas avec

autant de bienveillance que la première députation. Il ignorait ce qui

s'était passé au concile; d'ailleurs il ne prononçait jamais ce

nom-là, auquel il substituait toujours celui d'_assemblée_; ce qui

prouve combien il eût été facile dès la première députation, de

terminer avec le pape sur le point essentiel, celui qui était relatif

à l'institution des évêques, sans recourir à un concile dont le

Saint-Père ne se souciait nullement. Mais c'est ce que Napoléon ne sut

pas faire, et ce que personne n'eut l'habileté de lui persuader. Le

mal devint irrémédiable, parce que l'approbation du décret que l'on

obtint du pape, et qui devait mettre fin à cette grande affaire,

n'aboutit à rien par suite de l'humeur indomptable de Napoléon, qui,

près de tout conclure, chercha à tout brouiller et n'en trouva que

trop les moyens.

Après quelques explications fort douces entre la députation envoyée à

Savone et le pape, explications qui ne portaient sur aucune véritable

difficulté opposée par lui, le Saint-Père accéda de bonne grâce aux

cinq articles du décret. Il les inséra littéralement dans un bref, en

date du 20 septembre 1811, qu'il adressait aux évêques avec des

expressions pleines de tendresse paternelle, et sans le moindre retour

sur lui-même. Il rappelle dans le préambule, avec une reconnaissance

touchante, que Dieu a permis qu'avec l'agrément de son bien cher fils,

Napoléon Ier empereur des Français et roi d'Italie (ces deux titres y

sont mentionnés), quatre évêques vinssent le visiter et le prier de

pourvoir aux Églises de France et d'Italie. Il parle de l'affection

avec laquelle il les a reçus, et avec une véritable joie, de la

manière dont ils ont reporté ses vues et ses intentions. Il annonce

que d'après une nouvelle autorisation de son très cher fils Napoléon

Ier... cinq cardinaux et l'archevêque son aumônier sont revenus auprès

de lui, et que huit députés (car il en était mort un en route[79]) en

l'informant qu'une _assemblée_ générale du clergé a été tenue à Paris

le 5 août, lui ont remis une lettre qui relatait ce qui s'était passé

dans cette assemblée, et qui était signée par un grand nombre de

cardinaux, archevêques et évêques, et qu'enfin on le suppliait, en

termes convenables, d'approuver de nouveau cinq articles qu'il avait

_précédemment approuvés_.

[79] L'évêque de Feltre.

Le pape après avoir entendu les cinq cardinaux et son camérier

l'archevêque d'Edesse, confirma tous les actes qu'on lui présenta. Il

ajouta seulement dans le bref qu'il voulait que le métropolitain ou

l'évêque le plus ancien, quand ils auraient à procéder à

l'institution, fissent les informations d'usage, qu'ils exigeassent la

profession de foi, qu'ils instituassent au nom du Souverain Pontife,

et qu'ils lui transmissent les actes authentiques constatant que ces

formalités avaient été fidèlement accomplies. Cette addition était une

clause toute simple; elle était une conséquence même de l'adoption des

articles, et il ne paraît pas que l'empereur lui-même s'en soit

formalisé lorsqu'il la lut.

Mais il n'en fut plus de même lorsqu'il prit connaissance des pièces

qui contenaient les félicitations et les éloges que le Saint-Père

adressait aux évêques pour leur conduite et leurs sentiments. A la

lecture d'une phrase qui témoignait que les évêques avaient montré,

comme il convenait, envers lui et envers _l'Église romaine qui est la

mère et la maîtresse de toutes les autres Églises, une véritable

obédience_ «aliarum omnium matri et magistri veram obedientiam»,

Napoléon n'y tint plus. Les mots _maîtresse_ et _obédience_ excitèrent

tantôt son rire, tantôt sa fureur, et il résolut de renvoyer le bref

avec mépris en exigeant une autre rédaction. Divers bruits circulèrent

à Paris sur ses dispositions variables et chaque jour plus hostiles

contre le Saint-Père. Enfin, sans aucun acte public, sans même qu'il

parût rien à ce sujet dans le _Moniteur_ (autant qu'il m'en souvient),

il se répandit au bout de quelque temps que les négociations avec le

pape étaient rompues. On ne réunit pas les évêques du concile pour

leur en faire part, mais on les renvoya dans leurs diocèses, sans leur

apprendre autre chose si ce n'est que tout était rompu avec le pape et

par sa faute.

Cependant le bref était rendu; Napoléon, peu accoutumé au langage de

la cour de Rome, pouvait y blâmer quelques expressions et même en

provoquer le changement; mais en dépit de lui, de ses violences, de

ses fureurs, les concessions demandées au pape et tant désirées

pendant trois ans avaient été accordées. Le bref avait même reçu un

commencement d'exécution à Savone, car le pape avait sans difficulté

donné l'institution à quatre évêques nommés par l'empereur, et le nom

de l'empereur se trouvait dans les bulles comme auparavant, ce qui

était bien clairement révoquer la bulle d'excommunication. Enfin le

pape acceptait ce qu'on avait été bien loin d'oser espérer, la clause

additionnelle au concordat; son bref n'était que cela, et l'empereur

pouvait donc désormais, quand il le voudrait, appliquer cette clause,

par un décret ou par un sénatus-consulte, sans avoir besoin de

recourir au pape. Pourquoi préféra-t-il renvoyer le bref, rejeter tout

ce qu'il avait d'utile à son point de vue, à cause de quelques

expressions qui étaient en dehors de la partie principale du bref, et

contre lesquelles, en l'acceptant, il pouvait faire toutes les

réserves qu'il aurait voulu?--Je l'ignore: il était capable de toutes

les inconséquences.

L'évêque de Nantes, s'il eût été à Paris, aurait pu, je pense, le

réconcilier avec les mots de _mère_ et _maîtresse_ de toutes les

Églises, et avec celui d'_obédience_, en les lui montrant plusieurs

fois répétés dans le fameux discours de Bossuet, prononcé à

l'ouverture de l'assemblée du clergé de 1682; il eût pu ajouter que

ces expressions sont conciliables avec les libertés de l'Église

gallicane, puisqu'elles signifient seulement que le pape a le droit de

parler, comme chef, à toutes les Églises catholiques, ce que reconnaît

l'Église de France comme les autres. Mais l'évêque de Nantes était à

Savone avec les autres députés, où ils devaient tous attendre de

nouveaux ordres.

L'empereur renvoya le bref; le pape le reprit avec douleur et dut le

regarder comme non avenu. Cependant avec la douce condescendance qu'on

lui connaissait, il était sûrement prêt, quand on le voudrait, à le

maintenir, puisqu'il ne l'avait pas donné conditionnellement, et que

surtout il n'avait rien demandé pour lui-même.

En lisant les instructions remises par Napoléon aux évêques députés,

avant leur départ pour Savone, on voit clairement, que ce n'est pas à

cause de quelques expressions répandues dans le texte du bref, et qui

n'en formaient point la substance, que l'empereur rejeta le bref tout

entier, et que c'est surtout, parce que le pape y parlait en son

propre nom. (Comme s'il pouvait faire autrement!)

Ces instructions, au reste, n'étaient pas de nature à rien concilier:

elles étaient d'une dureté révoltante, et dévoilaient à chaque mot le

désir évident de rompre la négociation. Ainsi les évêques députés

avaient ordre de dire au pape que l'empereur les avait chargés de lui

déclarer que les concordats avaient cessé d'être lois de l'empire et

du royaume d'Italie, et que le pape l'avait autorisé à prendre cette

mesure en violant lui-même depuis plusieurs années quelques

dispositions de ces traités; qu'en conséquence la France et l'Italie

allaient rentrer dans le droit commun. Les évêques étaient chargés en

outre, de lui demander son approbation _pure et simple_ au décret, et

ils devaient exiger que celui-ci embrassât non seulement la France et

l'Italie, mais encore la Hollande, Hambourg, Munster, le grand-duché

de Berg, l'Illyrie, enfin tous les pays réunis ou qui seraient réunis

par la suite à l'empire français. Ils devaient refuser cette

approbation, si le pape la faisait dépendre d'une _modification_,

_restriction_ ou _réserve quelconque_ excepté pour l'évêché de Rome.

Ils devaient lui dire, surtout, que l'empereur _n'accepterait aucune

constitution ni bulle d'où il résulterait que le pape refaisait en son

nom ce qu'avait fait le concile_. Enfin, ils ne devaient lui parler

que la menace à la bouche.

Il est probable que Napoléon, ne trouvant pas dans le bref,

l'exécution littérale de ses instructions, le renvoya aux députés,

pour que le pape eût à se conformer à celles-ci; qu'ils le lui

proposèrent, non avec menace, sans doute, mais avec des formes

respectueuses et suppliantes, en lui apprenant la manière dont le bref

avait été reçu; et que le Saint-Père voyant bien qu'il n'y avait

aucune possibilité de satisfaire l'empereur par les seuls moyens à sa

disposition, refusa à son tour ce qu'on voulait si durement et si

arbitrairement exiger de lui.

J'oubliais de dire qu'on avait remarqué dans le bref que le nom de

concile n'était pas employé, mais seulement celui d'assemblée des

évêques. Cela devait être plus qu'indifférent à Napoléon; les évêques

seuls auraient pu en être blessés, et ils étaient loin de s'en

plaindre. L'empereur, qui avait traité ce concile si légèrement, qui

l'avait dissous avec tant de mépris, qui s'était repenti, chaque fois

qu'on lui en parlait, de l'avoir convoqué, devait être fort peu jaloux

de relever son titre, lorsque, surtout, le pape lui en donnait un, si

parfaitement équivalent. Cependant, son humeur querelleuse le porta à

puiser dans cette omission du mot de concile un nouveau sujet

d'attaque contre le Saint-Père, qu'il répétait souvent dans les

conversations, quoique ce ne fût pas là, assurément, le principal

motif de son refus et de sa colère.

Les évêques, qui étaient à Savone, y restèrent longtemps encore malgré

eux. Ils ne revinrent à Paris qu'au commencement du printemps de 1812.

L'empereur voulait, disait-il, les punir de leur maladresse. On ne

réunit pas même les membres du concile à Paris, pour leur faire part

de ce qui s'était passé à Savone; on leur avait fait dire le 2 octobre

1811, par le _ministre de la police_, qu'ils eussent à rentrer dans

leurs diocèses, et ils y retournèrent. On ne publia rien sur la

négociation, pas plus que sur le concile, pas plus que sur le bref.

Chacun tira de cet imbroglio ce qu'il voulut; et l'on pensa à autre

chose.

Les rigueurs continuèrent à Savone, dans le traitement qu'on y faisait

subir au Saint-Père pendant l'hiver de 1811 à 1812 et le printemps

suivant. A cette époque, il paraît qu'on eut quelque crainte, à

l'apparition d'une escadre anglaise, qu'elle pourrait enlever le pape;

et l'empereur donna l'ordre de le transférer à Fontainebleau. Il

partit le 10 juin de Savone, et on fit voyager jour et nuit ce

malheureux vieillard. Il tomba assez sérieusement malade à l'hospice

du Mont-Cenis; mais on ne le força pas moins à continuer le voyage. On

l'avait obligé à se revêtir d'habits qui ne pussent pas le faire

reconnaître sur la route qu'il parcourait. On avait eu grand soin

aussi de dérober sa marche au public et l'on garda même un secret si

profond, qu'en arrivant le 19 juin à Fontainebleau, le concierge qui

n'avait pas été prévenu de son arrivée et qui n'avait rien préparé,

dut le recevoir dans son propre logement. Le Saint-Père fut assez

longtemps avant de pouvoir se remettre des fatigues de ce pénible

voyage, et des rigueurs, au moins inutiles, dont on l'avait accablé.

Les cardinaux non disgraciés par Napoléon, qui étaient à Paris, de

plus l'archevêque de Tours, l'évêque de Nantes, celui d'Évreux, celui

de Trêves, eurent ordre d'aller voir le pape. On dit qu'il exprima le

désir que le cardinal Maury fût un peu plus sobre de ses visites. On

répandit le bruit que le pape serait amené à Paris, et on fit de

grands préparatifs pour le recevoir au palais archiépiscopal, où

toutefois il ne vint jamais.

La campagne de Russie, marquée par tant de désastres, touchait à son

terme. L'empereur, de retour à Paris le 18 décembre 1812, se

nourrissait toujours de chimériques espérances et méditait sans doute

encore de gigantesques projets. Avant de s'y livrer, il voulut

reprendre les affaires de l'Église, soit qu'il se repentît de ne les

avoir pas finies à Savone, soit qu'il eût la fantaisie de vouloir

prouver qu'il en ferait plus en deux heures de tête-à-tête avec le

pape, que n'en avaient fait le concile, ses commissions et ses plus

habiles négociateurs. Cependant il avait pris d'avance des mesures qui

devaient faciliter sa négociation personnelle. Le Saint-Père était

entouré depuis plusieurs mois de cardinaux et de prélats, qui, soit

par conviction, soit par soumission à l'empereur, dépeignaient

l'Église comme parvenue à un état d'anarchie qui mettait son existence

en péril. Ils répétaient sans cesse au pape que s'il ne se rapprochait

pas de l'empereur pour s'aider de sa puissance et arrêter le mal, le

schisme devenait inévitable. Enfin le pontife, accablé par l'âge, par

les infirmités et par les inquiétudes et les soucis dont on agitait

son esprit, se trouvait bien préparé pour la scène que Napoléon avait

projeté de jouer et qui devait lui assurer ce qu'il croyait être un

succès.

Le 19 janvier 1813, l'empereur accompagné de l'impératrice

Marie-Louise, entra inopinément dans l'appartement du Saint-Père, se

précipita vers lui, et l'embrassa avec effusion. Pie VII, surpris et

touché, se laissa entraîner, après quelques explications, à donner son

approbation aux propositions qu'on lui imposa, plutôt qu'on ne les lui

soumit. Elles furent rédigées en onze articles qui n'étaient pas

encore un concordat, mais qui devaient servir de bases à un acte

nouveau. Le 24 janvier l'empereur et le pape apposèrent leur signature

sur cette pièce étrange, à laquelle manquaient les formes

diplomatiques d'usage, puisque c'étaient les deux souverains qui

avaient directement traité ensemble.

Il était dit dans ces articles: que le pape exercerait le pontificat

en France et en Italie;--que ses ambassadeurs et ceux accrédités près

de lui jouiraient de tous les privilèges diplomatiques:--que ses

domaines qui n'étaient pas aliénés seraient exempts d'impôts, et que

ceux qui l'étaient seraient remplacés jusqu'à la somme de deux

millions de revenu;--que le pape nommerait, soit en France, soit en

Italie, à des évêchés qui seraient ultérieurement désignés;--que les

évêchés _suburbains_ seraient rétablis et à la nomination du pape, et

que les biens non vendus de ces évêchés seraient restitués;--que le

pape pourrait donner des évêchés _in partibus_ aux évêques romains

absents de leur diocèse par l'effet des circonstances, et qu'il leur

serait fait une pension égale à leur ancien revenu, en attendant

qu'ils soient replacés dans des sièges vacants;--que l'empereur et le

pape se concerteraient en temps opportun sur la réduction à faire,

s'il y avait lieu, aux évêchés de la Toscane et du pays de Gênes,

ainsi que pour les évêques à établir en Hollande et dans les

départements hanséatiques;--que la propagande, la pénitencerie et les

archives seraient établies dans le lieu de séjour du Saint-Père; enfin

que Sa Majesté Impériale rendait ses bonnes grâces aux cardinaux,

évêques, prêtres, laïques, qui avaient encouru son déplaisir, par

suite des événements actuels.--L'article principal, consenti par le

Saint-Père à Savone, y figurait naturellement aussi, et il était

rédigé dans les termes suivants: _Dans les six mois qui suivront la

notification d'usage de la nomination par l'empereur aux archevêchés

et évêchés de l'empire et du royaume d'Italie, le pape donnera

l'institution canonique conformément aux concordats et en vertu du

présent indult. L'information préalable sera faite par le

métropolitain. Les six mois expirés sans que le pape ait accordé

l'institution, le métropolitain, et, à son défaut ou s'il s'agit du

métropolitain, l'évêque le plus ancien de la province procédera à

l'institution de l'évêque nommé, de manière qu'un siège ne soit

jamais vacant plus d'une année._--Tel était l'article 4.

Par un dernier article, le Saint-Père déclarait qu'il avait été porté

aux dispositions ci-dessus par considération de l'état actuel de

l'Église et dans la confiance que lui a inspirée Sa Majesté, qu'elle

accordera sa puissante protection aux besoins si nombreux qu'a la

religion dans le temps actuel.

La nouvelle de la signature de ce traité répandit une grande joie dans

le public. Mais il paraît que celle du pape fut de courte durée. Les

sacrifices qu'il avait été amené à faire étaient à peine consommés,

qu'il en ressentit une amère douleur; elle ne put que s'accroître, à

mesure que les cardinaux exilés et emprisonnés, Consalvi, Pacca, di

Pietro, etc., en obtenant leur liberté, reçurent aussi l'autorisation

de se rendre à Fontainebleau. Ce qui se passa alors entre le

Saint-Père et ces cardinaux, je n'ai pas la prétention de le savoir;

mais il faut que Napoléon ait été averti par quelques symptômes de ce

qui allait arriver: car, malgré l'engagement qu'il avait pris avec le

pape de ne regarder les onze articles que comme des préliminaires qui

ne seraient pas publiés[80], il se décida néanmoins à en faire l'objet

d'un message que l'archichancelier fut chargé de porter au Sénat.

[80] Le préambule de ce concordat porte en effet:

«Sa Majesté l'empereur et roi et Sa Sainteté, voulant mettre un terme

aux différends qui se sont élevés entre eux et pourvoir aux

difficultés survenues sur plusieurs affaires de l'Église sont convenus

des articles suivants, _comme pouvant servir de base à un arrangement

définitif_.»

Cette publicité prématurée donnée à un acte que le pape regrettait si

vivement d'avoir signé dut hâter sa rétractation, qu'il adressa le 24

mars 1813 par un bref à l'empereur. J'ignore sur quels considérants le

Saint-Père a fondé cette rétractation; mais on ne peut que déplorer

la faiblesse qui dirigea sa conduite, dans cette circonstance et qui,

à si peu d'intervalle, le fit consentir à se rétracter. La meilleure

explication qu'on puisse donner à cette conduite, c'est que, par suite

d'un affaiblissement physique et moral, son esprit a plié devant les

exigences de Napoléon, et n'a retrouvé ses forces que quand il s'est

senti entouré de ses fidèles conseillers. On peut regretter, mais qui

se croira en droit de blâmer?

Cette fois, l'empereur, quoique très irrité de la rétractation, crut

qu'il était de son intérêt de ne pas faire d'éclat, et prit le parti

de n'en tenir en apparence aucun compte. Il fit publier deux décrets:

un du 13 février et l'autre du 25 mars 1813. Par le premier, le

nouveau concordat du 25 janvier était proclamé loi d'État; par le

second, il le déclarait obligatoire pour les archevêques, évêques et

chapitres, et ordonnait, en conséquence de l'article IV de ce

concordat, aux métropolitains, de donner l'institution aux évêques

nommés, et, en cas de refus, ordonnait qu'ils seraient traduits devant

les tribunaux.

On restreignit de nouveau la liberté qui avait été momentanément

accordée au Saint-Père, et le cardinal di Pietro retourna à l'exil.

Puis Napoléon partit bientôt après pour cette campagne de 1813 en

Allemagne, prélude de celle qui devait amener sa chute.

Les décrets lancés _ab irato_ ne furent pas exécutés, et pendant les

diverses fluctuations de la campagne de 1813, le gouvernement impérial

tenta plusieurs fois de renouer avec le pape des négociations qui

n'aboutirent à rien. Les choses traînèrent ainsi en longueur, et l'on

ne prévoyait aucune issue, lorsque, le 23 janvier 1814, on apprit tout

à coup que le pape avait quitté ce jour-là même Fontainebleau et

retournait à Rome.

Napoléon était alors vivement pressé par les troupes alliées qui

avaient pénétré en France; mais, comme il comptait bien en triompher,

on ne comprit pas le motif d'une résolution si inattendue, si

précipitée. Elle s'explique cependant. Murat, qui avait abandonné la

fortune de l'empereur, et qui, comme nous l'avons déjà dit, avait

traité avec la coalition, occupait alors les États de l'Église, et il

est évident que Napoléon, dans son indignation contre Murat, préféra

laisser rentrer le pape dans ses États, à les voir dans les mains de

son beau-frère.

Pendant que Pie VII était en route et que l'empereur combattait en

Champagne, un décret du 10 mars 1814 annonça que le pape reprendrait

possession de la partie de ses États dont on avait formé les

départements de _Rome_ et de _Trasimène_. Le lion, quoique vaincu, ne

voulait pas encore lâcher toute la proie qu'il espérait bien

reprendre.

Le voyage du Saint-Père ne se faisait pas sans entraves et sans

difficultés, tellement que le gouvernement provisoire, que j'avais

l'honneur de présider, se vit obligé de donner des ordres, le 2 avril

1814, pour qu'on mît fin à toutes ces entraves, et qu'on rendît sur la

route au Souverain Pontife les honneurs qui lui étaient dus.

Il faut dire que le vice-roi d'Italie, Eugène, accueillit le pape avec

respect, et que Murat lui-même n'osa pas s'opposer à ce qu'il reprît

possession de ses États, quoiqu'il les occupât lui-même avec ses

troupes.

Le pape arriva le 30 avril à Césène, le 12 mai à Ancône, et fit son

entrée solennelle à Rome le 24 mai 1814.

En m'étendant aussi longuement que je viens de le faire sur les

négociations entre l'empereur et le pape, j'avais un double but: je

voulais montrer jusqu'où la passion pouvait entraîner Napoléon quand

il rencontrait devant lui les résistances mêmes du bon droit, et

prouver que, dans la question traitée ici, il eut également tort dans

le fond et dans la forme; c'est ce qu'il me sera facile, je crois, de

démontrer. Je n'ai plus rien à ajouter, ce me semble, pour constater

combien a été odieuse toute la conduite suivie par lui envers le pape,

depuis l'année 1806; les faits que je viens d'exposer avec

impartialité et avec autant de sang-froid qu'il m'a été possible d'en

mettre en rapportant d'aussi indignes persécutions, ces faits parlent

d'eux-mêmes; je risquerais d'en affaiblir l'impression en insistant.

Mais je tiens encore plus, peut-être, à faire ressortir les fautes

énormes, au point de vue de la politique générale, qui ont été

commises par l'empereur dans ses relations avec la cour de Rome.

Lorsque, en 1801, Napoléon rétablit le culte en France, il avait fait

non seulement un acte de justice, mais aussi de grande habileté: car

il avait immédiatement rallié à lui, par ce seul fait, les sympathies

des catholiques du monde entier; et, par le concordat avec Pie VII, il

avait raffermi sur une base solide la puissance catholique un moment

ébranlée par la Révolution française, et dont tout gouvernement sensé

en France doit aider le développement, ne fût-ce que pour l'opposer

aux envahissements du protestantisme et de l'Église grecque. Or,

quelles sont les forces principales du catholicisme, comme de toute

puissance, si ce n'est l'unité et l'indépendance? Et ce sont

précisément ces deux forces que Napoléon voulut saper et détruire le

jour où, poussé par l'ambition la plus insensée, il entra en lutte

avec la cour de Rome. Il s'attaqua à l'unité de l'Église catholique,

en voulant priver le pape du droit d'instituer les évêques; à son

indépendance, en arrachant au Saint-Siège son pouvoir temporel.

L'institution des évêques par le pape est le seul véritable lien qui

rattache toutes les Églises catholiques du monde à celle de Rome.

C'est elle qui maintient l'uniformité des doctrines et des règles de

l'Église, en ne laissant arriver à l'épiscopat que ceux reconnus

capables par le Souverain Pontife de les soutenir et de les défendre.

Supposez un moment ce lien rompu, vous tombez dans le schisme.

Napoléon était d'autant plus coupable à cet égard, qu'il avait été

éclairé par les erreurs de l'Assemblée constituante. Je ne crains pas

de reconnaître ici, quelque part que j'aie eue dans cette oeuvre, que

la constitution civile du clergé, décrétée par l'Assemblée

constituante, a été peut-être la plus grande faute politique de cette

Assemblée, indépendamment des crimes affreux qui en ont été la

conséquence. Il n'était pas permis, après un pareil exemple, de

retomber dans la même erreur et de recommencer contre Pie VII les

persécutions de la Convention et du Directoire contre Pie VI, qui

avaient été si sévèrement et si justement blâmées par Napoléon

lui-même. Il n'y a donc aucune excuse possible pour sa conduite dans

cette question. On m'opposerait en vain qu'il s'est rencontré des

papes turbulents qui ont abusé de l'institution des évêques et s'en

sont fait une arme contre des gouvernements même catholiques. Je

répondrai à cela que c'est exact, mais que ces gouvernements se sont

tirés de cet embarras; qu'on ferait de même si on s'y trouvait encore,

et que c'est une mauvaise politique, pour prévenir un abus possible,

de créer un danger réel. Ajoutons que Napoléon était moins justifiable

que tout autre d'agir comme il l'a fait, après avoir rencontré dans

Pie VII les facilités les plus inespérées, pour régler les affaires de

l'Église, et une mansuétude et une douceur qui ne se sont pas

démenties un seul instant, malgré les plus odieux procédés: car la

bulle d'excommunication est un incident qui n'a eu aucune portée. Et

combien faut-il que Napoléon ait été coupable dans cette occasion,

pour que lui, qui se vantait tant de créer partout des ennemis à

l'Angleterre, comme jadis Mithridate aux Romains, en soit venu à faire

du pape un allié des Anglais, et pour qu'il ait pu craindre un instant

de voir ceux-ci lui enlever sa victime à Savone?

La destruction du pouvoir temporel du pape par l'absorption des États

romains dans le _grand empire_ était, politiquement parlant, une faute

non moins grave. Il saute aux yeux que le chef d'une religion aussi

universellement répandue sur la terre que l'est la religion catholique

a besoin de la plus parfaite indépendance pour exercer impartialement

son pouvoir et son influence. Dans l'état actuel du monde, au milieu

des divisions territoriales créées par le temps et des complications

politiques résultant de la civilisation, cette indépendance ne peut

exister que si elle est garantie par une souveraineté temporelle. Il

serait aussi absurde de vouloir remonter au temps de la primitive

Église, où le pape n'était que l'évêque de Rome, parce que le

christianisme était renfermé dans l'empire romain, qu'il était insensé

à Napoléon de prétendre faire du Saint-Père un évêque français. Que

devenait alors le catholicisme dans tous les pays qui ne faisaient pas

partie de l'empire français? Que penserait la France si le pape était

entre les mains de l'Autriche ou de toute autre puissance catholique?

Le croirait-elle bien impartial, bien indépendant? Quelque illusion

que pût se faire Napoléon sur l'étendue et sur la durée de sa

puissance, dans sa personne, ou dans celle de ses successeurs, il ne

devait pas créer un précédent aussi dangereux et qui pouvait, un

jour, être fatal à la France. 1814 a prouvé que, dans ce genre, rien

n'était impossible.

Je m'arrête: j'en ai dit assez pour montrer tout le mal que

l'insatiable ambition de l'empereur préparait pour la France dans

l'avenir. Mais, me diront peut-être les révolutionnaires de l'espèce

de ceux de 1800, pourquoi, alors, avoir rétabli la religion, la

papauté? C'est Napoléon lui-même qui leur a d'avance répondu en

faisant le concordat de 1801; mais c'est le Napoléon vraiment grand,

éclairé, guidé par son beau génie, et non par les passions furieuses

qui, plus tard, l'ont étouffé.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 18 / 104 题