SIXIÈME PARTIE

1809-1813

1809-1813

En quittant une existence longtemps agitée par les illusions et le

mouvement du pouvoir, je devais songer à m'en créer une qui m'offrit

un mélange de repos, d'intérêt et d'occupations douces. La vie

intérieure seule peut remplacer toutes les chimères. Mais, à l'époque

dont je parle, cette vie intérieure, douce et calme, n'existait que

pour bien peu de gens. Napoléon ne permettait guère de s'y attacher;

il croyait que, pour être à lui, il fallait être hors de soi. Entraîné

par la rapidité des événements, par l'ambition, par l'intérêt de

chaque jour; placé dans cette atmosphère de guerre et de mouvement

politique qui planait sur l'Europe entière, chacun était empêché de

jeter un regard attentif sur sa propre situation; l'existence publique

tenait trop de place dans l'esprit, pour que l'on pût réserver une

seule pensée à l'existence privée. On se trouvait chez soi en passant,

parce qu'il faut prendre du repos quelque part; mais personne n'était

préparé à faire de sa maison son séjour habituel.

Je partageais cette condition qui explique l'indifférence que chacun

portait dans tous les actes de sa vie, et que je me reproche d'avoir

mise dans plusieurs de la mienne. C'est alors que je cherchai à marier

mon neveu, Edmond de Périgord[1]. Il était important que le choix de

la femme que je lui donnerai n'éveillât pas la susceptibilité de

Napoléon, qui ne voulait pas laisser échapper à sa jalouse influence

la destinée d'un jeune homme qui portait un des grands noms de France.

Il croyait que, quelques années auparavant, j'avais influé sur le

refus de ma nièce, la comtesse Just de Noailles[2], qu'il m'avait

demandée pour Eugène de Beauharnais, son fils d'adoption. Quelque

choix que je voulusse faire pour mon neveu, je devais donc trouver

l'empereur mal disposé. Il ne m'aurait pas permis de choisir en

France, car il réservait pour ses généraux dévoués les grands partis

qui s'y trouvaient. Je jetai les yeux au dehors.

[1] Alexandre-Edmond de Talleyrand-Périgord, né le 2 août 1787; depuis

duc de Dino, et plus tard, duc de Talleyrand-Périgord.

[2] Françoise de Talleyrand-Périgord, fille d'Archambauld Joseph,

comte puis duc de Talleyrand-Périgord, frère de l'auteur. Née en 1785,

elle épousa en 1803 Just, comte de Noailles, et plus tard duc de Poix,

qui fut chambellan de l'empereur. Elle mourut en 1863.

J'avais souvent entendu parler, en Allemagne et en Pologne, de la

duchesse de Courlande[3]. Je savais qu'elle était distinguée par la

noblesse de ses sentiments, par l'élévation de son caractère et par

les qualités les plus aimables et les plus brillantes. La plus jeune

de ses filles était à marier[4]. Ce choix ne pouvait que plaire à

Napoléon. Il ne lui enlevait point un parti pour ses généraux qui

auraient été refusés, et il devait même flatter la vanité qu'il

mettait à attirer en France de grandes familles étrangères. Cette

vanité l'avait, quelque temps auparavant, porté à faire épouser au

maréchal Berthier une princesse de Bavière. Je résolus donc de faire

demander pour mon neveu la princesse Dorothée de Courlande, et, pour

que l'empereur Napoléon ne pût pas revenir, par réflexion ou par

caprice, sur une approbation donnée, je sollicitai de la bonté de

l'empereur Alexandre, ami particulier de la duchesse de Courlande, de

demander lui-même à celle-ci la main de sa fille pour mon neveu. J'eus

le bonheur de l'obtenir, et le mariage se fit à Francfort-sur-Mein, le

22 avril 1809.

[3] Charlotte-Dorothée, comtesse de Medem, veuve de Pierre, dernier

duc de Courlande et de Semigalle, née le 3 février 1761, mariée le 6

novembre 1779, veuve le 13 janvier 1800, morte le 20 août 1821.

[4] Dorothée, princesse de Courlande, née le 21 août 1793, morte en

1862.

En me déterminant à ne plus prendre part à rien de ce que faisait

l'empereur Napoléon, je restais toutefois assez au courant des

affaires, pour pouvoir bien juger la situation générale, calculer

quelle devait être l'époque et la véritable nature de la catastrophe

qui paraissait inévitable, et chercher les moyens de conjurer pour la

France les maux qu'elle devait produire. Tous mes antécédents, toutes

mes anciennes relations avec les hommes influents des différentes

cours, m'assuraient des facilités pour être instruit de tout ce qui se

passait. Mais je devais en même temps donner à ma manière de vivre un

air d'indifférence et d'inaction qui n'offrit pas la moindre prise aux

soupçons continuels de Napoléon. J'eus la preuve que c'était déjà

s'exposer que de ne le plus servir; car à différentes reprises il me

montra une grande animosité, et me fit plusieurs fois publiquement

des scènes violentes. Elles ne me déplaisaient pas, car la crainte

n'est jamais entrée dans mon âme; et je pourrais presque dire que la

haine qu'il manifestait contre moi lui était plus nuisible qu'à

moi-même. Si ce n'était pas anticiper sur l'ordre des temps, je dirais

que cette haine me maintint dans mon indépendance, et me décida à

refuser le portefeuille des affaires étrangères qu'il me fit, plus

tard, offrir avec insistance. Mais à l'époque où cette offre me fut

faite, je regardais déjà son beau rôle comme fini, car il ne semblait

plus s'appliquer qu'à détruire lui-même tout le bien qu'il avait fait.

Il n'y avait plus pour lui de transaction possible avec les intérêts

de l'Europe. Il avait outragé en même temps les rois et les peuples.

Quelque besoin que l'on eût en France de se faire illusion, on était

forcé de reconnaître, dans le blocus continental, dans l'irritation

naturelle, quoique dissimulée, des cabinets étrangers profondément

blessés, dans les souffrances de l'industrie garrottée par le système

prohibitif; on était forcé de reconnaître, dis-je, l'impossibilité de

voir durer un état de choses qui n'offrait aucune garantie de

tranquillité pour l'avenir. Chaque triomphe, celui de Wagram même,

n'était qu'un obstacle de plus à l'affermissement de l'empereur, et la

main d'une archiduchesse qu'il obtint peu après, ne fut qu'un

sacrifice fait par l'Autriche aux nécessités du moment. Napoléon eut

beau chercher à présenter son divorce comme un devoir qu'il

remplissait uniquement pour assurer la stabilité de l'empire, personne

ne s'y trompa, et l'on vit bien que c'était une satisfaction de vanité

de plus, qu'il avait demandée à son mariage avec l'archiduchesse.

Les détails sur le conseil où l'empereur mit en délibération le choix

de la nouvelle impératrice ne sont pas sans un certain intérêt

historique; je veux leur donner place ici. Depuis longtemps Napoléon

faisait circuler à sa cour et dans le public que l'impératrice

Joséphine ne pouvait plus avoir d'enfants, et que Joseph Bonaparte,

son frère, qui n'avait ni gloire ni esprit, était incapable de lui

succéder. Cela se mandait au dehors, et du dehors cela revenait en

France. Fouché avait soin de faire répandre ces bruits par sa police;

le duc de Bassano endoctrinait dans le même sens les hommes de

lettres; Berthier se chargeait des militaires; on a vu qu'à l'entrevue

d'Erfurt, Napoléon lui-même avait voulu s'en ouvrir à l'empereur

Alexandre. Enfin tout était prêt, lorsqu'au mois de janvier 1810,

l'empereur convoqua un conseil extraordinaire, composé des grands

dignitaires, des ministres, du grand maître de l'instruction publique

et de deux ou trois autres grands personnages dans l'ordre civil. Le

nombre et la qualité des personnes qui faisaient partie de ce conseil,

le silence gardé sur l'objet de sa convocation, le silence encore

pendant quelques minutes dans la salle même de la réunion, tout

annonçait l'importance de ce qui allait se passer.

L'empereur, avec un certain embarras et une émotion qui me parut

sincère, parla à peu près en ces termes: «Je n'ai pas renoncé sans

regret, assurément, à l'union qui répandait tant de douceur sur ma vie

intérieure. Si, pour satisfaire aux espérances que l'empire attache

aux nouveaux liens que je dois contracter, je pouvais ne consulter que

mon sentiment personnel, c'est au milieu des jeunes élèves de la

Légion d'honneur, parmi les filles des braves de la France, que

j'irais choisir une compagne, et je donnerais pour impératrice aux

Français celle que ses qualités et ses vertus rendraient la plus

digne du trône. Mais il faut céder aux moeurs de son siècle, aux usages

des autres États, et surtout aux convenances dont la politique a fait

des devoirs. Des souverains ont désiré l'alliance de mes proches, et

je crois qu'il n'en est maintenant aucun à qui je ne puisse offrir

avec confiance mon alliance personnelle. Trois familles régnantes

pourraient donner une impératrice à la France: celles d'Autriche, de

Russie et de Saxe. Je vous ai réunis pour examiner avec vous quelle

est celle de ces trois alliances à laquelle, dans l'intérêt de

l'empire, la préférence peut être due.»

Ce discours fut suivi d'un long silence que l'empereur rompit par ces

mots: «Monsieur l'archichancelier, quelle est votre opinion?»

Cambacérès, qui me parut avoir préparé ce qu'il allait dire, avait

retrouvé dans ses souvenirs de membre du comité de Salut public, que

l'Autriche était et serait toujours notre ennemie. Après avoir

longuement développé cette idée qu'il appuya sur beaucoup de faits et

de précédents, il finit par exprimer le voeu que l'empereur épousât une

grande duchesse de Russie.

Lebrun[5], mettant de côté la politique, employa bourgeoisement tous

les motifs tirés des moeurs, de l'éducation et de la simplicité pour

donner la préférence à la cour de Saxe, et vota pour cette

alliance.--Murat et Fouché crurent les intérêts révolutionnaires plus

en sûreté par une alliance russe; il paraît que tous deux se

trouvaient plus à leur aise avec les descendants des czars qu'avec

ceux de Rodolphe de Habsbourg.

[5] Charles Lebrun, né en 1739, fut en 1768 payeur des rentes et

inspecteur général du domaine royal; il était l'ami et le

collaborateur dévoué du chancelier Maupeou. Il fut destitué en 1774.

Député du tiers aux états généraux, puis administrateur du département

de Seine-et-Oise, il fut arrêté en 1794 et ne fut relâché qu'après le

9 thermidor. Il fut nommé député au conseil des Anciens en 1796. Après

le 18 brumaire il devint troisième consul, architrésorier en 1804,

prince et duc de Plaisance en 1808, lieutenant de l'empereur en

Hollande en 1810. En 1814, il fut nommé commissaire royal à Caen et

pair de France. Sous les Cent-jours, il accepta également la pairie

impériale et les fonctions de grand maître de l'Université. Il mourut

en 1824.

Mon tour vint; j'étais là sur mon terrain; je m'en tirai passablement

bien. Je pus soutenir par d'excellentes raisons qu'une alliance

autrichienne serait préférable pour la France. Mon motif secret était

que la conservation de l'Autriche dépendait du parti que l'empereur

allait prendre. Mais ce n'était pas là ce qu'il fallait dire. Après

avoir brièvement exposé les avantages et les inconvénients d'un

mariage russe et d'un mariage autrichien, je me prononçai pour ce

dernier. Je m'adressai à l'empereur, et comme Français, en lui

demandant qu'une princesse autrichienne apparût au milieu de nous pour

absoudre la France aux yeux de l'Europe et à ses propres yeux d'un

crime qui n'était pas le sien et qui appartenait tout entier à une

faction. Le mot de réconciliation européenne que j'employai plusieurs

fois, plaisait à plusieurs membres du conseil, qui en avaient assez de

la guerre. Malgré quelques objections que me fit l'empereur, je vis

bien que mon avis lui convenait. M. Mollien[6] parla après moi, et

soutint la même opinion avec l'esprit juste et fin qui le distinguait.

[6] Le comte Mollien, né à Rouen en 1758, était premier commis au

contrôle général en 1789. Il fut arrêté en 1794 comme complice des

fermiers généraux, mais fut sauvé par le 9 thermidor. Au 18

brumaire; il devint directeur de la caisse d'amortissement,

conseiller d'État en 1804, ministre du trésor en 1806; il resta à

ce poste jusqu'en 1814, et y revint durant les Cent-jours. Il fut

nommé pair de France en 1819. Il mourut en 1850.

L'empereur, après avoir entendu tout le monde, remercia le conseil,

dit que la séance était levée et se retira. Le soir même il envoya un

courrier à Vienne, et au bout de peu de jours, l'ambassadeur de France

manda que l'empereur François accordait la main de sa fille,

l'archiduchesse Marie-Louise, à l'empereur Napoléon.

Pour rattacher à cette union la gloire d'une conquête faite par son

armée, Napoléon envoya le _prince de Wagram_ (Berthier) épouser

l'archiduchesse par procuration, et donna à la maréchale Lannes,

duchesse de Montebello (son mari avait été tué à Wagram[7]) la place

de dame d'honneur. Comme il ne faut rien omettre des bizarreries de

cette époque, je dois faire remarquer qu'au moment où le canon

annonçait à Paris les fiançailles faites à Vienne, les lettres de

l'ambassadeur de France apprenaient que le dernier traité avec

l'Autriche était fidèlement exécuté, et que le canon faisait sauter

les fortifications de la ville de Vienne. Cette observation montre

avec quelle rigoureuse exigence l'empereur Napoléon traitait son

nouveau beau-père, et prouve bien que la paix n'était alors pour lui

qu'une trêve employée à préparer de nouvelles conquêtes. Aussi tous

les peuples étaient en souffrance; tous les souverains restaient

inquiets et troublés. Partout Napoléon faisait naître des haines et

inventait des difficultés, qui, à la longue, devaient devenir

insurmontables. Et comme si l'Europe ne lui en fournissait pas assez,

il s'en créait de nouvelles, en autorisant les ambitions de sa propre

famille. La funeste parole qu'il avait proférée un jour, qu'avant sa

mort, sa dynastie serait la plus ancienne de l'Europe, lui faisait

distribuer à ses frères et aux époux de ses soeurs les trônes et les

principautés que la victoire et la perfidie mettaient dans ses mains.

C'est ainsi qu'il disposa de Naples, de la Westphalie, de la Hollande,

de l'Espagne, de Lucques, de la Suède même, puisque c'était le désir

de lui plaire qui avait fait élire Bernadotte prince royal de Suède.

[7] Le maréchal Linnes fut tué à Essling, et non à Wagram.

Une vanité puérile le poussa dans cette voie qui offrait tant de

dangers. Car, ou ces souverains de nouvelle création restaient dans sa

grande politique et en devenaient les satellites, et, alors, il leur

était impossible de prendre racine dans le pays qui leur était confié;

ou ils devaient leur échapper plus vite que Philippe V n'avait échappé

à Louis XIV. La divergence inévitable de peuple à peuple altère

bientôt les liens de famille des souverains. Aussi, chacune de ces

nouvelles créations devint-elle un principe de dissolution dans la

fortune de Napoléon. On le retrouve partout dans les dernières années

de son règne. Quand Napoléon donnait une couronne, il voulait que le

nouveau roi restât lié au système de cette domination universelle, de

ce _grand empire_ dont j'ai déjà parlé. Celui, au contraire, qui

montait sur le trône, n'avait pas plutôt saisi l'autorité, qu'il la

voulait sans partage et qu'il résistait avec plus ou moins d'audace à

la main qui cherchait à l'assujettir. Chacun de ces princes improvisés

se croyait placé au niveau des plus anciens souverains de l'Europe,

par le seul fait d'un décret et d'une entrée solennelle dans sa

capitale occupée par un corps d'armée français. Le respect humain qui

lui commandait de se montrer indépendant en faisait un obstacle plus

dangereux aux projets de Napoléon que ne l'aurait été un ennemi

naturel. Suivons-les un instant dans leur carrière royale.

Le royaume de Naples, par lequel je commencerai, avait été conféré, ce

sont les termes d'alors, le 30 mars 1806, à Joseph Bonaparte l'aîné

des frères de l'empereur. On voulut donner à son entrée dans ce

royaume l'air d'une conquête, mais le fait est qu'il dut lire avec un

peu d'étonnement dans le _Moniteur_ le récit de la soi-disant

résistance qu'il avait éprouvée.

Au bout de quatre mois, le nouveau roi était déjà en querelle avec son

frère. Joseph ne résida que peu de temps à Naples; les circonstances

le conduisirent bientôt en Espagne. Le pouvoir, pendant son séjour à

Naples, n'avait été pour lui qu'un moyen d'amusement; et, comme s'il

eût été le quinzième de sa race, il regardait comment ses ministres se

tireraient, suivant l'expression de Louis XV, des embarras journaliers

du gouvernement. Sur le trône, il ne cherchait que les douceurs de la

vie privée et les facilités d'un libertinage que de grands noms

rendaient brillant.

A Joseph succéda Murat, que son grand-duché de Berg ne contentait

plus. Celui-ci n'eut pas plus tôt mis le pied au delà des Alpes que

son imagination lui présenta déjà l'Italie entière comme devant être à

lui, un jour. Par le traité qui lui assurait la couronne de Naples, il

s'était engagé à maintenir la constitution donnée par son prédécesseur

Joseph. Mais comme cette constitution n'était encore exécutée que dans

sa partie administrative, il laissa de côté le changement des lois

civiles et criminelles qu'il avait promis de faire, et il ne se montra

pressé que de terminer l'organisation financière du pays. Pour

faciliter les recettes, et accroître les revenus, il commença par

abolir tous les droits féodaux. Excité par son ministre Zurlo[8], il

voulut que cette opération, qu'il n'envisageait que du côté fiscal,

fût immédiatement consommée. Et la commission instituée à cet effet

prononça sur tous les litiges existant entre les seigneurs et les

communes, de manière à favoriser les seules communes; et cela se

faisait dans le temps même où Napoléon cherchait à refaire en France

de l'aristocratie et à créer des majorats. Le résultat de cette

opération fut non seulement de dépouiller les barons napolitains de

tous les droits féodaux et de toutes les prestations dont ils

jouissaient, mais encore de leur enlever, au profit des communes, la

plus grande partie des terres, qui se trouvaient indivises depuis

plusieurs siècles.

[8] Giuseppe, comte Zurlo, né en 1759 à Naples, fut nommé directeur

des finances en 1798. En 1806, il suivit le roi Ferdinand à

Palerme, mais se rallia en 1809 à Murat, devint conseiller d'État,

ministre de la justice et des cultes, et ministre de l'intérieur.

En 1815 il se réfugia à Rome, revint à Naples en 1820, fut nommé

ministre de l'intérieur, mais dut se retirer la même année. Il

mourut en 1828.

Cette mesure porta un préjudice notable à la fortune des nobles, mais

elle rendit plus facile l'assiette de l'impôt, et celui-ci, plus

productif. Aussi, dans l'espace de cinq années, le gouvernement

napolitain porta-t-il les revenus publics de quarante-quatre millions

de francs à plus de quatre-vingts. Des améliorations réelles dans

l'administration, qui furent la suite de la prospérité du trésor,

dirigé par les mains habiles de M. Agar, créé depuis comte de

Mosbourg[9], apaisèrent les premiers mécontentements du pays et les

empêchèrent d'arriver jusqu'à Napoléon, qui, du reste, était disposé à

l'indulgence pour Murat. Il voyait encore tant d'argile en lui, qu'il

était flatté de ce qu'il lui rappelait à chaque moment une de ses

créations. Il lui passa mille choses inconvenantes et quelques-unes

même assez graves avant de lui faire des reproches. Il fallut bien

cependant éclater lorsque Murat ordonna que les Français, qui, avec

l'autorisation de l'empereur, se trouvaient au service de Naples, lui

prêtassent serment de fidélité et se fissent naturaliser dans le pays.

Tous furent indignés de cette exigence; et Napoléon, poussé à bout,

manifesta son mécontentement avec sa violence accoutumée. Il ordonna

de réunir dans un camp, à douze lieues de Naples, les troupes

françaises qui se trouvaient dans le royaume; et, de ce camp, il fit

déclarer que tout citoyen français était de droit citoyen du royaume

de Naples, parce que, aux termes de son institution, ce royaume

faisait partie du _grand empire_.

[9] Michel Agar, comte de Mosbourg, né en 1771 près de Cahors, fut

d'abord avocat, puis professeur dans cette ville. En 1804 il entra

au Corps législatif, devint en 1806 ministre des finances de Murat,

son compatriote, qui venait d'être nommé grand-duc de Berg, et

l'accompagna en la même qualité à Naples. Il vécut dans la retraite

sous la Restauration, fut nommé député du Lot en 1830, et pair de

France en 1837. Il mourut en 1844.

Murat, qui, dans un moment de fougue, s'était laissé entraîner à une

démarche aussi imprudente, se persuada que jamais l'empereur ne la lui

pardonnerait et qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de chercher

sa sûreté dans un accroissement de puissance; dès lors, il ne s'occupa

plus que des moyens d'envahir toute l'Italie. La réunion à l'empire

français de la Toscane, de Rome, de la Hollande, des villes

hanséatiques, avait déjà jeté beaucoup d'inquiétude dans son esprit.

L'emploi, non défini, de ce mot de _grand empire_, qu'il venait

d'entendre au milieu de ses États, le troubla complètement, et il

commença à dévoiler ses vues ultérieures.

La reine, qui partageait jusqu'à un certain point les craintes de

Murat, n'était cependant pas du même avis que lui sur la manière

d'échapper aux projets que pouvait avoir son frère. Elle croyait que

c'était un mauvais moyen pour conserver une domination aussi peu

affermie, que de chercher à l'étendre.

L'arrivée du maréchal Pérignon[10] à Naples, pour y prendre le

gouvernement de la ville, légitima aux yeux de Murat les extrémités

auxquelles il pourrait se porter. Et bientôt, les événements de

l'Europe, en ranimant ses espérances d'ambition et de vengeance,

donnèrent plus d'activité à ses combinaisons. Dans sa double pensée

d'échapper à l'influence française et d'étendre sa domination en

Italie, il ne s'occupa que d'augmenter son armée et de chercher à

entamer quelques négociations avec l'Autriche, qui était elle-même

effrayée de plus en plus de la politique envahissante du gouvernement

français. La reine se chargea d'écrire à M. de Metternich, sur lequel

elle croyait avoir conservé de l'influence et dont elle avait éprouvé

la discrétion. Le roi, d'un autre côté, conduisait secrètement une

négociation avec les autorités anglaises et particulièrement avec lord

William Bentinck[11] qui se trouvait en Sicile. Les intérêts du

commerce en avaient été le prétexte et la base. Murat, se croyant

autorisé à se plaindre de Napoléon et à rejeter sur lui l'odieux des

prohibitions, indiquait sa disposition à se séparer de lui. Mais le

temps de la rupture n'était pas encore arrivé. La campagne de Russie

venait de s'ouvrir et Murat ne pouvait pas refuser de s'y rendre avec

son contingent, sur le chiffre duquel, comme les autres alliés de

l'empereur, il se borna à discuter. La reine demeura chargée du

gouvernement. Un mélange de raison, de finesse et de galanterie lui

donnait plus d'influence et de pouvoir que n'en avait jamais eu son

mari. Pendant que Murat se battait, et servait de sa personne la cause

française, toute sa politique était donc dirigée dans un sens

contraire. Ce double rôle lui plaisait assez: d'une part, il

remplissait ses devoirs envers la France et l'empereur; et, de

l'autre, il croyait agir en roi, en prince indépendant appelé aux plus

hautes destinées.

[10] Dominique, comte, puis marquis Pérignon, était officier sous

l'ancien régime. Député à l'Assemblée législative, puis commandant

d'une légion à l'armée des Pyrénées, il succéda à Dugommier dans le

commandement en chef. Membre du conseil des Cinq-cents en 1793,

ambassadeur à Madrid en 1796, il fut ensuite placé à la tête d'un

corps de l'armée d'Italie, mais fut blessé et pris à Novi. Il entra

au Sénat en 1801, fut nommé maréchal de France en 1804, gouverneur

de Parme et de Plaisance, et enfin commandant en chef des armées du

royaume de Naples. Il fut créé pair de France en 1814 et mourut en

1818.

[11] Lord William Cavendish Bentinck (1774-1839), fils du duc de

Portland, entra à l'armée, devint gouverneur de Madras en 1803 et

général major en 1808. En cette qualité il fit les campagnes de

Portugal et d'Espagne. En 1811, il fut nomma commandant en chef des

troupes anglaises en Sicile. En 1827, Bentinck fut nommé gouverneur

du Bengale, puis gouverneur général de l'Inde. Il fut rappelé en

1835.

Quand l'Autriche se déclara contre la France, et que la bataille de

Leipzig eut marqué le terme de la fortune de Napoléon, Murat accourut

à Naples, et depuis ce moment il mit tout en jeu pour rendre sa

défection utile au maintien de sa couronne, et pour entrer dans la

grande ligue européenne. Il y trouva beaucoup de facilité. Le désir

qu'avaient les puissances coalisées d'isoler complètement Napoléon, et

le refus qu'avait fait Eugène de Beauharnais d'entrer dans cette

combinaison, rendaient la défection de Murat très utile pour les

puissances coalisées.

Napoléon, instruit de tout ce qui se passait, ne fut éclairé dans

cette circonstance ni par son génie ni par ses conseillers. Il aurait

dû, dans son intérêt, rappeler Eugène de Beauharnais sur Lyon, avec

tout ce qui lui restait de troupes françaises, et abandonner l'Italie

aux rêves ambitieux de Murat. C'était le seul moyen qui restât pour

empêcher sa jonction avec les puissances coalisées, et pour provoquer

en Italie un mouvement national qui, dans cette campagne, aurait été

d'une grande importance pour Napoléon. Mais les yeux de celui-ci

étaient fascinés, et la trahison était consommée au moment même où il

croyait utile de parler encore de la fidélité de celui qui, depuis

plusieurs mois déjà, avait signé son traité avec l'Autriche. Les

intrigues de Murat pour arriver à la domination générale de l'Italie

n'en continuèrent pas moins; on put en suivre assez exactement la

trace, pour qu'elles devinssent au congrès de Vienne un motif de

rupture avec lui, de la part de toutes les puissances. Sa ruine en a

été la suite.

J'ai voulu ici faire ressortir cette vérité, qu'il y avait dans la

puissance de Napoléon, au point où elle était parvenue, et dans ses

créations politiques, un vice radical, qui me paraissait devoir nuire

à son affermissement et même préparer sa chute. Napoléon se plaisait à

inquiéter, à humilier, à tourmenter ceux qu'il avait élevés; eux,

placés dans un état perpétuel de méfiance et d'irritation,

travaillaient sourdement à nuire au pouvoir qui les avait créés et

qu'ils regardaient déjà comme leur principal ennemi.

Sous une forme ou sous une autre, le même principe de destruction dont

je viens avec détails de montrer l'existence à Naples, se retrouve

dans tous les établissements du même genre que Napoléon voulut faire.

En Hollande, il avait commencé par faire passer le pouvoir, qui était

entre les mains, d'un directoire amovible, dans celles d'un

président. Il avait déterminé M. Schimmelpenninck[12] à accepter le

pouvoir souverain sous le titre de grand pensionnaire. M.

Schimmelpenninck était trop homme d'esprit pour se dissimuler que le

rôle qu'on l'appelait à jouer ne devait être que temporaire. Mais les

exigences des agents français, et les dilapidations de tout genre qui

en étaient la suite, irritant naturellement l'opinion publique en

Hollande, M. Schimmelpenninck avait espéré se servir utilement pour

son pays du crédit momentané qui devait être le prix de sa déférence

pour Napoléon, et obtenir par là de meilleures conditions pour la

Hollande. Son illusion à cet égard ne put pas être de longue durée.

L'empereur, qui voulait toujours donner les apparences d'un mouvement

national aux crises qu'il faisait naître dans le but d'anéantir

l'indépendance des pays conquis, provoqua sourdement, dès l'avènement

de M. Schimmelpenninck, les murmures des anciens ordres privilégiés,

de la magistrature des villes et de la noblesse de la Hollande contre

un individu sorti de la classe bourgeoise, et chercha en même temps à

ranimer l'esprit révolutionnaire du peuple, pour le porter à se

soulever contre le pouvoir que le nouvel ordre de choses accordait à

un seul homme. Mais la modération, la sagesse du grand pensionnaire,

le profond bon sens des Hollandais, et la conviction que toute

tentative de mouvement amènerait immédiatement l'intervention

péremptoire de la France, déterminèrent la nation à se soumettre

tranquillement à son nouveau gouvernement.

[12] Roger Jean, comte Schimmelpenninck, né en 1761, homme d'État

hollandais, fut mêlé aux mouvements révolutionnaires qui agitèrent

la Hollande en 1795. Il fut nommé ambassadeur à Paris en 1798, puis

à Londres en 1802. En 1805, la constitution hollandaise ayant été

transformée à l'instigation de Napoléon, il dut accepter la charge

de grand pensionnaire.--Sous le règne de Louis Bonaparte,

Schimmelpenninck vécut dans la retraite. Après la réunion de la

Hollande à la France, il fut nommé sénateur. Il donna sa démission

en 1814, et, redevenu Hollandais, il devint membre de la première

chambre des États-généraux. Il mourut en 1825.

L'empereur, qui vit que ses menées n'aboutissaient point au but qu'il

s'était proposé et qu'il n'avait point d'action sur le pays, suivit

une autre marche. Il fit savoir principalement par l'entremise de

l'amiral Verhuell[13], à M. Schimmelpenninck lui-même, et à quelques

personnes marquantes du pays, que cet état de choses ne pouvait pas

durer, et qu'il était indispensable pour la Hollande de former avec la

France une union plus intime, en demandant pour souverain un prince

français. Quelques explications prouvèrent jusqu'à l'évidence à

Napoléon que la réunion à la France était ce que le pays redoutait le

plus, et il se servit habilement de cette disposition pour faire

presque désirer un de ses frères. Non seulement il promettait de

conserver l'intégralité du territoire, mais il y ajoutait l'Ost-Frise,

et donnait aux familles notables des espérances de tout genre. M.

Schimmelpenninck était dans l'irrésolution la plus pénible; il n'osait

ni consulter la nation, ni consentir à ce que l'on exigeait. Le parti

de nommer une députation pour se rendre à Paris et y juger sur les

lieux jusqu'où pouvait aller la résistance lui parut être ce qu'il y

avait de plus prudent et de plus sage à faire. Il composa cette

députation de MM. Goldberg, Gogel[14], Six et Van Styrum. Leurs

instructions, comme celles de l'amiral Verhuell, portaient de ne

consentir sous aucun prétexte à la réunion, et de se défendre contre

toute proposition d'un établissement monarchique, en soutenant que les

formes en étaient opposées aux moeurs et aux habitudes du pays.

[13] Charles-Henri Verhuell, comte de Sevenaar, né en 1764, entra

dans la marine en 1779. Contre-amiral en 1803, il commanda la

flotte destinée à agir contre l'Angleterre, et fut nommé ministre

de la marine de Hollande. En 1806, il présida la commission chargée

d'offrir la couronne de Hollande à Louis Bonaparte. Il devint

maréchal et ambassadeur à Paris en 1807. En 1811, après la réunion

de la Hollande à la France, il entra au Corps législatif; il

commanda les armées du Texel et du Helder en 1813, et resta fidèle

à l'empereur jusqu'à la dernière extrémité. Naturalisé Français en

1814, il fut créé pair de France en 1819, et mourut en 1845.

[14] Alexandre Gogel, né en 1765, industriel et homme d'État

hollandais. Il fut ministre des finances de la république batave.

Il fut également ministre du roi Louis, et devint membre du conseil

d'État de France, après la réunion de la Hollande à l'empire. Il

mourut en 1821.

L'empereur savait tout cela aussi bien que les députés hollandais;

mais sa volonté était si positive, sa vanité était si engagée,

qu'aucune considération, de quelque genre qu'elle fût, ne put empêcher

ces malheureux négociateurs d'être amenés à demander formellement que

Louis Bonaparte voulût bien accepter la couronne de Hollande. Louis de

son côté fut contraint de la recevoir; c'est ainsi qu'on érigea la

Hollande en royaume. D'un tel ordre de choses, il ne devait sortir que

des difficultés pour Napoléon. Aussi arrivèrent-elles bientôt, et en

foule.

Le prince Louis, en arrivant à La Haye, reçut un accueil très froid.

Il n'y resta d'abord que très peu de temps; appelé par la déclaration

de guerre contre la Prusse à marcher à la tête de l'armée hollandaise

en Westphalie, il commençait le siège de Hameln, quand cette

forteresse se trouva comprise dans la capitulation de Magdebourg; sa

campagne finit là. Revenu à Amsterdam, il travailla à donner à la

Hollande une existence indépendante; de là, des discussions

interminables entre les deux frères. Un traité très dur pour la

Hollande en fut la suite. L'empereur le fit rédiger de manière à

choquer assez son frère pour qu'il dût se déterminer à abdiquer. Mais

l'irritation de Louis Bonaparte le porta à des extrémités d'un tout

autre genre. Il se soumit en apparence, signa ce que l'on voulut, et

entama immédiatement des négociations avec les cours de

Saint-Pétersbourg et de Londres. Ses démarches auprès de ces deux

cours n'eurent aucun succès. Alors, décidé qu'il était à ne pas

exécuter le traité qu'il avait signé avec son frère, il se prépara à

une résistance ouverte: il excita toute la Hollande à la guerre, fit

élever des fortifications contre la France, et ne voulut pas céder,

même à la force, que Napoléon fut obligé d'employer contre lui.

Lorsqu'il vit son royaume envahi par l'armée que commandait le

maréchal Oudinot, il quitta furtivement le pays, et se retira dans je

ne sais quel coin de l'Allemagne, léguant à la Hollande toute la haine

qu'il avait contre son frère[15].

[15] Napoléon n'avait placé son frère sur le trône de Hollande que

pour maintenir ce pays dans le système continental. Sa tâche était

difficile, car les intérêts et les sympathies des Hollandais les

rapprochaient de l'Angleterre au lieu que la politique de Napoléon

les ruinait. Le roi Louis ne voulut, ou ne put pas défendre dans

son royaume les volontés de l'empereur, et laissa la contrebande

anglaise s'organiser sur ses côtes. Napoléon se plaignit vivement,

et ne négligea rien pour contraindre son frère à entrer dans ses

vues. Par le traité du 11 novembre 1807, il lui enleva Flessingue,

un des ports les plus importants de la Hollande, contre quelques

agrandissements sans conséquence. La situation restant toujours la

même, il alla plus loin, et annonça au Corps législatif que les

exigences de sa politique pourraient le forcer à annexer la

Hollande (discours du 3 déc. 1809). Toutefois, ce moyen extrême lui

répugnait; il tenta de l'éviter en signant avec le roi Louis un

second traité (16 mars 1810) par lequel celui-ci lui cédait la

Zélande et le Brabant hollandais; en même temps, il était stipulé

que les côtes de Hollande seraient gardées par les douaniers

français assistés d'un corps de troupe. Louis vint à Paris signer

ce traité, mais, rentré dans ses États, il évita de l'appliquer.

Napoléon fit aussitôt entrer vingt mille hommes en Hollande. Le roi

eut un instant la pensée de résister, mais personne n'ayant voulu

le suivre, il abdiqua et se réfugia, à l'étranger. La Hollande fut

réunie à l'empire par un décret en date du 1er juillet 1810.

La réunion de ce pays à la France fut la suite de son départ.

L'empereur agrandit par là son empire, mais diminua ses forces; car il

devait employer constamment un corps d'armée pour s'assurer de la

fidélité de ses nouveaux sujets. Ceux-ci craignaient beaucoup plus les

levées rigoureuses de la conscription et des gardes d'honneur, qu'ils

n'étaient flattés de voir le fort du Helder devenir un des boulevards

maritimes de l'empire français, et le Zuydersée fournir une grande

école de navigation, où devaient être exercés les équipages des

flottes que la France faisait construire à Anvers. Les différents

gouvernements par lesquels Napoléon fit passer la Hollande y

détruisirent complètement la confiance du peuple, et firent détester

le nom français; mais les plus grandes difficultés qu'il eut à

éprouver dans ce pays surgirent, on vient de le voir, là, comme dans

d'autres de ses créations, de sa propre famille.

L'agrégation d'une vingtaine de petits États, érigés par un décret en

royaume de Westphalie, en faveur de Jérôme Bonaparte son frère,

apporta à son ambition de nouveaux embarras. Ce royaume, dont la

population était d'environ deux millions d'habitants, comprenait en

entier les États de l'électeur de Hesse-Cassel. Il faut se souvenir

que dans ce pays de Hesse, la volonté du souverain remplaçait à peu de

choses près toutes les institutions, et que le peuple, qui n'était

point surchargé d'impôts, ne cherchait pas encore d'autre manière

d'être gouverné.

Jérôme, peu de temps après sa nomination (c'était le terme dont

l'empereur voulait qu'on se servît), se rendit à Cassel, capitale de

ses États. Son frère lui avait donné une espèce de régence, composée

de M. Beugnot[16], homme de beaucoup d'esprit, et de MM. Siméon[17]

et Jolivet[18] dont il devait suivre les directions. Leurs

portefeuilles étaient pleins de décrets organiques de tout genre. Ils

avaient d'abord apporté de Paris avec eux une constitution; ensuite,

ils devaient y adapter un système judiciaire, un système militaire et

un système de finances. Leur première opération fut de partager le

territoire et de changer ainsi en un moment, sans l'aide de l'esprit

révolutionnaire, toutes les traditions, toutes les habitudes et tous

les rapports que le temps avait établis. On créa ensuite des

préfectures, des sous-préfectures et on mit des maires partout. On

transporta ainsi en Allemagne tous les rouages de l'organisation

française et on prétendit leur avoir donné le mouvement. La tâche de

MM. les conseillers finie, M. Beugnot et M. Jolivet revinrent en

France. Jérôme Bonaparte s'empressa de leur faciliter les moyens de

s'y rendre. Il garda M. Siméon comme son ministre de la justice, et

alors il régna seul, c'est-à-dire qu'il eut une cour et un budget, ou

plutôt des femmes et de l'argent.

[16] Jacques Claude, comte Beugnot, né en 1761, avocat au parlement

de Paris en 1782, procureur syndic du département de l'Aube en

1790, député à l'Assemblée législative en 1791. Il fut arrêté en

1793, mais fut délivré au 9 thermidor. Après le 18 brumaire, il fut

nommé préfet de la Seine-Inférieure, puis conseiller d'État en

1806. En 1807, il fut un des administrateurs du royaume de

Westphalie, puis, en 1808, commissaire impérial et ministre des

finances du grand-duché de Berg. En 1814, il fut nommé par le

gouvernement provisoire commissaire pour l'intérieur, puis

directeur général de la police. Il passa de là à la marine. La

seconde restauration le fit directeur général des postes, ministre

d'État, et membre du conseil privé. Il fut élu député de la Marne.

Il mourut en 1835.

[17] Joseph-Jérôme, comte Siméon, né à Aix en 1749, était

professeur de droit dans cette ville en 1789. En 1792, il fut un

des chefs du mouvement fédéraliste provoqué dans le Midi par les

girondins. Il dut s'enfuir en 1793, revint en France en 1795, entra

au conseil des Cinq-Cents, et en devint le président. Proscrit au

18 fructidor, il fut détenu à l'île d'Oléron jusqu'au 18 brumaire.

Il fut nommé membre du tribunat en 1800, conseiller d'État en 1804,

ministre de l'intérieur et de la justice, et président du conseil

d'État de Westphalie, ministre de Westphalie à Berlin, puis près la

confédération du Rhin. En 1814 il devint préfet du Nord. Sous la

seconde restauration, il fut conseiller d'État (1815), puis

sous-secrétaire d'État au département de la justice, pair de

France, ministre d'État et membre du conseil privé (1821). Il fut

président de la Cour des comptes sous la monarchie de Juillet, et

mourut en 1842.

[18] Jean-Baptiste, comte Jolivet, né en 1754, était avocat à Melun

en 1789. Administrateur du département de Seine-et-Marne, puis

député à l'Assemblée législative, il siégea dans le parti

constitutionnel, fut arrêté sous la Terreur, et ne recouvra la

liberté qu'après le 9 thermidor. Il devint conservateur général des

hypothèques en 1795, conseiller d'État après le 18 brumaire,

liquidateur général de la dette des départements de la rive gauche

du Rhin, et ministre des finances de Westphalie (1807). Il se

retira en 1815 et mourut en 1818.

La cour se forma toute seule; mais le budget, élevé au point où les

réserves de Napoléon qui se composaient de la moitié des biens

allodiaux forçaient de le porter, fut, dès les premières années, très

difficile à établir. Cette dynastie commença par où les autres

finissent. On en était aux expédients dès la seconde année du règne.

On ne chercha pas les expédients dans les économies qui pouvaient être

faites, mais dans la création de nouveaux impôts. Il fallut, au lieu

de trente-sept millions de revenu qui eussent été suffisants pour

fournir aux dépenses nécessaires de l'État, en trouver plus de

cinquante. Pour cela, on eut recours au moyen qui mécontente le plus

les peuples: on fit un emprunt forcé, qui, selon le résultat ordinaire

de ce genre d'impôt, provoqua beaucoup d'exactions et ne se remplit

pas à moitié. De trente-sept millions, les besoins et les dépenses

finirent par s'élever à soixante. La cour de Cassel avait la

prétention de rivaliser d'éclat avec celle des Tuileries. Le jeune

souverain s'abandonnait tellement à tous ses penchants, que j'ai

entendu dire au grave et véridique M. Reinhard[19], alors ministre de

France à Cassel, qu'à l'exception de trois ou quatre femmes

respectables par leur âge, il n'en était presque aucune au palais sur

la fidélité de laquelle Sa Majesté n'eût acquis des droits, quelque

grande que fût la surveillance de la belle madame de Truchsess et

celle de madame de la Flèche, qui avait aussi à surveiller les entours

du jeune prince de Wurtemberg[20].

[19] Charles-Frédéric, comte Reinhard, né en 1761, entra dans la

diplomatie comme premier secrétaire à Londres en 1791. C'est là

qu'il connut M. de Talleyrand. Il passa à Naples en 1793, puis

devint, en 1794, chef de division au département des relations

extérieures. En 1795, il fut nommé ministre plénipotentiaire près

les villes hanséatiques, puis en Toscane (1798). En juillet 1799,

il succéda à Talleyrand comme ministre des relations extérieures,

puis fut nommé successivement ministre en Helvétie (1800), à Milan

(1801), en Saxe (1802), en Moldavie (1805), en Westphalie

(1805-1814). En 1815, il entra au conseil d'État, fut ensuite

ministre près la confédération germanique (1815-1829). Le

gouvernement de Juillet le nomma ministre à Dresde (1830) et pair

de France (1832). Il mourut en 1837. M. de Talleyrand prononça son

éloge à l'Académie des sciences morales et politiques.

[20] Le prince royal de Wurtemberg, brouillé avec le roi, son père,

s'était réfugié, à cette époque, auprès de son beau-frère Jérôme

Bonaparte, marié à la princesse Catherine de Wurtemberg.

Le luxe de la cour, ses désordres et le malaise du pays, faisaient

détester la France et l'empereur à qui tout était attribué; et si ce

malaise ne produisit pas d'explosion immédiate, c'est que la

résignation naturelle aux Allemands était augmentée par la terreur que

causait l'alliance étroite du roi de Westphalie avec le colosse de la

puissance française. De quel oeil les graves universités de Göttingue

et de Halle, dont Jérôme était le souverain, pouvaient-elles voir ce

luxe effréné, ce désordre, si éloignés de la simplicité, de la décence

et du bon sens qui distinguaient cette partie de l'Allemagne? Aussi,

lorsqu'en 1813 les troupes russes entrèrent en Westphalie,

regarda-t-on ce moment comme celui de la délivrance. Et cependant, le

pays retombait sous la domination de cet électeur de Hesse qui, trente

ans auparavant, vendait ses soldats à l'Angleterre[21].

[21] Guillaume IX, landgrave de Hesse-Cassel, électeur en 1803,

dépossédé en 1806. Ses États lui furent rendus en 1814. Il mourut

en 1821.

Le luxe de ces cours fondées par Napoléon, c'est ici l'occasion de le

remarquer, était absurde. Le luxe des Bonaparte n'était ni allemand ni

français; c'était un mélange, une espèce de luxe érudit: il était pris

partout. Il avait quelque chose de grave comme celui de l'Autriche,

quelque chose d'européen et d'asiatique, tiré de Pétersbourg. Il

étalait quelques manteaux pris à la Rome des Césars; mais, en

revanche, il montrait bien peu de chose de l'ancienne cour de France

où la parure dérobait si heureusement la magnificence sous le charme

de tous les arts du goût. Ce que ce genre de luxe faisait ressortir

surtout, c'était le manque absolu de convenance; et, en France, quand

les convenances manquent trop, la moquerie est bien près.

Cette famille des Bonaparte qui était sortie d'une île retirée, à

peine française, où elle vivait dans une situation mesquine, ayant

pour chef un homme de génie, dont l'élévation était due à une gloire

militaire acquise à la tête d'armées républicaines, sorties

elles-mêmes d'une démocratie en ébullition, n'aurait-elle pas dû

repousser l'ancien luxe, et adopter, même pour le côté frivole de la

vie, une route toute nouvelle? N'aurait-elle pas été plus imposante

par une noble simplicité qui aurait inspiré de la confiance dans sa

force et dans sa durée? Au lieu de cela, les Bonaparte s'abusèrent

assez pour croire qu'imiter puérilement les rois dont ils prenaient

les trônes était une manière de leur succéder.

Je veux éviter tout ce qui aurait une apparence libellique, et je n'ai

d'ailleurs pas besoin de citer des noms propres pour prouver que par

leurs moeurs aussi, ces nouvelles dynasties ont nui à la puissance

morale de l'empereur Napoléon. Les moeurs du peuple, dans les temps de

troubles, sont souvent mauvaises; mais, alors même que la foule a tous

les vices, sa morale est sévère. «Les hommes, dit Montesquieu,

corrompus en détail, sont très honnêtes gens en gros.» Et ce sont ces

honnêtes gens-là qui prononcent sur les rois et les reines. Quand ce

jugement est une flétrissure, il est bien difficile qu'une puissance,

surtout de nouvelle date, n'en soit pas ébranlée.

L'orgueil espagnol ne permit pas à ce grand et généreux peuple de

concentrer aussi longtemps sa haine que l'avait fait celui de

Westphalie. La perfidie de Napoléon la fit naître, et Joseph, depuis

son arrivée en Espagne, l'alimentait chaque jour. Il s'était persuadé

que dire du mal de son frère, c'était s'en séparer; et que se séparer

de son frère, c'était s'enraciner en Espagne. De là, une conduite et

un langage toujours en opposition formelle avec les volontés de

l'empereur. Il ne cessait pas de dire que Napoléon méprisait les

Espagnols. Il parlait de l'armée qui attaquait l'Espagne, comme du

rebut de l'armée française. Il racontait tout ce qui pouvait nuire le

plus à son frère. Il allait jusqu'à dévoiler les secrets honteux de sa

famille, et cela quelquefois en plein conseil. «Mon frère ne connaît

qu'un seul gouvernement, disait-il, et c'est un gouvernement de fer;

pour y arriver, tous les moyens lui sont bons;» et niaisement il

ajoutait: «Il n'y a que moi d'honnête homme dans ma famille, et si

les Espagnols voulaient se rallier autour de moi, ils apprendraient

bientôt à ne rien craindre de la France.» L'empereur, de son côté,

parlait avec la même inconvenance de Joseph; il l'accablait de mépris

et cela aussi devant les Espagnols, qui, entraînés par leur propre

exaspération, finirent par les croire tous deux quand ils parlaient

l'un de l'autre. L'irritation de Napoléon contre son frère le faisait

toujours agir de premier mouvement dans les affaires d'Espagne, et lui

faisait sans cesse commettre des fautes graves. Les deux frères se

contrariaient dans toutes leurs opérations; jamais il ne fut possible

de concerter entre eux aucun plan de conduite politique, aucun plan de

finances, aucune disposition militaire.

Il importait d'établir un commandement suprême; d'avoir une armée

d'occupation et une armée d'opérations, de convenir des moyens de

nourrir, d'habiller, de solder les troupes. Tout ce qui pouvait

conduire à ce résultat échouait successivement, ou par les ménagements

de Napoléon envers ses généraux auxquels il lui était connu de s'en

rapporter, et qui employaient sans cesse, et souvent dans leur propre

intérêt, ce prétexte banal: _la sûreté de l'armée que j'ai l'honneur

de commander exige telle ou telle chose_; ou bien, tout échouait par

la politique particulière de Joseph qui tendait constamment, par

opposition contre son frère, à faire retomber sur la France, toutes

les dépenses de la guerre. L'empereur, pour éviter les obstacles que

Joseph apportait incessamment à l'exécution de ses desseins, ordonna à

ses généraux de correspondre directement avec le prince de Neufchâtel,

son major général. Ils le firent tous, et sans s'être concertés,

uniquement éclairés par leur intérêt, dans presque toutes leurs

correspondances, ils engageaient l'empereur à renoncer au projet de

s'assurer de l'Espagne pour l'établissement d'un prince de sa famille,

et à chercher seulement à la morceler comme l'Italie et à y distribuer

des principautés, des duchés, des majorats, dont il ferait la

récompense _de ses braves_. On m'a dit que le duc d'Albuféra[22]

quelque peu bel esprit, ajoutait que ce serait en revenir au temps des

princes maures, vassaux du calife d'Occident.

[22] Louis-Gabriel Suchet, né à Lyon en 1772, s'engagea en 1791,

devint général en 1796, puis chef d'état-major de l'armée d'Italie

en 1799. Il prit une part brillante aux grandes guerres de l'empire

jusqu'en 1808, fut à cette date envoyé en Espagne, où sa belle

conduite lui valut le bâton de maréchal, et ensuite le titre de duc

d'Albuféra (1812). Il devint pair de France en 1814 et mourut en

1826.

On savait semaine par semaine à Cadix, et, de là, dans tout le

royaume, ce qui se passait aux quartiers généraux français; et on peut

juger de l'intensité que la crainte d'un pareil avenir, donnait à la

résistance espagnole. Aussi, les généraux français avaient beau

vaincre, ils retrouvaient toujours de nouveaux ennemis devant eux, et

il n'y avait de véritablement soumis que les points couverts de

troupes françaises; et encore leurs communications étaient-elles

constamment coupées par les guérillas.

Joseph, de son côté, n'accordait de faveurs qu'à quelques Français

mécontents de l'empereur, qui avaient pris sa cocarde. Ces Castillans

nouveaux s'étaient glissés dans toutes les charges de cour, civiles et

militaires; ils avaient pénétré dans le conseil d'État; traitaient

avec une hauteur insupportable les Espagnols; flattaient la vanité du

roi de toutes les manières et ne manquaient jamais de dénigrer son

frère. La haine pour l'empereur se montrait autant au palais du roi

que dans la salle de la junte à Cadix.

Quel pouvait être le sort d'une entreprise où les chefs étaient en

opposition ouverte entre eux, et où les moyens étaient affaiblis par

le rappel successif de troupes déjà acclimatées, mais dont on avait

besoin, soit contre l'Autriche, soit contre la Russie, et qu'on

remplaçait par de malheureux conscrits?

L'empereur, ayant retrouvé à Wagram la fortune qui l'avait quelques

moments abandonné à Lobau, s'était persuadé que la soumission de

l'Espagne suivrait la paix qu'il avait dictée à Vienne; mais il n'en

fut rien. Cette paix n'exerça aucune influence sur les affaires de la

Péninsule; la résistance avait eu le temps de s'organiser, et elle

l'était partout. Napoléon crut alors qu'il fallait faire un grand

effort, et il le fit, mais à contresens. Il partait d'une idée fausse:

il croyait avoir bon marché des Espagnols, s'il chassait lord

Wellington du Portugal. Le maréchal Masséna employa d'immenses moyens

dans cette opération qui fut infructueuse et dont le succès aurait, en

tout cas, été à peu près nul pour le fond des affaires. C'était le

peuple espagnol en masse qui s'était soulevé, qui était armé, et qu'il

fallait dompter. Et en supposant même que l'empereur parvînt à

détruire la résistance armée, ne serait-il pas resté, pendant de

longues années, une résistance sourde, de toutes, la plus difficile à

détruire?

Joseph, que les autres entreprises de son frère laissèrent un peu plus

à lui-même et à ses propres moyens, reconnut enfin que c'était le

peuple qui était son véritable ennemi. Il fit alors tout pour le

gagner. Ses ministres répandaient des pamphlets remplis de promesses

de tout genre: c'était la liberté des Espagnols que voulait Joseph;

c'était une constitution adaptée aux moeurs du pays, dont il allait

soumettre le projet aux hommes les plus éclairés; c'était de grandes

économies qu'il annonçait, et une forte diminution dans les impôts.

Dans ses proclamations, tous les moyens révolutionnaires étaient mis

en mouvement. Les cortès de Cadix, pour en détruire l'effet, firent

immédiatement assaut de libéralisme avec Joseph, et allèrent sur tous

les points plus loin qu'il n'avait fait. On ne vit plus que décrets de

Cadix, supprimant l'inquisition, supprimant les droits féodaux, les

privilèges, les entraves de province à province, la censure des

journaux, etc... Et du milieu de ces ruines, on fit sortir une

constitution toute démocratique, dans laquelle cependant, pour ne pas

trop effrayer les amis de la monarchie, on avait placé un roi

héréditaire. Mais aucun roi n'aurait pu avec dignité, ni même avec

sûreté, occuper un pareil trône. Les cortès de Cadix auraient été

mieux avisées en rétablissant les lois fondamentales de l'Espagne, si

habilement minées et finalement détruites par les rois de la maison

d'Autriche.

Au travers de toutes ces menées, lord Wellington pénétrait en Espagne;

il enlevait Badajoz au duc de Dalmatie[23] et Ciudad-Rodrigo au duc de

Raguse[24]. Maître de ces deux clefs de l'Espagne aux extrémités nord

et sud de la frontière du Portugal, le général anglais trompa

habilement le duc de Dalmatie, en lui faisant croire qu'il voulait

déboucher en Andalousie, tandis qu'il se porta sur le Duero, vers

Valladolid. Le duc de Raguse, de son côté, sans attendre un renfort de

quinze mille hommes qui était à sa portée, laissa engager la bataille

des Arapiles[25], où, en arrivant sur le terrain, il reçut une

blessure grave. L'armée, sans chef, dès le premier coup de feu, fut

cruellement battue. Lord Wellington qui, à la suite de ses succès,

s'était d'abord trop avancé vers le nord, n'hésita pas, en homme

prudent, à adopter une marche rétrograde; il rentra en Portugal, d'où

le firent de nouveau sortir, en 1812, les désastres fameux de la

campagne de Russie, qui obligèrent l'empereur Napoléon à rappeler près

de lui les meilleures troupes qui restaient en Espagne.

[23] Le maréchal Soult.

[24] Le maréchal Marmont.

[25] Village d'Espagne, près de Salamanque. La bataille est du 21

juillet 1812.

La première nouvelle de ces désastres avait augmenté le désordre que

des chefs trop nombreux et peu soumis fomentaient autour de Joseph: la

perte de la fatale bataille de Vittoria[26] en fut la suite. Le duc de

Dalmatie, renvoyé à toute course en Espagne, chercha à réunir les

débris de l'armée. Il fit des marches savantes, mais ce n'était plus

que pour disputer à son habile adversaire les provinces méridionales

de la France. C'est ainsi que se termina cette grande conquête de

l'Espagne aussi mal conduite que perfidement conçue; et je dis mal

conduite, non seulement par les généraux de Napoléon, mais par

lui-même. Car lui aussi avait commis de graves fautes militaires en

Espagne. Si, à la fin de 1808, après la capitulation de Madrid, au

lieu de se lancer à la poursuite d'un corps anglais qui courait

s'embarquer à la Corogne, et auquel il ne fit que peu de mal, il avait

marché sur l'Andalousie et y avait frappé un grand coup, il aurait

désorganisé la résistance des généraux espagnols, qui n'auraient plus

eu que la ressource de se retirer en Portugal.

[26] Ville d'Espagne, chef-lieu de la province d'Alava. La bataille

est du 21 juin 1813.

L'empereur, ayant une fois perdu de vue les vrais intérêts de la

France, s'était livré, avec l'irréflexion et l'ardeur de la passion, à

l'ambition de placer encore un membre de sa famille sur l'un des

premiers trônes de l'Europe, et, pour y parvenir, il attaqua l'Espagne

sans pudeur, et sans le moindre prétexte à faire valoir: c'est ce que

la probité des peuples ne pardonne jamais. Lorsqu'on étudie toutes les

actions ou plutôt tous les mouvements de Napoléon à cette époque si

importante de sa destinée, on arrive presque à croire qu'il était

entraîné par une sorte de fatalité qui aveuglait sa haute

intelligence.

Si l'empereur n'avait vu dans l'Espagne, qu'un terrain sur lequel il

pouvait forcer l'Angleterre à la paix, faire décider toutes les

grandes questions politiques pendantes alors en Europe, et assurer à

chaque souverain un état de possession solidement garanti, son

entreprise n'en serait pas plus justifiable; mais, du moins, elle

aurait été plus conforme à la politique hardie des conquérants. J'ai

rencontré quelques personnes qui ne le connaissaient pas, et dont

l'esprit, comme celui de nos vieux diplomates, étant porté à juger

théoriquement des événements, lui supposaient cette intention. Et, en

effet, les transactions de Bayonne étant révocables à volonté, on

pouvait les regarder comme un sacrifice bon à faire en temps utile, à

la pacification générale de l'Europe: mais, depuis le mois d'avril

1812, tous les faiseurs de combinaisons politiques ont été obligés

d'abandonner cette hypothèse; car, à cette époque, Napoléon refusa les

ouvertures du cabinet britannique, qui déclarait n'apercevoir aucune

difficulté insurmontable à s'arranger avec lui, sur tous les points en

litige, s'il admettait pour préalable le rétablissement de Ferdinand

VII sur le trône d'Espagne, et celui de Victor-Amédée sur le trône de

Sardaigne. S'il eût accepté ces propositions, il se serait aisément

fait alors un titre puissant de ses sacrifices, et tous les cabinets

auraient pu croire qu'il n'avait envahi l'Espagne que dans l'espoir de

faire jouir la France d'une paix durable, et d'affermir sa dynastie.

Mais, depuis longtemps, il ne s'agissait plus pour Napoléon de la

politique de la France, à peine de la sienne. Il ne songeait pas à

maintenir, il ne pensait qu'à s'étendre. Il semblait que l'idée de

conserver n'était jamais entrée dans son esprit et que son caractère

la repoussât.

Néanmoins, ce qu'il ne sut pas faire en temps utile, il fut forcé de

le faire lorsqu'il était trop tard, et sans aucun profit pour sa

puissance et pour sa gloire. Le renvoi des princes d'Espagne à Madrid

au mois de janvier 1814, et celui du pape à Rome à la même époque,

n'ont été que des expédients inspirés par la détresse; et la façon

subite, furtive même, dont ces mesures furent prises et exécutées,

leur ôta tout prestige de grandeur et de générosité. Mais je

m'aperçois que je parle du retour du pape dans ses États, sans que nos

affaires avec la cour de Rome aient trouvé leur place dans ce récit.

C'est cependant un événement trop remarquable de notre temps pour que

je ne doive pas en donner ici les détails.

Les contestations qui s'élevèrent entre Napoléon et la cour de Rome,

peu après le concordat de 1801, s'aigrirent encore après le sacre,

deux événements qui auraient dû les prévenir. Ces contestations ne

furent longtemps connues que par le bruit des violences de l'empereur

envers le pape et par les nobles plaintes du Saint-Père, qui ne

parvenaient que très difficilement et très confusément au public. Leur

origine et leurs causes auraient pu être mieux appréciées pour ce qui

concernait la partie purement théologique de ces discussions, lorsque

Napoléon convoqua à Paris un conseil ecclésiastique dont je parlerai

bientôt. Mais les opérations de ce conseil composé d'hommes fort

éclairés, avaient été tenues secrètes.

Par quelle suite d'événements le pape se trouva-t-il tourmenté et

persécuté pendant près de dix ans, si odieusement, si impolitiquement,

et de tant de manières?

Parcourons les faits avec leurs dates, en les reprenant d'un peu plus

loin. Plusieurs de ces dates expliqueront les grandes infortunes de

Pie VII, supportées avec un courage tellement héroïque, qu'on ose à

peine remarquer dans le Saint-Père, quelques légers torts

d'imprévoyance.

Pie VI, son prédécesseur, enlevé de Rome par ordre du directoire, le

10 février 1798, était mort à Valence le 29 août 1799. Pie VII fut élu

le 14 mars 1800 à Venise qui appartenait alors à l'empereur

d'Allemagne, d'après une des stipulations du traité de Campo-Formio;

et il fit, le 3 juillet de la même année, son entrée à Rome qui avait

été reconquise avec les États romains par les coalisés, pendant que

Bonaparte était en Égypte.

J'ai déjà dit quelque part que Bonaparte, de retour d'Égypte, était

arrivé subitement à Paris, le 16 octobre 1799, et que, par suite du

coup d'État du 18 brumaire (9 novembre 1799), il avait été placé à la

tête du gouvernement comme premier consul, le 13 décembre 1799.--Le

conclave s'était ouvert à Venise, le 1er de ce même mois de décembre,

et, pendant que Pie VII, élu au mois de mars suivant, allait de Venise

à Rome, Bonaparte venait de signaler sa prise de possession du pouvoir

par deux faits qui eurent la plus grande influence sur l'Italie. Le 2

juin 1800, il était entré à Milan où il avait rétabli la république

cisalpine, et douze jours après, le 14 juin, il avait gagné la fameuse

bataille de Marengo, qui rendit à la France une si grande partie de

l'Italie, et réduisit les États de l'Église à ce qu'ils avaient été

fixés par le traité de Tolentino.

Ainsi le pape, entrant à Rome après ces deux événements, le 3 juillet

1800, dut sentir combien il lui importait de se ménager un protecteur

aussi puissant et aussi redoutable que Bonaparte, et combien il

importait aussi à la religion dont il était le chef, et qui avait

éprouvé tant de vicissitudes et de persécutions en France, de faire

cesser le schisme qui déchirait depuis si longtemps ce malheureux

pays.

Bonaparte éprouva aussi ce même besoin, et, à son passage à Milan, il

entendit avec le plus grand intérêt les premières ouvertures qui lui

furent faites très secrètement et très habilement de la part de la

cour de Rome. N'est-ce pas une chose remarquable que, porté à la tête

du gouvernement par ses exploits militaires et par les idées

philosophiques ou libérales qui dominaient alors, Bonaparte ait senti

immédiatement la nécessité de se rapprocher de la cour de Rome? C'est

peut-être dans cette circonstance qu'il a donné la plus grande preuve

de la force de son caractère, car il sut braver alors toutes les

moqueries de l'armée et l'opposition même des deux consuls, ses

collègues. Il resta fermement attaché à l'idée, que, pour soutenir

soit la constitution civile du clergé, soit la théophilanthropie, qui

étaient également discréditées, il fallait accepter le rôle de

persécuteur de la religion catholique, et armer contre elle et contre

ses ministres la sévérité des lois; tandis qu'en abandonnant les

innovations religieuses de la Révolution, il lui était facile de se

faire de notre antique religion une amie, et même un appui dans

toutes les consciences catholiques de la France.

Il résolut donc, et c'est un des traits de son grand génie, de

s'entendre avec le chef de l'Église qui, seul, pouvait réconcilier,

ramener, prononcer comme juge ou comme arbitre, et rétablir enfin par

son autorité, à laquelle nulle autre n'était comparable, l'unité de

culte et de doctrine.

A cette autorité se joignait, dans la personne du pape, l'ascendant

d'une grande et sincère piété, de beaucoup de lumières et d'une

douceur attirante.

Le concordat ne pouvait paraître sous de plus heureux auspices; il

était fort désiré, dans les provinces surtout. Il fut converti en loi

le 8 avril 1802. Il se composait de dix-sept articles rédigés avec une

sagesse et une prévoyance remarquables. Tout y était clair, sans

équivoque; il n'y avait pas un mot qui pût choquer ou déplaire. Les

biens ecclésiastiques aliénés ne pouvaient plus être réclamés, et il

était déclaré que les acquéreurs de ces biens devaient être, à cet

égard, pleinement rassurés contre toute crainte. C'était un point

immense obtenu de la condescendance d'un pape rempli de piété.

Mais un point présentait de prodigieuses difficultés. Pour rétablir le

culte en France, il fallait obtenir de tous les anciens évêques leur

démission ou s'en passer. Ils les avaient tous offertes et même

remises à Pie VI, en 1791, lors de la constitution civile du clergé.

Pie VI avait cru devoir les refuser. Le pape Pie VII les leur demanda,

en 1801, par son bref du 24 août, _Tam multa,_ etc..., comme

préliminaire indispensable de toute négociation, leur déclarant,

toutefois, avec des expressions douces, confiantes, mais fermes, que

s'ils la refusaient, ce qu'il ne présumait pas, il se verrait avec

regret dans la nécessité de pourvoir par de nouveaux titulaires au

gouvernement des évêchés de la nouvelle circonscription.

Sur les quatre-vingt-un évêques qui vivaient encore et qui n'avaient

pas renoncé à l'épiscopat, quarante-cinq envoyèrent leur démission,

trente-six la refusèrent; le plus grand nombre, je pense, moins par

conviction théologique, quoiqu'ils fussent encouragés dans leur refus

par le savant théologien Asseline[27], que par attachement à la maison

de Bourbon et en haine du gouvernement de fait. On a prétendu que le

refus de plusieurs d'entre eux était plutôt dilatoire qu'absolu, mais

pourtant tous y persévérèrent, et leur résistance même sembla

s'accroître de jour en jour; car, après leurs réclamations canoniques

de 1803, signées par tous les évêques non démissionnaires[28], on vit

paraître, au mois d'avril 1804, avec une suite de réclamations plus

fortes encore, une _déclaration sur les droits du roi_[29], signée par

les treize évêques résidant en Angleterre. Et, enfin, anticipant sur

les événements, je dirai ici qu'en 1814, Louis XVIII, remontant sur le

trône, ces évêques prétendirent se faire, auprès du pape même, un

titre d'honneur de lui avoir résisté, et lui écrivirent, dans ce sens,

une lettre hautaine où chacun d'eux prenait le titre de son ancien

évêché. Le pape refusa de la recevoir, et il les amena, par la

persévérance de son refus, à lui adresser une lettre d'excuses, dans

laquelle ils abandonnèrent leurs prétentions et qu'ils ne signèrent

que comme _anciens_ évêques. Pour qu'il ne restât pas le moindre doute

à cet égard, le pape ne voulut pas qu'aucun d'eux fût replacé dans le

siège qu'il avait précédemment occupé, pas même M. l'archevêque de

Reims[30], malgré toute la convenance qu'il pouvait y avoir à faire

une exception en sa faveur.

[27] Jean-René Asseline, né en 1742, entra dans les ordres et

devint grand vicaire de M. de Beaumont, archevêque de Paris. En

1790, il fut nommé évêque de Boulogne, refusa de prêter serment à

la constitution civile et émigra en 1791. Il se retira à Munster

d'où il protesta contre le concordat, en 1802. En 1807, il se

rendit à l'appel de Louis XVIII, et vécut dans l'intimité de la

famille royale jusqu'à sa mort (1813). Il a laissé de nombreux

ouvrages de théologie.

[28] C'est en 1801 que les évêques ayant refusé leur démission,

réunis à Londres, avaient protesté contre le concordat, et avaient

envoyé au pape un long mémoire où ils exposaient les motifs de leur

refus. Ce mémoire a été publié à Londres en 1801. Il est signé de

quatorze prélats: Arthur Dillon, archevêque de Narbonne; Louis de

Conzié, évêque d'Arras; Joseph de Malide, évêque de Montpellier;

Louis de Grimaldi, évêque-comte de Noyon, pair de France; Jean

Lamarche, évêque de Léon; Pierre de Belbeuf, évêque d'Avranches;

Sébastien Amelot, évêque de Vannes; Henry de Bethisy, évêque

d'Uzès; Seignelai Colbert, évêque de Rodez; Charles de La

Laurencie, évêque de Nantes; Philippe d'Albignac, évêque

d'Angoulême; Alexandre de Chauvigny de Blot, évêque de Lombez;

Emmanuel de Grossoles de Flammarens, évêque de Périgueux; Étienne

de Galois de La Tour, évêque nommé de Moulins.

[29] Le 15 avril 1804, M. de Dillon, archevêque de Narbonne,

écrivit au pape pour protester de nouveau contre le concordat.

Cette lettre était accompagnée d'une _déclaration sur les droits du

roi_, signée des mêmes prélats que ci-dessus, sauf de l'évêque de

Périgueux. Cette déclaration portait que la fidélité inviolable des

peuples à leur souverain est commandée par l'Évangile; _que le

prince est ministre de Dieu_; que tout rebelle envers son roi est

coupable envers Dieu; _que le gouvernement actuel de la France, où

le prince légitime n'a pas la part qui lui est due, s'il peut se

faire qu'il allège un peu le poids des calamités sous lesquelles

l'anarchie faisait gémir le peuple, ne satisfait ni à Dieu ni à

César_..., il constitue une puissance de fait et non pas une

puissance de droit; _il n'a que la possession ou plutôt

l'usurpation_;--mais le prince légitime continue de conserver tous

ses droits, bien qu'il soit forcé _d'en suspendre l'exécution_. En

conséquence, les soussignés _pour remplir leur devoir d'évêques et

de sujets, déclarent: 1º que notre très honoré seigneur et roi

légitime Louis XVIII conserve, dans toute leur intégrité, les

droits qu'il tient de Dieu à la couronne de France; 2º que rien n'a

pu dégager les Français, ses sujets, de la fidélité qu'ils doivent

à ce prince, en vertu de la loi de Dieu_.

[30] M. de Talleyrand-Périgord, plus tard cardinal et archevêque

de Paris.

Je reviens à ce qui se passa en 1801 et les années suivantes. Le pape

vit le concordat en pleine activité sans qu'il en résultât aucun

trouble en France; malgré la diversité des opinions, les oppositions y

étaient légères, rares et sans suite.

Il faut bien, cependant, dire ici que Pie VII avait déployé dans cette

circonstance une autorité qui sortait des règles ordinaires, et qui

n'eût pas été reconnue dans un autre temps, si un pape eût essayé de

l'exercer: celle de destituer des évêques sans jugement, comme aussi

celle de supprimer plus de la moitié des évêchés de France sans

formalité. A une autre époque, rien n'eût paru, en France, plus opposé

aux libertés de l'Église gallicane. Mais le cas était ici hors de

toute comparaison avec les temps ordinaires; il était impossible et

presque dérisoire d'invoquer et de vouloir appliquer ici l'exercice de

ces libertés. Le pape avait vainement épuisé les plus puissantes

instances auprès de cette minorité composée de trente-six évêques, et

alors, s'appuyant sur la majorité de l'épiscopat français, il employa

le _seul_ moyen possible d'éteindre le schisme qu'il était si urgent

de faire cesser. Quel autre moyen, en effet, aurait pu employer le

pape? Que l'on cherche, on ne pourra même pas en imaginer un. L'abbé

Fleury[31], tout zélé gallican qu'il était, et très peu disposé

assurément à étendre l'autorité du pape, n'en dit pas moins dans son

discours sur _les libertés de l'Église gallicane_, que: «l'autorité du

pape _est souveraine et s'élève au-dessus de tout_», lorsqu'il s'agit

de maintenir les règles et de faire observer les canons. Bossuet

tient aussi un semblable langage: «On doit dire, conséquemment, à plus

forte raison (ajoute M. Émery[32], dans un de ses ouvrages), que

l'autorité du pape est souveraine et s'élève au-dessus de tout, et

même des canons, quand il s'agit de la conservation de l'Église ou

d'une partie notable de l'Église, puisque ce n'est que pour le

_maintien_ de ces grands intérêts que ces règles et ces canons ont été

faits.»--Le Père Thomassin[33], dans son grand et célèbre ouvrage sur

la discipline de l'Église, dit aussi: «Rien n'est plus conforme aux

canons que de violer les canons, quand, de cette violation, il doit

résulter un plus grand bien que de leur observance même.»

[31] L'abbé Claude Fleury, né en 1640, fut d'abord précepteur des

fils du prince de Conti, puis sous-gouverneur des ducs de

Bourgogne, d'Anjou et de Berry. En 1716, il vint de nouveau à la

cour comme confesseur de Louis XV. Il se démit peu après de cette

charge et mourut en 1723. L'abbé Fleury a laissé un grand nombre

d'ouvrages d'histoire ecclésiastique et de controverse religieuse.

[32] Jacques-André Émery, né en 1732, reçut les ordres en 1756, fut

professeur de théologie à Orléans, fut nommé, en 1776, grand

vicaire du diocèse d'Angers, supérieur du séminaire de cette ville,

et peu après supérieur général de l'ordre de Saint-Sulpice. Sous la

Terreur, il fut emprisonné durant dix-huit mois. Après le 9

thermidor, il fut chargé des fonctions de grand vicaire du diocèse

de Paris. Sous le consulat, il réorganisa sa congrégation. Il fit

partie des deux commissions ecclésiastiques réunies par l'empereur,

et mourut en 1811.

[33] Louis de Thomassin, né à Aix, en 1619, entra dans la

congrégation de l'Oratoire, enseigna la philosophie et les

belles-lettres dans plusieurs collèges de province, et fut en 1654,

nommé professeur de théologie au séminaire Saint-Magloire, à Paris.

Il composa un très grand nombre d'ouvrages d'histoire religieuse.

L'ouvrage dont il est ici question: _Ancienne et nouvelle

discipline de l'Église touchant les bénéfices_, fut publié à Paris

en 1678. Le Père Thomassin mourut en 1695.

Pie VII montra donc, à la fois, dans cette difficile circonstance, un

grand caractère et une connaissance profonde des véritables principes

en agissant comme il le fit. Il éteignit le schisme sans irriter, sans

humilier les évêques constitutionnels, et pourtant, sans leur céder

aucun point, et le calme se rétablit partout.

Il y eut, toutefois, quelques consciences agitées dans les diocèses

dont les anciens titulaires n'avaient pas donné leur démission.

Quelques-uns, parmi ceux-ci, tout en se réservant leur juridiction,

avaient consenti, néanmoins, à l'exercice des pouvoirs de l'évêque qui

les remplaçait et suppléé par là à l'insuffisance de son titre. Mais

les plus vifs dans leur résistance, ceux qui, par opinion politique,

s'étaient montrés le plus ennemis de la Révolution dans son principe,

et qui étaient imperturbablement dominés par ce sentiment, n'eurent

garde de le faire. Cette opposition persistante ne produisit, au

surplus, ni l'effet ni les suites qu'ils s'en promettaient et qu'ils

auraient dû en redouter. Ceux de leurs diocésains dont la conscience

était plus particulièrement timorée, inquiets peut-être un instant, ne

tardèrent pas à comprendre que leur ancien évêque n'ayant voulu ni

venir au milieu d'eux, ni donner sa démission sur la demande du pape,

ils étaient assurément à l'abri de tout reproche en accordant, dans

des circonstances semblables, leur confiance au nouvel évêque que le

Saint-Père leur envoyait.

Les évêques restés à Londres virent sûrement avec douleur que des

hommes imbus de leur doctrine, tels que l'abbé Blanchard[34] et l'abbé

Gaschet, poussant à l'extrême les conséquences (assez bien déduites

pourtant) de ces doctrines, publièrent en Angleterre, et

introduisirent autant qu'ils le purent en France, une foule de

libelles contre le pape, où, dans un style frénétique et qui semblait

copié de Luther, ils le déclaraient hérétique, schismatique, déchu de

la papauté, déchu même du sacerdoce; ils disaient que c'était un

blasphème de prononcer son nom au canon de la messe, qu'il était aussi

étranger à l'Église que l'était un juif ou un païen. Ils parlaient de

ses attentats, de ses scandales, etc... Je n'altère pas une syllabe.

Croyons pour l'honneur des évêques qui formaient ce qu'on appelait

alors _la petite Église_ que, quelque opposants qu'ils fussent, ils

n'approuvèrent pas ces fureurs insensées, quoiqu'elles parussent leur

être dédiées. Elles furent, au surplus, solennellement condamnées par

vingt-neuf évêques catholiques d'Irlande et par les vicaires

apostoliques qui résidaient à Londres. Ce qu'il faut ajouter, c'est

qu'en France, où on répandit ces libelles, un mépris universel en fit

une complète justice. Je crois que la police les déféra ou voulut les

déférer un jour aux tribunaux, mais cela même ne put les faire sortir

de leur profonde obscurité.

[34] L'abbé Pierre-Louis Blanchard, né en 1762, était professeur de

philosophie en 1789. Ayant refusé le serment, il émigra en

Angleterre, où il resta jusqu'en 1814. De sa retraite il publia un

grand nombre de factums et de libelles, où il s'élève avec la

dernière violence contre ceux qui portent atteinte aux intérêts de

la religion. Il attaque le concordat, et n'épargne même pas le

pape, principalement à l'occasion du sacre de l'empereur. Ses

nombreux écrits ont été publiés à Londres.

Bonaparte avait fait décréter, sous forme de loi, en même temps que le

concordat, des _articles organiques_, tant pour le clergé catholique

que pour le culte protestant. Plusieurs de ces articles déplurent au

pape, en ce qu'ils paraissaient mettre l'Église de France dans une

trop grande dépendance du gouvernement, même pour des détails

secondaires. Il s'en plaignit avec modération, en demanda la réforme;

obtint peu à peu, et même sans beaucoup de difficultés, des

modifications essentielles. Quelques-uns de ces articles étaient

d'ailleurs transitoires; leurs effets devaient cesser avec les

circonstances qui les avaient provoqués. Il en était d'autres qui

découlaient naturellement des anciennes libertés gallicanes; on ne

pouvait pas accorder la réforme de ceux-ci, et le pape ne dut pas

l'espérer. Pour faire le concordat, on avait été obligé de renoncer

momentanément à ces libertés; le concordat fait, il était urgent de

rentrer dans nos privilèges. Tout ce qui était véritablement

nécessaire avait été accordé, sinon tout de suite, du moins avec le

temps. Le pape fut parfaitement secondé dans ses désirs par l'évêque

de Nantes, comme on le verra plus bas, et par son légat, le cardinal

Caprara. Celui-ci, connaissant le caractère du premier consul, mit une

grande sagesse et une mesure extrême dans toute sa conduite, sachant

attendre, craignant d'irriter, et trop heureux de ce qu'on avait

obtenu pour chercher à le compromettre.

Le cardinal Caprara, nommé légat _a latere_ près de Bonaparte, avait

été investi des pouvoirs les plus étendus par la bulle _Dextera_... du

mois d'août 1801, et par la bulle _Quoniam_... du 29 novembre de la

même année, pour exécuter le concordat, instituer les nouveaux

évêques... et résoudre toutes les difficultés qui pourraient s'élever.

Mais, quoique le concordat eût été conclu et signé à Paris, le 15

juillet 1801, et ratifié à Rome par Pie VII, au mois d'août suivant,

il n'avait été converti en loi (à raison de l'absence du Corps

législatif), que le 8 avril 1802; et ce ne fut que de ce jour-là que

le légat put exercer ses fonctions et instituer les nouveaux évêques,

après avoir prêté ce même jour (8 avril) serment entre les mains du

premier consul. On peut remarquer dans son serment, mais avec des yeux

bien exercés, une légère différence entre ce qui avait été réglé par

l'arrêté des consuls et les termes dont il se servit. L'arrêté portait

ce peu de mots: «Il jurera et promettra suivant la formule usitée de

se conformer aux lois de l'État, et aux libertés de l'Église

gallicane.»--Or, le cardinal _jura_ et _promit_ (en latin) d'observer

la constitution, les lois, les statuts et usages de la république

française, et en même temps: «de ne déroger en aucune manière à

l'autorité et juridiction du gouvernement de la république, ainsi

qu'aux droits, libertés et privilèges de l'Église gallicane.»--Le tout

précédé d'un compliment au premier consul, tel qu'on n'en fit jamais,

peut-être, à aucun souverain. On peut voir, en y regardant de près,

qu'au lieu de promettre de _se conformer_ aux libertés de l'Église

gallicane (ce qui comporte une sorte d'adhésion, ou du moins de

reconnaissance de ces libertés), il promit seulement de n'y déroger en

rien, ce qui est purement négatif. La différence au reste est bien

minime, ou même nulle, quant au résultat, et l'on ne dut pas s'y

arrêter. D'ailleurs, il promit, dans l'autre partie du serment, au

delà de ce qu'on lui avait demandé, car on voulait qu'il jurât de se

conformer _aux lois de l'État_, et lui, jura positivement _d'observer

la constitution, les lois, les statuts et les usages_ de la

république, ce qui est plus expressif.

Quant aux libertés de l'Église gallicane, qui font peur à la cour de

Rome, s'engager par serment à ne pas y déroger est assurément tout ce

qu'on pouvait attendre d'un légat, surtout si l'on songe qu'aucun pape

ne les a jamais reconnues. Innocent XII[35] (Odescalchi) bouleversa

pendant huit ans l'Église de France, à cause de ces mêmes libertés

consacrées dans l'assemblée du clergé de 1682, et refusa constamment

d'accorder des bulles aux ecclésiastiques du second ordre, membres de

cette assemblée (où ils n'avaient cependant pas voix délibérative).

Son successeur, Alexandre VIII[36] (Ottoboni), fut plus opiniâtre

encore dans ses refus, puisque deux jours avant sa mort il publia une

bulle contre les quatre articles de 1682, laquelle, au reste, n'eut

pas de suite, parce qu'il était mourant. Innocent XII[37] (Pignatelli)

tout bonhomme qu'il était, ne put se résoudre à accorder des bulles

aux évêques nommés entre 1682 et 1693, qu'après qu'ils lui eurent

écrit chacun une lettre d'excuses et de regrets sur ce qui s'était

passé dans cette assemblée. Cette lettre était vraiment humiliante, et

ce qui lui donna surtout ce caractère, c'est que Louis XIV en joignit

une de sa propre main, dans laquelle il s'engageait à ne donner aucune

suite à son édit du 22 mars 1682. La lettre du roi dut paraître une

rétractation, dont il se releva pourtant avant sa mort, puisqu'enfin,

l'édit ne fut pas révoqué, et qu'après lui, il continua d'être

exécuté.

[35] Innocent XI (Benoît Odescalchi), né à Côme en 1611, pape en

1671, mort en 1689.

[36] Alexandre VIII, né à Venise en 1610, pape en 1689. Il cassa

les articles de la déclaration de 1682 par la bulle _Inter

multiplices_, et mourut en 1691.

[37] Innocent XII (Antoine Pignatelli), né à Naples en 1615, pape

de 1691 à 1700.

Il est presque inutile de rappeler ici que Bonaparte, proclamé

empereur par le Sénat le 20 mai 1804, mit un grand prix, et cela se

conçoit, à être sacré par le pape. C'est un miracle de sa destinée

qu'il ait pu l'obtenir, et dans le temps, je me trouvai fort heureux

d'y avoir contribué, parce que je pensais que les liens de la France

avec la cour de Rome s'en trouveraient resserrés. Pie VII, ayant déjà

reconnu le gouvernement consulaire, puisque c'est avec ce gouvernement

qu'il avait traité pour le concordat, ne pouvait être arrêté par la

considération des droits que pourrait, un jour, faire valoir la maison

de Bourbon, si le gouvernement nouveau, se brisant lui-même, la

nation la rappelait. Il n'avait donc rien à objecter contre le titre

d'empereur que Bonaparte s'était donné, ou qui lui avait été décerné

en France, avec plus de solennité, quoique, peut-être, avec moins de

sincérité, que celui de premier consul. Le pape n'avait plus à

délibérer que sur un seul point: savoir, si, dans l'unique intérêt de

la religion, à laquelle le nouvel empereur pouvait faire, par sa

puissance immense, tant de bien ou tant de mal, il devait consentir à

le venir sacrer, comme saint Boniface, le légat du pape Étienne III,

était venu sacrer Pépin, du vivant du roi légitime, Childéric III;

comme Léon III couronna Charlemagne empereur, à Rome en 800, et comme

un autre pape, Étienne V, vint ensuite sacrer Louis le Débonnaire à

Reims, après la mort de Charlemagne.

Le pape se décida à venir faire ce sacre à Paris, et cette mémorable

cérémonie eut lieu le 2 décembre 1804. Pie VII ne fut pas dirigé dans

cette circonstance par des vues temporelles, comme le pape Étienne

III, qui avait imploré le secours de Pépin contre les Lombards, mais

bien évidemment et bien uniquement par des motifs purement religieux,

puisqu'il s'abstint même de laisser entrevoir le désir si naturel de

recouvrer ses trois légations de Bologne, de Ferrare et de Ravenne,

que l'empereur, au reste, n'eut garde de lui offrir, ni même de lui

faire espérer. Toutes les demandes du pape, sans aucune exception,

furent dans l'intérêt de la religion. Aucune ne le regardait

personnellement, et il refusa les présents qu'on lui offrit pour sa

famille.

Il quitta Paris le 4 avril 1805, laissant partout sur son passage

l'impression profonde de ses vertus et de sa bonté: Napoléon avait

quitté Paris quelques jours avant lui; il songeait à tout autre

chose, qu'à montrer sa reconnaissance au Saint-Père. Le 16 mai le pape

arrive à Rome, et le 26 mai, l'empereur se fait couronner à Milan roi

d'Italie. Peu de temps après, ses troupes occupent Ancône, sur le

territoire romain[38]. Le pape s'en plaint. Napoléon ne lui répond

pas; mais après la bataille d'Austerlitz du 2 décembre 1805 et la paix

de Presbourg du 26, il écrit au pape, le 6 janvier 1806, qu'il n'avait

pas voulu s'approprier Ancône, mais l'occuper comme protecteur du

Saint-Siège, et pour que cette ville ne fût pas souillée par les

musulmans.

[38] Ancône avait à ce moment une grande importance. Des troupes

russes étaient concentrées à Corfou, d'où elles n'attendaient

qu'une occasion pour passer en Italie et se joindre aux Anglais.

Ancône était donc exposée à un coup de main, d'autant plus que la

garnison était presque nulle, et les fortifications ruinées.

Napoléon sollicita du gouvernement pontifical qu'il mît la ville en

état de défense. Sa demande n'obtint aucun résultat. Aussitôt le

général Gouvion Saint-Cyr, qui à ce moment traversait les États de

l'Église pour se rendre dans le royaume de Naples, reçut l'ordre de

s'emparer de la ville. Il y entra par surprise, et s'y établit le 6

novembre 1805.

Trois mois après, le 30 mars 1806, Napoléon place son frère Joseph sur

le trône de Naples, et demande au pape de le reconnaître. Il lui

demande presque en même temps de faire avec lui (empereur) une ligue

offensive et défensive, d'embrasser le système continental, de fermer

par conséquent ses ports aux Anglais, c'est-à-dire de leur déclarer la

guerre. De telles propositions, dans un temps surtout où l'empereur

foulait aux pieds le concordat qu'il avait conclu avec le pape en 1803

pour l'Italie; qu'il dépouillait les évêchés et les monastères de

leurs biens, supprimant à son gré les uns et les autres; qu'il

tourmentait les évêques et les curés par de nouveaux serments, etc...

de telles propositions ne pouvaient pas être acceptées et ne le

furent pas. Elles donnèrent lieu à cette correspondance avec les

autorités françaises, dans laquelle on a remarqué tant de force, de

raison et de convenance du côté de la cour de Rome.

Un pareil refus et tant de raison, ne pouvaient manquer d'irriter

l'empereur. Le 2 février 1808 il fait occuper Rome par ses troupes que

commandait le général Miollis[39]. Elles s'emparent du château

Saint-Ange. Le général veut obliger le pape à souscrire à toutes les

demandes qui lui sont faites, sous la menace de perdre ses États; il

prodigue les vexations; se saisit de la poste, des imprimeries; fait

enlever vingt cardinaux, parmi lesquels étaient plusieurs ministres,

etc... Le pape proteste en vain contre de telles violences. Napoléon

n'en tient aucun compte. Le 2 avril suivant, il réunit au royaume

d'Italie les légations d'Urbin, d'Ancône, de Macerata et de Camerino,

pour en faire trois départements. Il confisque les biens des cardinaux

qui ne se rendaient pas au lieu de leur naissance. Il fait désarmer

presque toute la garde du Saint-Père; les nobles de cette garde sont

emprisonnés. Enfin, Miollis fait enlever le cardinal Gabrielle[40],

pro-secrétaire d'État; et fait mettre les scellés sur ses papiers.

[39] François, comte Miollis, né en 1759, était capitaine

d'infanterie en 1789. Il servit dans les années de la république,

devint général en 1794, et fit avec distinction la campagne

d'Italie. Il fut longtemps gouverneur de Mantoue. En 1807, il fut

nommé gouverneur de Rome et des États de l'Église. Il fut mis à la

retraite en 1815 et mourut en 1828.

[40] Jules Gabrielle, issu d'une vieille famille romaine, né en

1748, fut évêque de Sinigaglia, puis cardinal en 1801. Le 27 mars

1808, il devint pro-secrétaire d'État. Il protesta énergiquement

contre toutes les mesures attentatoires aux droits du pape

ordonnées par l'empereur, et fut arrêté en juin de la même année.

Il fut interné en France et se rendit en 1813 à Fontainebleau

auprès du pape. Il mourut en 1822.

Le 17 mai 1809, décret de Napoléon, daté de Vienne, portant réunion

(en sa qualité de successeur de Charlemagne) des États du pape à

l'empire français, en statuant que la ville de Rome serait ville

impériale et libre; que le pape continuerait à y siéger, et qu'il

jouirait de deux millions de francs de revenu. Le 10 juin il fait

promulguer ce décret à Rome. Ce même 10 juin, le pape proteste contre

toutes ces spoliations, refuse toute pension; et, récapitulant tous

les attentats dont il a à se plaindre, lance la fameuse et imprudente

bulle d'excommunication contre les auteurs, fauteurs et exécuteurs des

violences contre lui et le Saint-Siège, mais sans nommer personne.

Napoléon en fut outré, et, dans un premier mouvement, il écrivit aux

évêques de France une lettre dans laquelle il parlait, en termes

presque révolutionnaires, «de celui qui voulait, disait-il, faire

dépendre d'un temporel périssable l'intérêt éternel des consciences et

celui de toutes les affaires spirituelles».

Le 6 juillet 1809, Pie VII, enlevé de Rome après qu'on lui eut demandé

s'il voulait renoncer à la souveraineté temporelle de Rome et de

l'État de l'Église, fut conduit par le général Radet[41] jusqu'à

Savone, où il arriva seul le 10 août, les cardinaux ayant tous été

transportés auparavant à Paris.

[41] Étienne, baron Radet, né en 1762, avait été sous-officier sous

l'ancien régime. En 1792, il était sous-lieutenant de la garde

nationale à Varennes. Accusé d'avoir favorisé la fuite de Louis

XVI, il fut acquitté par le tribunal révolutionnaire. Il devint

général de brigade en 1799, et commandant en chef de la

gendarmerie. C'est en cette qualité qu'il reçut l'ordre, le 6

juillet 1809, d'arrêter le pape. En 1813, il fut nommé grand prévôt

de la grande armée et général de division. Condamné à neuf ans de

détention en 1816, il fut gracié en 1818 et mourut en 1825.

Et pour bien compléter les spoliations exercées sur le pape, Napoléon

fit paraître, le 17 février 1810, un sénatus-consulte qui décerne au

fils aîné de l'empereur le titre de roi de Rome, et statue même que

l'empereur sera sacré une seconde fois à Rome, dans les dix premières

années de son règne.

C'est opprimé, captif, et privé de tout conseil, que le pape refusa

les bulles à tous les évêques nommés par l'empereur, et c'est alors

que commencèrent les discussions sur les mesures propres à faire

cesser la viduité des églises.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 14 / 104 题