Non contents de troubler la France, voici que les Messieurs jésuites
sont en train de révolutionner Monaco. On n’entend parler que d’eux sur
ce vieux roc barbaresque, jadis peuplé d’affreux pirates, jadis hérissé
de cactus comme un oursin l’est de piquants, et devenu, par suite du
progrès des mœurs, le pays des croupiers et des roses.
Jamais depuis le matin où Menton et Roquebrune, fatigués de manger du
pain de siège en pleine paix et de crever de faim par décret sous le
ciel le plus généreux du monde, secouèrent d’un coup d’épaule le joug
séculaire des Florestan; jamais depuis le soir où ce bruit soudain se
répandit qu’un prétendant, se prétendant de la pure race des Grimaldi,
faisait appel aux armes, levait ses fidèles à Nice sous les arcades du
café de la Victoire, et armait secrètement une barque à sardines dans le
creux d’un roc, jamais pareille émotion ne s’est vue.
Les palmiers en ont soupiré, bien que la brise de mer ne soufflât point;
sur les terrasses de marbre les grands eucalyptus ont agité leurs
feuilles pendantes, et l’unique grenouille de la pièce d’eau,
vergiss-mein-nicht à pattes entretenu par l’administration pour rappeler
à ses nombreux hôtes allemands la douce langue de la patrie! oublie
maintenant de chanter à l’heure réglementaire.
Je m’étais assis sous un oranger, dans un retrait charmant que je
connais, à distance égale du casino et de la mer, berçant ma pensée au
bruit philosophiquement confondu des pièces d’or et de la vague. Tout à
coup un sifflet, un halètement de vapeur, des toilettes claires aperçues
à travers les branches, des odeurs féminines de musc et d’ambre
remplissant les jardins et dominant le parfum des fleurs, m’annoncèrent
que le train de Nice arrivait. Je m’accoudai sur un balustre pour voir
passer le défilé: les étrangères, les Françaises, et surtout cette
indestructible vieille garde, les Caroline et les Cora, vénérables
débris de la cocotterie impériale qui ont fini par trouver ici une île
d’Elbe sans retour.
La compagnie me parut agitée. Il n’y avait pas ce recueillement
préliminaire, bien connu de tous les joueurs, qui fait de la montée
quotidienne à Monte-Carlo quelque chose d’aussi religieusement solennel
qu’une entrée de messe ou de vêpres.
On causait, on s’interrogeait:--«Est-ce bien sûr, au moins?--Mais,
parfaitement, chère amie! les achats sont faits, je tiens la chose du
gros baron, les bons pères n’ont plus qu’à arriver.»
Et voilà comment j’appris que les jésuites, chassés de France, voulaient
s’installer à Monaco et planter l’étendard d’Ignace sur le fortuné coin
de terre que domine la girouette dorée du dieu Hasard.
Ce projet, comique au premier abord, n’a, quand on y réfléchit un peu,
rien qui étonne. Les divers ordres religieux montrèrent toujours un goût
particulier et parfaitement entendu pour choisir le lieu de leur
demeure: aux franciscains besaciers et bons vivants les grasses et
populeuses vallées; aux dominicains noirs et blancs qui, par un
calembour facile, s’intitulaient chiens du Seigneur, les positions
fortes, batailleuses, à mine dominatrice et bourrue; aux bénédictins,
les pentes ombreuses, égayées de sources, portant à la méditation et à
l’étude. Les jésuites ne pouvaient rêver rien de mieux que Monaco. La
religion inventée par eux à l’usage des gens du monde, avec ses
Immaculées, ses Cœurs sanglants, son mysticisme sensuel, sa
préoccupation de l’Éternel et de la femme, va trouver son vrai cadre
ici, dans cet endroit paradoxal où la nature se fait ultra-mondaine et
qui offre aux aspirations compliquées des heureux que l’excès du plaisir
énerve les baumes de la solitude à côté des piments du boulevard.
Monaco était d’ailleurs prédestiné, marqué d’une marque visible par le
doigt de la Providence. Monaco, dans un petit vallon, possède un
oratoire à Sainte Dévote; son deuxième patron s’appelle Saint Romain!
Or, on n’ignore pas que l’occupation préférée des bons pères consiste à
jouer de la dévote au profit de Rome. La dévote abonde à Monaco, comme
en tout quartier général de galanterie. Et quelles dévotes! Subtiles,
expertes, connaissant par grâce d’état les obscurs replis de l’âme
humaine mieux que le plus raffiné confesseur. Voilà une troupe tout
exercée, un escadron volant d’admirables _sœurs captatrices_, qui ne
demande qu’à faire campagne entre Menton et Cannes, terrain béni, aimé
du ciel, fertile en millions souffrants, en riches et aristocratiques
agonies. Grâce à ces jésuitesses de cotillon court, prêtes à le
raccourcir encore, Monaco et Monte-Carlo seront tous les deux avant dix
ans entre les mains des hommes de Dieu.
Il y a là un joli flot d’or, d’un courant large et continu, qui,
savamment canalisé, remplirait à nouveau de murmures joyeux le fleuve
desséché du denier de Saint-Pierre. L’exploitation serait facile, car
tout joueur a foi aux fétiches, ce qui constitue un commencement de
religion. L’être enfantin qui s’en va au tapis vert, sûr de gagner,
plein de confiance, parce qu’en traversant le tunnel d’Eza il a aperçu,
un quart de seconde, dans la course folle du train, la fente de rocher
légendaire: petit trou bleu ouvert sur la mer! est prêt à croire tout ce
qu’on voudra lui faire croire; et tels qui paient très cher pour toucher
la bosse d’un bossu paieront le double pour baiser l’orteil d’un saint
de bronze si on sait leur persuader que cet acte de dévotion doit faire
réussir la martingale.
Voyez-vous d’ici le triomphe, quand, du haut de la Tête-de-Chien, bloc
gris roussi par le soleil où parfois s’enroulent des brumes, une vierge
en or colossale étendra les pans de son manteau sur le casino sanctifié,
quand un chemin de croix montera de la gare et quand, dans le salon
oriental, où des croupiers ornés de tonsures feront le jeu et jetteront
la bille d’un geste de bénédiction, les grands laquais, en place du
simple verre d’eau traditionnel, offriront un verre d’eau de Lourdes aux
gosiers étranglés par la perte!
Ce jour-là, le prince régnant pourra remplacer par un jésuite souriant
et glabre le moine barbu armé d’un glaive qui monte la garde sur son
blason!