LA MAISON DE GARIBALDI.

Il n’y a pas en Provence de nom plus populaire que celui de Garibaldi.

On s’obstine, il est vrai, à le prononcer _Galibardi_, mais c’est

naïvement et sans penser à mal. Tout paysan a chez lui un Garibaldi,

debout au milieu de sa famille, à cheval dans la fumée des batailles, ou

bien encore assis, les deux mains s’appuyant sur la poignée du sabre,

avec ses bons yeux clairs, ses longs cheveux et sa barbe blonde.

Un jour de marché, étant tout petit, je rencontrai mon grand-oncle qui

revenait de la Placette. De loin, je l’avais vu arrêté devant l’étalage

d’un de ces marchands gascons qui exposent le long des murailles tant

d’admirables images en couleur, juifs-errants, figures de saints,

portrait de héros et de princes, pincées et fixées à une ficelle par des

bouts de roseau fendus.

--Tu ne sais pas, j’ai fait emplette.

Et, déroulant un papier qu’il avait à la main, il me montra... vous le

devinez: un superbe Garibaldi, enluminé de bleu et de rouge, avec une

couche de gomme par-dessus qui le faisait reluire au soleil.

--C’est pour clouer dans ta chambre, au manteau de la cheminée.

--Et l’autre? demandai-je, car il y avait deux rouleaux.

--L’autre, c’est pour le pendant, il faut toujours qu’une image ait son

pendant.

--Et quel pendant avez-vous choisi?

--Ma foi! comme le marchand n’avait plus que des saint Paul et des saint

Pierre, je me suis décidé à acheter encore un Garibaldi.

C’était, en effet, encore un Garibaldi, exactement semblable au premier

d’ailleurs; de sorte que, pendant toute mon enfance, j’ai vu, ô comble

de la symétrie! les deux mêmes Garibaldi chacun d’un côté de la

cheminée, me sourire quand je m’éveillais.

Les impressions premières ne s’effacent plus, et toujours, même avant de

savoir pourquoi, naïvement, obscurément, j’eus la religion de

_Galibardi_.

Aussi puis-je compter au nombre des émotions de ma vie la découverte que

nous fîmes, un ami et moi, sur le port de Nice, voici bientôt quelque

dix ans.

Bien que mon ami connût Nice par cœur, comme il connaît Venise et

Constantinople, nous avions eu toutes les peines du monde à le

rencontrer ce port de Nice!

Au lieu de suivre tranquillement le bord de la mer, les terrasses et le

coin de _raoubo-capeou_ où, sur l’étroite route en corniche, entre le

roc vif et les flots, un vent enragé souffle à toute heure, on avait

pris le chemin des écoliers. On avait flâné au marché, admirant les

poissons, les fleurs, et surtout, sujet de tableau ravissant! ces

originales revendeuses d’herbes qui pour se préserver du soleil, se

coiffent d’une grosse salade renversée, la racine en l’air et les

feuilles retombant autour des cheveux bruns frisés, ainsi qu’une verte

dentelle. Après cela, on s’était enfoncé entre les maisons de la vieille

ville passées à la chaux jusqu’au premier, suivant la coutume arabe et

provençale, rues silencieuses et fraîches, où jamais ne descend le

soleil, où jamais ne roule un bruit de voitures, escaliers tortueux

grimpant vers le Château, voûtes sombres enchevêtrées, avec le petit

judas des jalousies mystérieusement relevées aux fenêtres closes, et les

boutiques obscures et basses, ouvertes, sans vitrines ni devanture,

ayant pour étal deux bancs de pierre. Puis un quartier, vague, plein de

charrons, de forgerons, dans le brouhaha poudreux des faubourgs

qu’habitent les rouliers. Enfin tournant à droite, nous sentons une

bonne odeur de goudron et de marine. Des pointes de mâts qui se dressent

sur le ciel derrière les toits nous dirigent...

--Le port!

Mais pas un port comme tous les ports: le port idéal, le port classique,

le port que les collégiens enfermés et qui n’ont jamais connu les flots

peuvent se figurer d’après Homère ou d’après Virgile.

Tout rond, tout petit, calme et clair dans l’ombre des coteaux couronnés

de verdure pâle, ses quais, au fond, vont s’abaissant en une grève large

à peine de quelques pas où, parmi le sable et les galets, jaillissent

les milles filets d’une belle source murmurante. Elle n’a que le temps

de naître, de refléter un instant l’azur, et puis elle meurt dans la

mer, joyeuse du peu qu’elle a vécu, en digne sœur païenne d’Aréthuse.

Des femmes y lavaient leur linge; ailleurs, des matelots remplissaient

leurs barils. C’est Limpia, l’antique aiguade, belle aujourd’hui comme

il y a deux mille cinq cents ans, la nymphe immortelle dont la grâce et

la douce voix retinrent sur ces rivages divins les marins grecs

fondateurs de villes.

La nymphe Limpia m’envoya un rêve. Assis sur le coin d’une borne,

j’oubliai Nice et le siècle présent. Je n’entendais plus les appels des

gens du port, les cris aigus et musicaux des marchands de poissons secs

et d’oranges; je ne voyais plus les petits vapeurs noirs de charbon, les

cordages, les pavillons, les fins voiliers aux proues dorées et peintes,

les tartanes dont la grande antenne retombe comme une aile lassée...

J’étais dans la crique de Limpia: une forêt de pins mêlés de myrtes

descendait des coteaux jusqu’à la mer, et les premiers colons apportant

la vigne et l’olivier, tiraient en chantant leurs bateaux légers sur le

sable, près de la source.

--Eh bien, dormons-nous? fit mon compagnon.

Alors, me retournant, mal éveillé encore, j’aperçus en face de moi, dans

le mur d’une petite maison, une plaque en marbre indiquant que Garibaldi

était né là. Ceci me parut la continuation de mon rêve grec, et je

trouvai tout naturel que ce héros, comparable aux héros antiques, eût vu

le jour dans ce lieu sacré, près de la demeure des nymphes.

Vous rappelez-vous ce souvenir, ami Ziem, peintre des flots bleus semés

de voiles blanches? et vous rappelez-vous la bouteille de vin d’Asti que

nous vidâmes incontinent à la santé de Garibaldi, devant le comptoir,

sans vergogne dans une buvette à matelots.

... J’ai voulu revoir, le petit port, mais on agrandissait le petit

port. Partout des maçons, des gravats, des pans de mur qui s’écroulaient

dans des tourbillons de poussière. Quand j’arrivai, un tombereau

emportait les derniers débris de la maison de Garibaldi, et les flots

d’argent de Limpia, sur les galets souillés de plâtre, semblaient

murmurer plus tristement.

Comme je regardais, un vieux, dans ce patois niçard, âpre et rude

provençal que Garibaldi enfant parlait et qu’il aime à parler encore, un

vieux en train de fumer sa pipe me dit:

--Les ingénieurs démolissent la maison; mais des gens ont acheté les

pierres, on va la rebâtir ailleurs.

Ailleurs?... Hélas! ailleurs, la maison sera comme exilée.

V

Au bon soleil · 第 68 / 75 题