DÉJEUNER ANTHROPOLOGIQUE.

Connaissez-vous l’anthropologie? Non, pas beaucoup. Ma foi, tant pis!...

Si jamais pourtant vous aviez à passer huit jours dans la petite ville

où je suis, puisse le Dieu de M. Broca vous placer, ainsi que la chose

m’est arrivée pas plus tard qu’avant-hier, sur le chemin d’un

anthropologue!

Avant-hier donc, comme le lendemain s’annonçait beau, il fut décidé

qu’on avertirait les paysans, et que nous partirions au petit jour, en

découverte anthropologique. L’initiation m’effrayait un peu; mais

l’anthropologue en chef me rassura, recommandant seulement d’apporter le

bissac garni et d’avoir des souliers ferrés, à larges bords, capables de

mordre sur le roc vif, et de se frayer passage dans les ronces.

Décidément l’anthropologie s’annonçait bien. De fortes chaussures et les

éléments d’un solide déjeuner au grand air sont, paraît-il, les premiers

et indispensables outils de cette science faite pour plaire aux honnêtes

gens.

Ayant prolongé nos projets fort tard,--on causait encore après

minuit,--nous ne prîmes guère le bâton que sur la pointe de huit heures.

Le soleil, qui s’était levé avant nous, commençait à chauffer les marnes

schisteuses parmi lesquelles la route monte, mais d’agréables souffles

d’air vif venaient nous regaillardir aux tournants.

Il s’agissait d’escalader Monturri, côte abrupte! et de fouiller avant

déjeuner le _Trou de l’argent_, une grotte qu’on aperçoit de la ville

même, si trompeusement rapprochée par la transparence de l’air qu’avec

la main vous croiriez l’atteindre. Elle n’en est pas moins à douze cents

mètres au-dessus du niveau de la mer, soit neuf cents au-dessus de

l’endroit relativement élevé d’où nous partions.

La grotte du _Trou de l’argent_ faisait parler d’elle. Un jeune gredin,

du nom de Rascasse, gredin que tout le pays a connu alors que, pas plus

haut que ça, il galopinait par les rues, y avait, à ce qu’on me raconte,

pendant quelque temps élu domicile. Assisté d’un ami, comme lui mal vu

des gendarmes, il essayait de ressusciter là, en pleine Provence, les

pittoresques traditions du vieux brigandage. De ce lieu d’exil haut

perché, loin des hommes, mais près des aigles et des jean-le-blanc,

ayant sous ses pieds la ville et la vallée, il voyait tout en bas monter

d’entre les toits la fumée de la maison natale, tandis qu’au loin se

déroulaient les interminables rubans blancs des trois grandes routes,

son domaine.

Un an durant, Rascasse et son ami vécurent heureux, rançonnant les

fermes qui leur fournissaient pitance et boisson, et forçant nuitamment

les églises rurales dont ils fondaient au premier coin de bois venu, sur

un feu allumé entre deux cailloux, les calices et les ciboires,

s’offrant même parfois, au retour des marchés, le piquant d’une

arrestation à main armée. Tout ici-bas a une fin; enhardis, nos

gaillards ne se cachaient plus, des bergers les dénoncèrent, et la

gendarmerie les prit au gîte, un dimanche, jour de repos, tandis qu’ils

se fricassaient un lapereau dans leur grotte, d’ailleurs très

convenablement aménagée et meublée. Ils furent condamnés au bagne,

embarqués; Rascasse mourut dans la traversée.

Comme l’histoire de Rascasse se terminait, nous atteignîmes un premier

plateau, en haut de la côte. Il y eut un moment de silence pendant

lequel chacun put méditer et s’attendrir sur cette destinée tranchée

dans sa fleur.

Ici la vraie montée commence, montée presque à pic, harassante et rude,

sous le soleil haut maintenant. Un écroulement de pierrailles, blanches,

coupantes, roulantes et sonores où végètent quelques genêts, de maigres

buis, des bouquets de chênes rabougris maintenus nains par l’âpre bise.

Avec les chênes, on avance tant bien que mal, en se halant aux branches

basses, en se piétant aux racines. Mais le diable, c’est qu’il y a _les

cassées_, grands espaces nus, tout débris, sans un buisson, sans un brin

d’herbe, où l’on éprouve la sensation d’un homme qui se promènerait,

enfonçant jusqu’aux genoux, dans un tas de tessons d’assiettes. Je

glisse, je bute, j’essaie vingt pas pour en réussir un. Grisé par la

chaleur, le souvenir de Rascasse me poursuit; sérieusement je plains

Rascasse: je me dis que, si l’état de voleur a ses agréments, il a

parfois aussi ses peines, et que ce devait être une nécessité fâcheuse,

ayant ses affaires en plaine, d’aller chaque nuit chercher son lit si

haut.

Notre anthropologue, lui, trotte devant, parlant fouilles, flairant la

trouvaille, rêvant silex polis et crânes perforés.

--«Un coup de collier, et nous y sommes!»

En effet, la roche commence, glissante par endroits, mais ferme sous le

pied. On donne le coup de collier, et le _Trou de l’Argent_ nous

apparaît s’ouvrant à trois mètres de haut, au beau milieu du mur

calcaire. L’escalade en serait difficile sans un arbuste qui, poussé

dans une fissure, nous tend ses branches obligeamment, et, disons tout!

sans les crampons de fer que Rascasse, décidément ami du confortable,

avait posés là pour son usage. Il y a bien à l’autre bout une seconde

entrée presque de plein pied et plus accessible. Mais, paraît-il,

Rascasse l’a bouchée d’un bloc énorme, pour se garantir des courants

d’air. Il pensait à tout, ce Rascasse!

La grotte est superbe, comme toutes les grottes: c’est pourquoi je ne la

décrirai point. D’ailleurs, notre ami l’anthropologue ne nous laisse

guère le loisir de regarder. Dans la chambre principale, toute

reluisante de blanches cristallisations et pareille à l’intérieur d’une

gigantesque géode, les ouvriers ont déjà allumé leurs lampes. On

commence par déblayer un important dépôt d’os de lapin, débris de

cuisine laissés par Rascasse, et trop récents pour nous intéresser. Puis

on attaque avec le pic la dure couche des stalagmites au-dessous

desquelles, presque à fleur de sol, apparaissent dans la terre, aussitôt

passée et tamisée, des médailles d’empereurs et d’impératrices: un

Probus, un Gordien, un Claude le Gothique, une Julia Pia, femme de

Septime-Sévère, d’un profil admirable sous sa lourde chevelure ondée que

décore une sorte de demi croissant. De qui peuvent venir ces reliques?

Sans doute de quelques malheureux Gallo-Romains réfugiés là, au temps

des invasions barbares. Mais ceci est encore l’histoire, et nous voulons

fouiller plus bas que l’histoire. Patience! voici le gisement

préhistorique: la tranchée poussée à deux mètres met à jour une série de

sols et de foyers superposés marquant visiblement l’étiage des siècles;

et là dedans, au milieu des charbons et des os brisés, mille fragments

de poterie, les silex taillés en pointe ou en lame de couteau, les

pierres servant d’amulettes, les coquilles apportées de loin, tous les

muets témoins, depuis tant de siècles ensevelis, de l’humanité à ses

jours d’enfance. O triomphe! tout au fond, en grattant la terre, je

découvre--moi-même, l’entendez-vous bien?--je découvre un fragment de

vase qui porte en relief un essai d’ornementation élégante déjà dans sa

naïveté. Pourquoi pensai-je soudain à la Vénus de Milo? Et pourquoi,

mesurant le chemin parcouru, dans ma joie de tenir ce balbutiement d’art

de nos lointains ancêtres, me sentis-je ému... je dirais, ma foi,

jusqu’aux larmes, si je ne craignais de voir railler tant de sensibilité

esthétique?

Et quel déjeuner après cela, sur une sorte de balcon naturel, baigné du

soleil, par où le _Trou de l’Argent_ regarde la vallée. Vers la

frontière d’Italie, un peu de neige brillait encore à la cime des

montagnes; en face, dans une poussière de soleil, toute la Provence, le

Lubéron hanté des loups, le fier rocher où Marius, après les Cimbres

écrasés, dressa son temple à la Victoire, et la Durance qui, courant

entre des promontoires, tour à tour visible ou cachée, brille jusqu’au

lointain comme un chapelet de lacs. Dans l’air chaud, des pentes

brûlées, montait jusqu’à nous l’enivrante odeur des lavandes sèches

encore; sur le roc nu, qu’étoilaient déjà par places les fleurs précoces

du thlaspi, bourdonnait la première abeille.

Faisons de l’anthropologie; c’est sain à l’esprit autant qu’aux poumons!

Au bon soleil · 第 53 / 75 题