J’ai rencontré, pas plus tard qu’hier, une procession de pénitents, de
pénitents blancs, je vous le jure! Il est vrai que c’est dans un pays où
les Rouges eux-mêmes ont un saint à eux. Sanglés de cordons, masqués de
cagoules, ils descendaient sur deux rangs, une raide côte. En tête
marchait le doyen manœuvrant un bâton énorme, lourdement sculpté,
lourdement doré, que surmontait en guise de pomme une sorte de chapelle
à jour. Puis venait un grand Christ à barbe noire, porté par un frère,
pieds nus. A droite et à gauche, deux autres frères balançaient au haut
de longs manches taillés en fourche deux monumentales lanternes, de
forme somptueuse et barbare, en fer-blanc découpé et repoussé, avec des
cires qui brûlaient pâles, allumées ainsi en plein soleil.
Quoique peu pénitent moi-même j’eus toujours un faible pour les
pénitents, les blancs surtout! Ils me rappellent une enfance
relativement religieuse et ces heureux jours où nous nous cachions,
quelques galopins et moi, aux coins sombres des vieilles rues,
pour chanter en écho à leurs psalmodies latines ce répons
irrévérencieux:--«Pénitent blanc--Qui vas devant,--Tu dérobas le
dinde...--Pénitent gris,--Toi qui me vis,--N’en parle pas.--Nous
t’inviterons au repas... ah! ah! ah! ah!»
Et puis ces pénitents tout blancs, entre ces rocs éclatants de lumière,
étaient d’un bel effet pittoresque; je m’arrêtai pour les voir défiler.
Le soleil piquait fort; plusieurs, pour respirer mieux, avaient jeté
leur cagoule en arrière, et sous le calicot apparaissaient de bonnes
faces d’hommes de la terre, brunies à la réverbération du sillon.
Étranges pénitents! pensais-je, ils n’ont pas du tout la physionomie de
l’emploi... En effet, ils prenaient pour entonner les psaumes un petit
air narquois et joyeux qui faisait un singulier contraste avec leur
costume d’Inquisition. On eût presque dit d’une mascarade. Un d’eux,
en passant, m’aperçut et cligna de l’œil. Je le reconnus,
celui-là.--Aurais-je la berlue? Mais non! il n’y a pas à hésiter, c’est
bien Tiston, Tiston Pesquegrive, un brigand de père de famille qui, avec
du bien de chez lui et pouvant, comme tant d’autres, vivre
honorablement, sans rien faire, avait toujours eu la manie de s’occuper
de choses qui ne le regardaient pas; Pesquegrive proscrit au 2 Décembre!
Pesquegrive qui, en 1870, poussa l’esprit de désordre jusqu’à s’engager,
pour se battre, dans les bandes de Garibaldi! Pesquegrive pénitent,
c’était le monde renversé, la contre-Révolution triomphante; et,
derrière Pesquegrive, portant les mêmes cierges et crevant de rire sous
la même cagoule, ses inséparables amis, les enragés des hauts-quartiers,
les républicains à taïole rouge? Que voulait dire tout cela?
Je rencontrai Pesquegrive dans l’après-midi, au café, en train de
parcourir les feuilles.--«Eh bien, Pesquegrive, on s’est donc mis
pénitent?--Vous nous avez vus, hein? c’est toute une histoire.»
Nous demandâmes de la limonade gazeuse, et Pesquegrive commença:
--«Vous connaissez notre collège, un local superbe! ancien couvent de
capucins, avec des corridors, des salles voûtées, et deux grands
cloîtres qui servent de cours aux élèves, l’une pour l’hiver, l’autre
pour l’été. Les cléricaux en étaient jaloux; ils auraient voulu le faire
tomber et remplacer nos professeurs par des jésuites. C’est ici comme
partout! Mais les habitants tenaient bon, et le Conseil municipal
faisait des sacrifices. En attendant, les hommes noirs tournaient
autour, cherchant un trou de souris par où s’introduire. Il faut savoir
qu’en outre du collège et de la maison d’école, les bâtiments des
capucins renfermaient encore la confrérie des Pénitents blancs. La
ville, je ne sais plus quand, leur avait accordé l’ancienne chapelle en
jouissance. Tant que la confrérie dura, tout alla bien. Les élèves
faisaient leur sabbat dans les cours, deux fois par semaine les
pénitents chantaient l’office; les uns ne gênaient pas les autres, et
l’on s’entendait parfaitement.
»Cependant la confrérie s’en allait peu à peu, par voie d’amortissement
pour ainsi dire. Les vieux disparaissaient, et il ne s’en faisait pas
recevoir de jeunes. A la fin, ils n’étaient plus que quatre, et plus que
trois aux processions. Puis la chapelle resta fermée. On crut le dernier
pénitent mort, et la ville reprit la clef.
»Qui ne vous a pas dit qu’un beau jour, cela se passait tout de suite
après la guerre, nous vîmes la chapelle grande ouverte, des échafaudages
dressés et des maçons gâchant du plâtre avec un prêtre qui les
dirigeait. Il y avait deux clefs, paraît-il; M. le curé sans rien dire,
avait gardé la bonne, et les Maristes, avec sa permission, étaient en
train de s’établir là, en plein cœur du collège, dans la chapelle
démolie. La chapelle d’abord, pour la salle des classes; puis on aurait
demandé un petit bout de cour, un logement dans les combles; comment
refuser à ces bons Maristes? Et en un rien de temps le collège aurait
été dévoré tout entier. Vainement la ville protesta:--la chapelle est
propriété communale; la confrérie s’étant éteinte, la propriété de la
chapelle doit faire retour à la commune!
--Non pas, disaient les curés, la chapelle est bien d’église, et la
fabrique a droit d’en disposer à sa guise. Le préfet, naturellement,
penchait pour le curé et la fabrique. Faire un procès? Mais on était sûr
de le perdre! En attendant, les travaux marchaient toujours.
»C’est alors, continua Pesquegrive avec une nuance de juste orgueil,
qu’il me vint une inspiration admirable. Je savais que les pénitents
n’étaient pas tous morts. Il en restait deux, vieux comme des bancs,
n’entendant plus, n’y voyant guère. Je les amenai au Conseil municipal.
Cela tranchait tout: eux vivants, rien n’empêchait de reconstituer la
confrérie. Il fallait se sacrifier, nous nous sacrifiâmes, et tous, le
maire en tête, nous nous inscrivîmes pénitents. Le lendemain, forts de
notre droit, le cierge au poing, en beau costume de calicot neuf, nous
expulsions maçons et Maristes.»
--Drôles de pénitents!
--Aurait-il mieux valu laisser perdre le collège?
--Et vous allez ainsi rester pénitents blancs toute votre vie?
--Que voulez-vous? les hommes de bonne volonté, il faut bien qu’ils
fassent quelque chose pour la République.
V