MON AMI NAZ.

Or, voici par suite de quelle aventure mon ami Naz fut voué au vert:

Blasé sur les joies du collège, fatigué de fumer toujours des feuilles

sèches de noyer dans des pipes en roseau, et d’élever des serpents avec

des cochons d’Inde au fond d’un pupitre, mon ami Naz résolut un jour de

s’offrir des émotions plus viriles.

Et, le képi sur l’œil, le cœur battant à faire éclater sa tunique, il

entra, mon ami Naz, au cabaret de la mère Nanon.

Tous les collégiens un peu avancés en âge le connaissaient ce cabaret:

une porte basse sur la rue, un petit escalier à descendre, un corridor à

suivre, et l’on se trouvait dans la _salle_! avec son plafond à solives,

sa fenêtre qui regarde la Durance, et la bataille d’Isly accrochée au

mur.

O joie, ô paresse!... Le collège à deux pas (parfois même nous en

entendions la cloche), et du soleil plein la fenêtre, et la grande voix

de la Durance qui montait.

--Une topette de sirop, mère Nanon!

--De sirop, petits?... Est-ce de gomme ou de capillaire?

--De capillaire, mère Nanon.

Et la mère Nanon apportait une topette de capillaire. De la pointe d’un

couteau, elle enlevait dextrement le petit bouchon, puis renversait la

topette, le col en bas, dans le goulot d’une carafe pleine de belle eau

claire. Le sirop s’écoulait lentement, avec un joli bruit, comme le

sable d’un sablier. L’eau claire, le sirop s’y mêlant, se troublait de

petits nuages couleur d’opale et d’agate, et de grosses guêpes attirées

montaient et descendaient le long du verre, curieusement.

Mon ami Naz qui était en fonds ce jour-là but à lui tout seul huit ou

dix carafes. Puis, la tête échauffée, il se mit au billard, à _faire la

partie_!

Je le vois encore ce billard: un solennel billard à blouses, du temps de

Louis le quatorzième, décoré de grosses têtes de lion à ses quatre

coins, têtes de lion qui ouvraient avec bruit leur gueule en cuivre,

chaque fois qu’au hasard de la partie une bille tombait dedans. Les

billes, d’ailleurs, étaient en buis, les queues sans procédé, et les

bandes, antérieures, paraît-il, à l’invention du caoutchouc, semblaient

rembourrées de lisière. Quant au tapis, qui en décrirait les reprises

sans nombre et les maculatures?

Mon ami Naz, ce jour-là, gagnait tout ce qu’il voulait.

Pourquoi ne s’arrêta-t-il pas à temps? Et d’où vient cet amer plaisir

que trouve l’homme à tenter la destinée?

Naz gagnait tout: partie, revanche et belle. Il n’avait qu’à s’en aller,

il resta. Il n’avait, le dernier coup fait, qu’à poser la queue

glorieusement. Il préféra, le dernier coup fait et marqué, garder la

queue en main pour _continuer sa série_.

Et il la continua, le malheureux! il fit un, deux, trois carambolages;

il en fit cinq, il en fit six; il en fit huit, il en fit dix; et les

billes allaient, venaient, s’effleuraient et tourbillonnaient, puis

s’entrechoquaient doucement, comme attirées par un aimant invisible; et

les carambolages roulaient, et les spectateurs applaudissaient, et la

vieille Nanon elle-même, remuant des sous dans la poche de son tablier,

admirait et faisait galerie.

Tout d’un coup, c’était un effet de recul! la queue, lancée d’une main

nerveuse, glisse sur la bille et la manque; le tapis craque, le tapis se

fend triangulairement, et la queue presque tout entière s’engouffre et

disparaît dans un abîme de drap vert.

Le tonnerre en personne serait tombé dans la salle, que le saisissement

n’eût pas été plus grand. Chacun s’entre-regarda. Naz, le malheureux

Naz, resta debout, comme stupéfait, le corps en avant et la bouche

ouverte.

--Son père! s’écria la vieille Nanon, qu’on aille chercher monsieur son

père!

Le père de Naz arriva.

On s’attendait à une explosion de colère. Il se montra glacial et digne:

--Combien ce tapis?

--Soixante francs, mon bon monsieur, pas moins de soixante francs.

--Voici soixante francs!... et qu’on me donne le vieux drap.

Puis, les bandes déboulonnées et le tapis décloué:

--Emporte-moi ça, dit le père en remettant à Naz le tapis roulé.

Que comptait-il faire?

Le surlendemain tout fut expliqué quand nous vîmes entrer le malheureux

Naz vêtu de vert de la tête aux pieds: habit vert, gilet vert, pantalon

vert, casquette verte, et non pas vert-pomme ou vert-bouteille, mais de

ce vert cruel et particulièrement détestable qu’on choisit pour les

tapis de billard. Sur l’épaule droite nous reconnûmes tous une grande

tache faite par la lampe à schiste, et sur l’épaule gauche une petite

meurtrissure bleue imprimée dans le drap par un _massé_ trop brutal.

A partir de ce jour, mon ami Naz passa une jeunesse mélancolique.

Six ans durant, son père fut inflexible; six ans durant, des

habillements complets de couleur verte sortirent pour le malheureux Naz

de cet inépuisable tapis.

Ses camarades le raillèrent.

Les demoiselles de la ville s’habituèrent à rire de lui.

Et le malheureux Naz souffrit beaucoup de toutes ces choses, étant né

avec un cœur aimant.

On le surnomma le lézard vert.

Sa figure, à force d’ennui, devint peu à peu verte comme le reste. Il se

mit à boire de l’absinthe!

Enfin, à l’âge de vingt ans, long, maigre, et toujours habillé de vert,

mon pauvre ami Naz, ayant pris l’humanité en haine, s’embarqua vert et

seul pour les Grandes-Indes, le paradis des perroquets!

Au bon soleil · 第 34 / 75 题