Je lisais l’autre soir, dans un vieux journal, l’affaire des brigands de
la Taille; le nom de Giropey me frappa. Soudain, je revis la petite
_Ferme du Chêne-Vert_ (car telle est la gracieuse signification de ces
deux syllabes désormais sinistres: l’_Evé_), je revis la vieille et
vaste auberge où les assassins ont logé, et, me rappelant ce site
charmant, à mi-côte d’une longue montée qui serpente une heure durant
sous les arbres et les vignes sauvages, me rappelant la petite fontaine,
le grand abreuvoir où les gamins menaient les chevaux boire, et la belle
vue qui, du perron, s’étend sur l’immense lit de la Durance couvert de
cailloux blancs et de noires oseraies, je n’ai pu m’empêcher de maudire
ces étrangers maladroits et brutaux, qui sont venus attrister de leur
légende atroce des lieux où les brigands de Provence n’avaient laissé
que d’aimables souvenirs.
Car, j’ai beau faire: lorsque, fermant les yeux, je me représente le
paysage de Giropey, il m’est impossible d’y encadrer les hideux
Piémontais de la Taille. Amoureux d’harmonie, même en ces questions
délicates, je voudrais là Gaspard de Besse, par exemple, le
chevaleresque larron que toutes les dames d’Aix pleurèrent, et c’est
avec un sentiment de fierté bizarre, mais non inexplicable, que, moi,
Provençal, je me complais au souvenir d’un bon vieux voleur, plaisant et
doux, voleur bien du pays et du terroir, que j’eus la joie de connaître
en ce même lieu de Giropey, il y a de cela quelques années.
* * * * *
J’étais alors écolier, et je descendais à pied de Sisteron pour m’en
aller passer mes vacances à la tuilerie du pont de Manosque. Parti
d’assez tard, et flânant en route, j’arrivai à Giropey lorsque le soleil
se couchait. Je résolus de fixer là mon gîte d’étape. La beauté de
l’endroit m’invitait au repos; 30 kilomètres avaient lassé mes jambes;
un poétique spectacle, fait pour séduire une âme jeune comme était la
mienne, acheva de me décider.
Sur le banc de pierre de l’auberge, un grand vieillard était assis au
milieu d’un groupe d’enfants; il leur racontait je ne sais quoi, et à
tout moment l’auditoire éclatait de rire, puis, quand les rires étaient
finis, le vieillard recommençait à parler de sa belle voix dont les
paroles m’échappaient, mais qui m’arrivait sonore et douce.
M’approchant, je vis qu’il était aveugle, aveugle comme Homère devait
l’être, de cette cécité des vieillards qui laisse aux yeux toute leur
limpide beauté; les rayons roses du couchant jouaient dans ses longs
cheveux plus blancs que neige, et, la tête pleine de souvenirs
classiques, je crus un instant contempler le vieux Nestor.
Ce n’était pas Nestor, c’était _Charavany_! Oui, Charavany, le fameux
Charavany, de Lurs, celui qui s’évada dix-sept fois du bagne, ainsi
qu’on l’apprend dans ses Mémoires, et de qui les bons tours joués aux
gendarmes et aux geôliers feront longtemps la joie des veillées.
Charavany n’avait jamais tué. Un jour qu’on l’accusait d’assassinat, il
déclara solennellement, en pleine cour d’assises, que devant une aussi
indélicate accusation, il croyait de son honneur, à lui Charavany, bien
connu partout, de ne pas même se défendre.
Le jury l’acquitta sans délibérer.
Quant aux vols, c’était autre affaire; Charavany tenait à eux comme à sa
plus pure gloire, et plutôt que d’en nier un seul, il s’en serait, je
crois, inventé d’imaginaires.
* * * * *
Écoutez celui-ci, dont il était particulièrement fier et que je tiens de
sa bouche vénérable!
Charavany une fois, venait encore de s’évader. Pas d’argent, le ciel
bleu pour toit, l’eau des vallons pour boire, mais rien à mettre sous la
dent.
Désespéré, mourant de faim, le malheureux voleur songeait vaguement à
rentrer au bagne.
Un roulier passa sur la route avec son équipage complet, la _carriole_
et le _brancan_ chargés tous deux, ô tentation! d’immenses fromages de
gruyère.
--«Quels fromages, monsieur, il aurait pu s’en servir pour roues!»
disait le bon vieux Charavany, dont les narines et les lèvres
frémissaient à ce souvenir.
Le roulier, brave homme, voyant Charavany fatigué, le fait monter sur sa
carriole. _Dia!... hi!..._ on cause, on se lie, le charretier tombe de
sommeil.--Si vous voulez, propose Charavany, du temps que vous dormirez
un peu, je me tiendrai au cordeau et je surveillerai les bêtes. Marché
fait! Le roulier s’endort, et Charavany, tout en guidant, soulève la
bâche en sparterie, éventre une caisse, desserre une corde et envoie le
plus beau fromage rouler sans bruit dans le fossé.
Quelques cents pas plus loin, il éveilla honnêtement le
roulier:--_Adiousias_, l’ami, je prends par la traverse.
Revenu sur ses pas et maître du fromage, Charavany commence par tailler
en son milieu de quoi faire un repas mémorable; en son milieu,
entendez-vous, à la place exacte du moyeu, si le fromage eût été roue,
mais sans toucher à la circonférence. Puis le voilà parti, roulant
devant lui, tranquillement, dans la poussière des grandes routes, ce
disque d’aspect fantastique, dont le trou central s’agrandissait à
chaque repas.
--»De Peyroles, monsieur, disait Charavany, le fromage m’a mené ainsi
jusqu’à Lyon. A la fin, par exemple, il ne tenait pas debout, ce n’était
plus qu’un cercle de croûte, et de ma grande roue de charrette la
ferrure seule restait. Mais m’a-t-il gêné, ce sacré fromage! lorsque je
rencontrais les gendarmes, et que, sans papiers, sans ressources, il me
fallait chaque fois leur prouver par de bonnes raisons que voyager en
roulant sur la grand’route un gruyère percé à jour était la chose la
plus naturelle du monde!»
* * * * *
Tous les vols de Charavany furent, comme celui-ci pittoresques et
joyeux. La justice s’en fâchait parfois, quoique plus souvent
indulgente; en somme, il faut bien l’avouer pourtant, notre héros passa
aux galères de Toulon la plus grande partie de sa vie.
Charavany était bien vieux quand on l’en sortit; vieux et aveugle.
Comment faire? Il n’y a pas d’invalides pour les voleurs: on envoya donc
Charavany à l’hospice de Forcalquier.
A l’hospice, Charavany qui s’ennuyait, Charavany, quoique n’y voyant
plus, s’amusa à voler les pauvres. Les pauvres pétitionnèrent en masse,
et Charavany fut renvoyé.
Aux hospices de Sisteron et de Digne, mêmes histoires; si bien que,
repoussé de partout, le bon vieux Charavany finit par retomber sur les
bras du gouvernement.
Alors, chose invraisemblable, et que cependant chacun vous affirmera
dans le pays, alors, le préfet se décida à demander pour lui un petit
secours annuel sur je ne sais quels fonds départementaux.
Le secours fut voté par le Conseil général.
Charavany, chargé de gloire et d’ans, vint mourir aux lieux qui
l’avaient vu naître, paisible, accueilli de tous, commettant encore de
temps à autre quelques menus vols dont on riait, aimé des anciens qui se
trouvaient fiers d’un tel contemporain, des fillettes qu’il amusait, et
des enfants à qui il contait ses aventures le soir, sur le banc de
l’auberge, aux rayons du soleil couchant. Et si parfois un voyageur
demandait en le voyant: «Quel est ce vieillard vénérable?» les habitants
lui répondaient d’un air d’affectueuse considération:
«C’est Charavany, un vieux voleur qui est venu à Giropey manger sa
retraite!»