A Maurice Le Blond.
Quand librement je l’eus prise pour femme, je la menai vers Eden. Elle
et moi, nous n’avions alors une âme que depuis très peu de temps. Nous
avions commencé à nous désirer avant de nous aimer, comme les autres
jeunes hommes et les autres jeunes filles de notre âge. Nous étions
comme des enfants devant les murs d’un jardin et qui tendent les mains
vers des pommes qu’on aperçoit de l’autre côté, sans savoir quel sera
leur goût. Et puis un jour, cette belle Elen, se conformant à
l’analogie, me dit:--«N’est-il pas affligeant de songer que ce sera la
Loi qui nous ouvrira les portes du jardin, au lieu que nous y pénétrions
par la seule force de notre volonté? Ensuite, elle retirera la clef et
peut-être seulement alors nous apercevrons-nous que le jardin a des murs
qu’il n’est plus permis de repasser. Si les fruits sont vénéneux, nous
ne serons pas moins obligés de les manger tant qu’il en restera un sur
les arbres.» Ni l’un ni l’autre n’avions encore envisagé le mariage à ce
point de vue. Elle me parlait en riant, et pourtant je compris qu’Elen
disait là une chose profonde et juste. Ce fut dès ce moment que nous
cessâmes de penser comme les gens qui nous entouraient. Il ne faut
d’abord qu’une petite fissure par laquelle entre un peu de lumière:
ensuite, on ne peut plus vivre dans l’inconscience.
Elen et moi eûmes soif de vérité. Comme des âmes libres, nous nous
promîmes l’amour et je l’enlevai à ses frères: je la menai vers la
maison élue. C’était une petite maison dans un grand parc clôturé de
haies hautes comme des murs. Les sarments d’un immense rosier la
recouvraient du côté du levant et jusqu’à l’hiver restaient parfumés de
grappes lourdes de roses qui avaient l’odeur des fruits mûrs. On ne
l’apercevait pas du dehors: elle était cachée par la hauteur des arbres;
une sève puissante nourrissait leurs troncs dont jamais la hache n’avait
ébranché les ramures vigoureuses. Et tout le parc, avec ses
châtaigniers, ses platanes et ses ormes, ressemblait à une silve
sauvage. Une pelouse s’inclinait vers un étang qu’avivait un cours
d’eau; elle ondulait en grandes vagues d’or et d’émeraude qui n’étaient
jamais fauchées. Et nous connûmes là vraiment Eden, le libre et riant
jardin du premier homme et de la première femme. Une vieille servante
silencieuse, encore diligente, n’apparaissait qu’à l’heure des repas, si
bien que nous goûtions l’illusion d’être séparés du reste du monde.
Elen et moi prîmes ainsi le parti de retourner à la vie de nature, ayant
compris qu’elle seule est la source de ce qu’il y a de bon et de vrai
dans l’homme. Nous vivions dans une communion parfaite de sentiments et
de pensées comme avant la naissance des villes. Nous fûmes délivrés
alors du préjugé que l’habitation en commun avec les autres hommes est
la condition du développement de la personnalité humaine. La virginité
de nos sensations nous induisit à croire que nous n’avions existé
jusque-là qu’à l’état de mécanisme actionné par un moteur étranger. Et
Elen et moi avions l’âge de la terre aux heures innocentes. Les tristes
erreurs qui, pour la créature esclave, résultent des inflexibles lois
sociales se résorbèrent dans l’épanouissement magnifique de nos êtres.
Chaque jour, il me semblait l’apercevoir pour la première fois, toute
neuve d’une beauté qui, avant ce moment, m’était demeurée inconnue. Elle
ne ressemblait plus à aucune des filles de la terre, et elle était bien
plus belle qu’au temps où je l’avais choisie. Alors encore, malgré une
fraîcheur adorable d’esprit, elle était, par certains côtés, la petite
poupée qui se conforme à la volonté d’autrui. Ici seulement elle
commença à penser et à sentir par elle-même comme vivent les plantes,
comme poussent et fleurissent et embaument les essences, et elle fut
vraiment le jardin vierge de mon amour.
Moi aussi, en venant, j’avais été comme le carré de gazon tranché d’un
coup de bêche et qui, transporté au loin, garde sa faune parasite aux
fibres de son humus blessé. Des notions restreintes d’humanité m’avaient
laissé, à l’égard de la passion amoureuse, le sentiment confus du péché
et de la déchéance. Je croyais que la pudeur était une fleur spontanée
des âmes délicates, une pousse franche de nature dont l’ombre voilait le
mystère trouble de l’amour. Mais Elen cessa de rougir, une fois qu’elle
eut été initiée aux baisers; de tout l’élan de son être jeune et ardent,
elle aspira à mes caresses, et dans la solitude des arbres, nous allions
presque nus, comme aux jours d’Eden.
Je pus jouir ainsi de la beauté et de la jeunesse de son corps: elles ne
furent plus secrètes ni dangereuses, comme tout ce qui demeure caché.
Mais elles s’étalaient librement sous la moiteur et le brûlant des airs.
Elles furent habillées de lumière ainsi que d’une soie légère et
transparente; elles se baignèrent et ondoyèrent aux éléments. Et nous
nous aperçûmes l’un devant l’autre tels que l’exigeait la nature. Je
compris le charme divin de la sensualité; je sus pourquoi la vie nous
avait donné des papilles frémissantes, l’arborescente vibratilité des
nerfs, le tact, l’ouïe et les yeux; et toutes choses, par d’infinies
artérioles, forment les puits où s’abreuvent les soifs délicieuses de la
Volupté. L’émoi de la chair m’apparut très pur et selon un ordre
merveilleux. Il s’accorda au rythme universel, au vent qui sème les
germes, aux pluies chaudes, au flux de la sève dont tressaille le cœur
des chênes. Et, dans les soirs, Elen chantait, je l’accompagnais sur
l’orgue; nos âmes, à travers ces musiques, se cherchaient et goûtaient
encore la Volupté.
Elle fut naturellement la loi de notre vie. Nous la trouvions dans la
beauté des fleurs et des arbres, dans le dessin flexible des formes,
dans l’enveloppe caressante de l’air, dans les images et jusque dans les
livres vivant avec nous aux mystérieux silences de la maison. Elle nous
apparut le rite essentiel, la résonance suprême du sentiment de la vie,
la parfaite harmonie des êtres; et une lecture, à travers la présence
invisible des esprits, remuait en nos sources profondes les mêmes
délices charmées, le même sens exalté de la Beauté que l’approche de nos
corps. Nous sentîmes ainsi que la Joie était la prédestination du monde
et que les hommes ne la connaîtraient dans sa plénitude qu’en vivant
d’une vie personnelle et libre au sein de la nature.
Le parc était habité par des bêtes nombreuses. Nous distribuions
nous-mêmes la provende aux biches et aux faons, et les arbres n’étaient
qu’une vaste oisellerie. Même les espèces sauvages, l’alerte écureuil,
le défiant lapin se laissaient approcher; il nous fut démontré que
l’homme et la bête, originairement, étaient unis de liens fraternels.
Ils étaient, avec le vent des feuillages, avec le grésillement des
sources, avec la trépidation sourde des sèves et le cœur gonflé des
nymphéas de l’étang, le rythme actif, incessant, de la Vie. Le sang
charriait en eux les mêmes parcelles d’éternité qui nourrissaient la
substance végétale et notre propre substance. Ils étaient une des formes
de la visibilité de Dieu, comme nous-mêmes. Et comme on ne mange pas une
chair pareille à la sienne et familiale, nous avions proscrit le carnage
des bêtes de la maison et de toutes les autres bêtes; et seulement nous
nous alimentions de laitage, de légumes, de gâteaux et de fruits. Ainsi
nous n’avions pas aux lèvres le goût du sang et notre âme demeurait
fraîche, sans souillure.
Le parc devint notre alcôve pendant les nuits de l’été. Ceux qui
n’aimèrent que dans des chambres closes, comme les larrons, comme les
ouvriers des œuvres clandestines, ne savent pas les joies sacrées et la
divine innocence de l’Amour. Les étoiles étaient nos lampes, le murmure
des feuillages une harpe plus merveilleuse que celle qui berçait le
sommeil du roi Salomon: et notre vie restait mêlée à la splendeur des
météores, à l’harmonieuse marche des sphères, à l’âme de la terre. Comme
le premier mariage des hommes, comme le jeune Adam et la jeune Eve, nous
nous endormions au tiède lit des ramures, nous nous réveillions dans un
prisme de rosées. Et nous étions nus l’un près de l’autre, à la garde de
la nuit bienfaisante. Nous nous apparaissions comme des esprits
primordiaux, comme des essences venues fleurir là du fond des âges, dans
la candeur de notre amour. J’étais l’époux du Cantique: elle chantait
dans la molle ténèbre, dans la pluie verte de la lune, ruisselée des
hauts dômes; et j’accourais à son chant du fond de la belle nuit.
J’arrivais tâtonnant devant moi, me guidant à sa voix, tout enveloppé
des parfums plus forts qui montaient des cassolettes de l’ombre. Et
ensuite, comme une étoile brillante, je l’apercevais sur sa couche
fraîche, je voyais entre les feuilles briller l’astrale blancheur de sa
gorge. Et je disais les paroles qui donnent le frisson à la femme, je
lui disais le vœu d’amour avec le tremblement de mes lèvres. Les hommes
vierges d’Eden n’avaient pas dû aimer autrement. Et puis nous restions
longtemps unis; ses bras ne s’ouvraient plus de dessus mes épaules, ils
faisaient à ma vie un joug délicieux, des liens de chair et de fleurs
comme le simulacre de la beauté et de la durée de notre libre hymen.
Pendant ces minutes, nous nous sentions épandus nous-mêmes au torrent de
la création. Le prodigieux courant de la vie de l’Univers passait dans
notre être et nous donnait l’illusion de vivre de la pulsation lointaine
des mondes, du souffle profond de la terre et des espèces germées dans
la silve. Et ensuite c’était le matin; nous descendions aux eaux de
l’étang; les nénuphars ourlaient ses seins encore gonflés d’amour; une
fraîcheur exquisement calmait notre sang brûlant; et nul de nous ne
songeait au péché ni à la pudeur, fille du péché. Notre volupté était
sacrée comme la promesse d’un âge de joie faite aux hommes.
Nous ne pensions qu’à la Vie, nous ne pensions pas à la Mort. Nous
avions le sentiment que la Mort n’est que le temporaire évanouissement
après les formes accomplies de notre passage et qu’ensuite, parcelle à
parcelle, d’autres formes se recomposent où l’éternité de la vie
continue. Et, ainsi, la Mort n’existe que dans l’effroi de la chose
inconnue, dans le regret égoïste des hommes pour la perte d’un bien qui
nous fut prêté par la nature et ensuite retourne se fondre en elle.
Quand la Joie sera la loi des vivants, quand les temps seront venus pour
eux de s’en aller à travers une haute lumière, ils fermeront des yeux
charmés, comme des dieux prédestinés aux métamorphoses. Et une éternité
était en nous; nous perpétuions les premiers hommes de la race; des âmes
infiniment naîtraient de nos âmes, toujours plus magnifiques, toujours
plus près des seuils de la Vérité; et les grandes mains divines
demeuraient ouvertes sur notre amour.
Enfin, une vie s’éveilla de la nôtre; la source mystérieuse tressaillit
au flanc d’Eve, sa poitrine se leva; elle eut la courbe charmante des
collines, le gonflement béni des plantes fécondées. Et un petit enfant
courut nu dans les jardins. Alors, nous pensâmes des choses hautes et
belles sur l’homme: il fut plus présent à notre isolement qu’au temps où
nous vivions dans la mollesse et la lâcheté de l’état social. Nous
cessâmes de le tenir pour un être pervers et dangereux, victime des
Forces, inexorablement voué à la fatalité de refléter l’Univers comme
une allégorie sans pouvoir le réaliser en soi; tout le mal lui vient de
ses chaînes et de l’éloignement de la nature. Il nous apparut bon, doux,
très grand dans la beauté vierge de l’instinct, et il était encore
enfant comme la petite éternité qui, près de nous, se jouait au soleil
avec des sens élémentaires, ivre de se compléter dans la durée des
jours.