LES ROSES

A Eugène Montfort.

Quelqu’un a apporté, ce matin, un bouquet de roses et de grandes

marguerites. Il parfumait mon cabinet, quand je suis entré. Il avait la

fraîcheur des heures vierges de la vie. Et dans la maison, nul ne sait

qui l’avait mis sur le banc, à l’entrée du jardin.

Je n’écrirai pas aujourd’hui. L’odeur des roses en nuage subtil flotte

et me grise: il me monte du cœur des choses lointaines. Je poserai le

bouquet sur une chaise, dans la clarté des fenêtres. Je prendrai mes

pastels. Et tout s’arrange comme je l’ai voulu.

Voilà le bouquet sur la chaise; il bruine à travers le store léger,

tendu au dehors, un grésillement fin de soleil, une petite onde

vermeille comme par les trous d’une pommelle d’arrosoir. Un grand

silence dans la maison. Les jeunes filles sont à la rivière. Ma chienne

dort au soleil sur le seuil de la véranda, les pattes longues, le ventre

battant à petits coups. Et je n’entends plus là-bas que le crissement

des faux dans l’herbe sèche des pelouses. Je me sens vivre d’une vie

tranquille, profonde.

Non, la main est lourde: toutes les petites marguerites tremblent au

ventilement doux du store; les roses palpitent comme des cœurs, et mon

cœur aussi bat, pressé. Quand le vent un peu plus fort monte des eaux de

la rivière derrière les châtaigniers, les tiges ondulent toutes à la

fois, comme si la grande vie sacrée de la terre les animait encore...

Les délicats crayons s’effritent entre mes doigts. J’aime mieux écrire.

Je prends une feuille de papier, je regarde longtemps l’émoi des roses.

Il passe dans la cour un chariot venu des prés avec un dôme d’herbes;

une faux reluit aux mains de l’homme qui guide l’attelage. Encore une

fois, les fleurs frissonnent; elles tremblent comme un pensionnat de

petites filles au bois quand passe un mendiant farouche. Et il me semble

qu’elles ont reconnu le dur éclair du fer. Une blessure saigne en elles,

le mal de leur libre vie tranchée, restée là-bas au matin des jardins.

Petites étoiles blanches des marguerites au cœur d’or! Ames divinement

blanches et ingénues et curieuses qu’on dirait penchées, avec des yeux

clairs, à la fenêtre! D’un mouvement insensible, elles se sont tournées

vers le soleil. Elles regardent, sous la bordure du store, les hautes

herbes lumineuses, la joie immense des arbres à l’horizon, et maintenant

je crois apercevoir en elles des visages d’autrefois. Il y avait aussi

des yeux clairs aux fenêtres quand je passais. Où sont-ils? Qu’est-ce

qu’ils peuvent bien regarder à présent sous la terre? Et puis, nous

sommes allés dans la prairie en nous tenant par la main. Quelquefois,

l’une d’elles cueillait une marguerite et en effeuillait les pétales.

C’était alors le printemps; toutes les prairies étaient pleines de

jeunes filles qui, du bout des doigts, effeuillaient des corolles

blanches. Et ensuite vint l’été: j’entrai dans un jardin de roses, je

cueillis des roses vivaces au sang pourpre.

Je respire ma vie, je respire la vie universelle à travers le beau

bouquet. Je suis un homme des commencements du monde. Une vierge

éternité m’enivre au bord des fontaines d’Eden et peut-être déjà alors

nous allions à deux. Je me sens la continuité de la petite cellule en

qui s’est transmise la vie de tous les temps. Il y a des mille ans,

j’avais déjà à mes côtés une chair amoureuse. Nous regardâmes ensemble

se former d’un cœur la rose et elle avait la forme de notre amour. Et

elle avait aussi le dessin d’une bouche de petit enfant. Tous les

enfants que je fus, tous les enfants qui sortirent de moi à travers la

durée de ma substance s’éveillent et frissonnent au fond de mon être. Et

d’autres après moi infiniment s’en iront avec des yeux ingénus regarder

s’ouvrir les roses.

Une onde immense, le flot profond des âges a passé. Comme une

Atlantique, il m’a submergé délicieusement. Et il ne reste ensuite que

le parfum des roses, comme l’odeur des jardins d’Orient venue avec les

houles.

Maintenant, à peine le léger fleur poivré des marguerites, je le sens

encore, évent d’esprits timides dans la touffeur glorieuse des roses.

Celles-ci expirent puissamment la vie, gonflées d’amour et de soleil,

ivres du sacrifice de leur sang, plus belles d’être déjà la mort dans

une palpitation suprême de désir, d’agonie. Une, très grande et lourde

sous ses pourpres de plaie vive, a la somptuosité blessée, le tragique

et royal orgueil d’une amazone. Un moût de vin foulé, l’arome des mûres

vendanges se volatilise de sa sombre beauté, comme sur les pas d’une

reine barbare monte le fumet des immolations. Et elle vit, elle s’avance

sous l’or des tiares à travers les mosaïques sanglantes, avec un cœur

rouge dans la main et qui saigna, mutilé, sous la serpe du beau

Jardinier vainqueur.

Va, disparais! ce n’est pas toi que j’aurais aimée, cruelle idole,

symbole furieux des baisers qui donnent la mort. Mon âme pastorale a

soif d’un plus tendre amour. Et je te contemple, je te touche d’un doigt

tremblant, aimable nuage pâle, aube rosée d’un matin frais, cœur divin

d’une rose mousseuse à l’odeur blonde, belle comme une vierge qui ne

doit pas vivre. A peine tu es l’amour, tu n’es encore que le désir. Tu

n’étais pas ouverte tout à fait quand au beau jardin de la vie on te

coupa. Et voici que sous ma main ton cœur se déclôt; tes petits seins,

je les dévêts, si frais, si clairs, si nébuleux sous les frêles

mousselines. Et un pétale tombe. Est-ce un sourire? Est-ce déjà ta vie?

Mes roses sont un harem. Toute la joie, toute la beauté du monde réside

au mystère de leurs replis. Elles se conforment au dessein de n’être que

l’image et le reflet de la femme. Et elles ont un tissu satineux comme

une peau, tiède et satineux et moite comme la chair près de l’aisselle,

sous la robe. Elles ont l’air de n’ouvrir que lentement, enfin

conquises, comme pour un amant qui vient la nuit, leurs tuniques

pourpres ou blanches. Et ensuite elles me laissent aux mains la

palpitation d’une autre rose, plus secrète. Elles sont ardentes comme la

fièvre et la volupté. Elles habitent des palais pleins d’alcôves. Et moi

je suis leur amant. Un vertige me captive à respirer l’odeur de leur vie

intérieure, les puissants bouquets desquels s’affole l’Elu.

Maintenant aussi, chacune d’elles me rappelle une jeune victoire, un

délice du temps où je pénétrai dans le beau parterre des roses. Et

toutes demeurent pâmées sous mes doigts, avec des langueurs

différentes... Hardiment tu m’offris le calice d’amour, petite Eda,

petite rose sauvage à l’espalier de mes vingt ans. Alors déjà j’avais

fini d’effeuiller la marguerite, je n’y laissai qu’un pétale, plus

qu’un, et celui-là, je ne sais comment il se fit que je ne l’effeuillai

pas comme les autres. Et, une fois, j’étais près de la tonnelle, au bout

du jardin de mon père. Tu poussas la barrière, Eda, tu m’apparus tout à

coup avec tes yeux d’abeille. C’était l’été, comme aujourd’hui; et tu

portais un râteau de bois sur l’épaule; tu me dis que tu allais faner

avec les autres petites paysannes comme toi dans la prairie.

--Prends cette rose, Eda, te dis-je, je l’ai cueillie tout à l’heure au

bord du chemin, dans le jardin de mon père.

Mais elle se mit à rire:

--Oh! fit-elle, j’en connais de bien plus belles, là-bas, près du bois.

Si gentiment elle se moquait de moi! Je la suivis et elle me mena hors

du jardin, vers un églantier.

--Vois, me dit-elle, celles-là, personne ne les cueillit. Elles ont

gardé l’odeur du matin.

Alors je me sentis devenir jaloux.

--Eda, demandai-je, est-ce que déjà tu menas d’autres jeunes hommes vers

l’églantier?

Elle me répondit loyalement:

--Oui, une fois, je menai ici un jeune homme: il n’est plus revenu.

Elle n’était pas triste, elle souriait, et il fleurissait aussi une

églantine sur sa bouche. Ensuite nous entrâmes dans le bois. Pour la

première fois, je sentis palpiter la fleur divine sous mes doigts. Et

quand ensuite Eda s’en alla avec son râteau, tout le pré avait été fané.

Eda, pourquoi les belles roses orgueilleuses m’ont-elles fait penser à

toi, la première de toutes celles que plus tard je moissonnai? Ce fut

alors vraiment comme un matin du monde; tu fus la première femme d’Eden;

tu fus la vierge rose apparue devant mon désir. Et alors aussi je sentis

passer en moi l’éternité, comme le flot d’une mer.

Un nuage a voilé le soleil; c’est déjà l’après-midi, et moi-même je

touche à l’après-midi de la vie. Une haleine froide souffle des eaux de

la rivière. Des cœurs de roses fanées à présent jonchent le tapis.

Et j’ai cessé de penser à toi, Eda, et aux autres.

La petite femme de la mer · 第 11 / 43 题