OU L'ON VOIT LA REINE MÈRE ENTRER PEU TRIOMPHALEMENT DANS LA BONNE
VILLE D'ANGERS.
L'heure même où M. de Monsoreau tombait sous l'épée de Saint-Luc, une
grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers,
fermées, comme on sait, avec le plus grand soin.
Les gardes, prévenus, levèrent un étendard, et répondirent par des
symphonies semblables.
C'était Catherine de Médicis qui venait faire son entrée à Angers,
avec une suite assez imposante.
On prévint aussitôt Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla
trouver le prince, qui se mit dans le sien.
Certes, les airs joués par les trompettes angevines étaient de fort
beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber
le murs de Jéricho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas.
Catherine se pencha hors de sa litière pour se montrer aux gardes
avancées, espérant que la majesté d'un visage royal ferait plus
d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la
reine, la saluèrent même avec courtoisie, mais les portes demeurèrent
fermées.
Catherine envoya un gentilhomme aux barrières. On fit force politesses
à ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entrée pour la reine
mère, en insistant pour que Sa Majesté fût reçue avec honneur, on lui
répondit qu'Angers, étant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans
quelques formalités indispensables.
Le gentilhomme revint très-mortifié vers sa maîtresse, et Catherine
laissa échapper alors dans toute l'amertume de sa réalité, dans toute
la plénitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard
selon les proportions qu'avait prises l'autorité royale:
--J'attends! murmura-t-elle.
Et ses gentilshommes frémissaient à ses côtés.
Enfin Bussy, qui avait employé près d'une demi-heure à sermonner le
duc et à lui forger cent raisons d'État, toutes plus péremptoires les
unes que les autres, Bussy se décida. Il fit seller son cheval avec
force caparaçons, choisit cinq gentilshommes des plus désagréables à
la reine mère, et, se plaçant à leur tête, alla, d'un pas de recteur,
au-devant de Sa Majesté.
Catherine commençait à se fatiguer, non pas d'attendre, mais de
méditer des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour.
Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un génie
rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir
quiconque le délivrerait dans les dix premiers siècles de sa
captivité; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui
briserait le couvercle du vase.
Catherine en était là. Elle s'était promis d'abord de gracieuser les
gentilshommes qui s'empresseraient de venir à sa rencontre. Ensuite
elle fit voeu d'accabler de sa colère celui qui se présenterait le
premier.
Bussy parut tout empanaché à la barrière, et regarda vaguement, comme
un factionnaire nocturne qui écoute plutôt qu'il ne voit.
--Qui vive? cria-t-il.
Catherine s'attendait au moins à des génuflexions; son gentilhomme la
regarda pour connaître ses volontés.
--Allez, dit-elle, allez encore à la barrière; on crie: «Qui vive!»
Répondez, monsieur, c'est une formalité....
Le gentilhomme vint aux pointes de la herse.
--C'est madame la reine mère, dit-il, qui vient visiter la bonne ville
d'Angers.
--Fort bien, monsieur, répliqua Bussy; veuillez tourner à gauche, à
quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne.
--La poterne! s'écria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour
Sa Majesté!
Bussy n'était plus là pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous
cape, il s'était dirigé vers l'endroit où, d'après ses instructions,
devait descendre Sa Majesté la reine mère.
--Votre Majesté a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme... La
poterne!
--Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par là, puisque c'est par
là qu'on entre.
Et l'éclair de son regard fit pâlir le maladroit qui venait de
s'appesantir ainsi sur l'humiliation imposée à sa souveraine.
Le cortège tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit.
Bussy, à pied, l'épée nue à la main, s'avança au dehors de la petite
porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui
les plumes des chapeaux balayaient la terre.
--Soit, Votre Majesté, la bienvenue dans Angers, dit-il.
Il avait à ses côtés des tambours qui ne battirent pas, et des
hallebardiers qui ne quittèrent pas le port d'armes.
La reine descendit de litière, et, s'appuyant sur le bras d'un
gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, après avoir
répondu ce seul mot:
--Merci, monsieur de Bussy.
C'était toute la conclusion des méditations qu'on lui avait laissé le
temps de faire.
Elle avançait, la tête haute. Bussy la prévint tout à coup et l'arrêta
même par le bras.
--Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majesté se
heurterait.
--Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?... C'est la
première fois que j'entre ainsi dans une ville.
Ces paroles, prononcées avec un naturel parfait, avaient pour les
courtisans habiles un sens, une profondeur et une portée qui firent
réfléchir plus d'un assistant, et Bussy lui-même se tordit la
moustache en regardant de côté.
--Tu as été trop loin, lui dit Livarot à l'oreille.
--Bah! laisse donc, répliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien
d'autres.
On hissa la litière de Sa Majesté par-dessus le mur avec un palan, et
elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses
amis remontèrent à cheval escortant des deux côtés la litière.
--Mon fils! dit tout à coup Catherine; je ne vois pas mon fils
d'Anjou!
Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui étaient arrachés par une
irrésistible colère. L'absence de François en un pareil moment était
le comble de l'insulte.
--Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majesté ne
peut douter que Son Altesse ne se fût empressée de faire elle-même les
honneurs de _sa_ ville.
Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie.
--Malade! mon pauvre enfant, malade! s'écria-t-elle. Ah! messieurs,
hâtons-nous... est-il bien soigné, au moins?
--Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise
comme pour savoir si réellement dans cette femme il y avait une mère.
--Sait-il que je suis ici? reprit Catherine après une pause qu'elle
employa utilement à passer la revue de tous les gentilshommes.
--Oui, certes, madame, oui.
Les lèvres de Catherine se pincèrent.
--Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion.
--Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette à ces
indispositions subites.
--C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy?
--Mon Dieu, oui, madame.
On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le
passage de la litière.
Bussy courut devant par les montées, et, entrant tout essoufflé chez
le duc:
--La voici, dit-il... Gare!
--Est-elle furieuse?
--Exaspérée.
--Elle se plaint?
--Oh! non; c'est bien pis, elle sourit.
--Qu'a dit le peuple?
--Le peuple n'a pas sourcillé; il regarde cette femme avec une muette
frayeur: s'il ne la connaît pas, il la devine.
--Et elle?
--Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts.
--Diable!
--C'est ce que j'ai pensé, oui, monseigneur. Diable, jouez serré!
--Nous nous maintenons à la guerre, n'est-ce pas?
--Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez
encore que cinq.
--Bah! tu me crois donc bien faible?... Êtes-vous tous là? Pourquoi
Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc.
--Je le crois à Méridor... Oh! nous nous passerons bien de lui.
--Sa Majesté la reine mère! cria l'huissier au seuil de la chambre.
Et aussitôt Catherine parut, blême et vêtue de noir, selon sa coutume.
Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec
une agilité qu'on n'aurait pas soupçonnée en ce corps usé par l'âge,
Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers.
--Elle va l'étouffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu!
Elle fit plus, elle pleura.
--Méfions-nous, dit Antraguet à Ribérac, chaque larme sera payée un
muid de sang.
Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy
fit un signe, et les assistants s'éloignèrent. Lui, comme s'il était
chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement.
--Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens,
mon cher monsieur de Bussy? dit tout à coup Catherine. Après mon fils,
c'est vous qui êtes notre ami le plus cher, et maître du logis,
n'est-ce pas? je vous demande cette grâce.
Il n'y avait pas à hésiter.
--Je suis pris, pensa Bussy.
--Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire à Votre Majesté, je
m'en y vais.
--Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au
Louvre, je vais revenir.
Et il sortit, sans avoir pu adresser même un signe au duc. Catherine
s'en défiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde.
Catherine chercha tout d'abord à savoir si son fils était malade ou
feignait seulement la maladie. Ce devait être toute la base de ses
opérations diplomatiques.
Mais François, en digne fils d'une pareille mère, joua miraculeusement
son rôle. Elle avait pleuré, il eut la fièvre.
Catherine, abusée, le crût malade; elle espéra donc avoir plus
d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle
combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et à
tel point, qu'il s'en étonna et en demanda la raison.
--Vous avez couru un si grand danger, répliqua-t-elle, mon enfant!
--En me sauvant du Louvre, ma mère?
--Oh! non pas, après vous être sauvé.
--Comment cela?
--Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse évasion....
--Eh bien?....
--Étaient vos plus cruels ennemis....
--Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir.
--Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'éternel fléau de
nôtre race... Je le reconnais bien.
--Ah! ah! s'écria François, elle le sait.
--Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout
gagné?
--C'est impossible, répliqua-t-il, on vous trompe, ma mère.
--Pourquoi?
--Parce qu'il n'est pour rien dans mon évasion, et qu'y fût-il pour
quelque chose, je suis sauf comme vous voyez... Il y a deux ans que je
n'ai vu le roi de Navarre.
--Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit
Catherine sentant que le coup n'avait pas porté.
--Quoi encore, ma mère? répliqua-t-il en regardant souvent dans son
alcôve la tapisserie qui s'agitait derrière la reine.
Catherine s'approcha de François, et d'une voix qu'elle s'efforçait de
rendre épouvantée:
--La colère du roi! fit-elle, cette furieuse colère qui vous menace!
--Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frère
est dans une furieuse colère, je le crois; mais je suis sauf.
--Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus
audacieux.
La tapisserie trembla.
--J'en suis sûr, répondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne
mère, que vous êtes venue vous-même me l'annoncer.
--Comment cela? dit Catherine inquiète de ce calme.
--Parce que, continua-t-il après un nouveau regard à la cloison, si
vous n'aviez été chargée que de m'apporter ces menaces, vous ne
fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hésité à me
fournir un otage tel que Votre Majesté.
Catherine effrayée leva la tête.
--Un otage, moi! dit-elle.
--Le plus saint et le plus vénérable de tous, répliqua-t-il en
souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup
d'oeil triomphant adressé à la boiserie.
Catherine laissa tomber ses bras, comme écrasée; elle ne pouvait
deviner que Bussy, par une porte secrète, surveillait son maître et le
tenait en échec sous son regard, depuis le commencement de
l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit à chaque
hésitation.
--Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous
apporte, vous avez parfaitement raison.
--J'écoute, ma mère, dit François, vous savez avec quel respect; je
crois que nous commençons à nous entendre.