COMMENT M. DE SAINT-LUC MONTRA A M. DE MONSOREAU LE COUP QUE LE ROI
LUI AVAIT MONTRÉ.
Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'épée à la main, et en
faisant des appels furieux avec le pied.
--Y es-tu? dit le comte.
--Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place,
le dos au soleil; ne vous gênez pas.
Monsoreau fit un quart de conversion.
--A la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette façon je verrai clair à ce
que je fais.
--Ne me ménages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement.
--Ah çà! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument?
--Si je le veux!... oh! oui... je le veux!
--L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son épée à
son tour.
--Tu dis....
--Je dis... Regardez bien cette touffe de coquelicots et de
pissenlits.
--Eh bien?
--Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus.
Et il se mit en garde, toujours riant.
Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable
agilité à Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une
agilité égale.
--Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de
son ennemi, vous tirez fort agréablement l'épée, et tout autre que moi
ou Bussy eût été tué par votre dernier dégagement.
Monsoreau pâlit, voyant à quel homme il avait affaire.
--Vous êtes peut-être étonné, dit Saint-Luc, de me trouver si
convenablement l'épée dans la main; c'est que le roi, qui m'aime
beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des leçons,
et m'a montré, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout
à l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de
ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous êtes tué d'un coup
enseigné par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous.
--Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspéré en
se fendant à fond pour porter un coup droit qui eût traversé une
muraille.
--Dame! on fait ce qu'on peut, répliqua modestement Saint-Luc en se
jetant de côté, forçant, par ce mouvement, son adversaire de faire une
demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux.
--Ah! ah! dit-il, voilà où je voulais vous voir, en attendant que je
vous voie où je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien
conduit ce coup-là, hein? Aussi, je suis content, vrai, très-content!
Vous aviez tout à l'heure cinquante chances seulement sur cent d'être
tué; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf.
Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui
connaissait pas, et que personne n'eût soupçonnées dans ce jeune homme
efféminé, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups
au grand veneur, qui les para, tout étourdi de cet ouragan mêlé de
sifflements et d'éclairs; le sixième fut un coup de prime composé
d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil
l'empêcha de voir la première moitié, et dont il ne put voir la
seconde, attendu que l'épée de Saint-Luc disparut tout entière dans sa
poitrine.
Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chêne déraciné
qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel côté tomber.
--Là! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances complètes;
et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la
touffe que je vous ai indiquée.
Les forces manquèrent au comte; ses mains s'ouvrirent, son oeil se
voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots, à la pourpre
desquels il mêla son sang.
Saint-Luc essuya tranquillement son épée et regarda cette dégradation
de nuances qui, peu à peu, change en un masque de cadavre le visage de
l'homme qui agonise.
--Ah! vous m'avez tué, monsieur, dit Monsoreau.
--J'y tâchais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couché
là, près de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fâché de ce
que j'ai fait! Vous m'êtes sacré à présent, monsieur; vous êtes
horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous étiez brave.
Et, tout satisfait de cette oraison funèbre, Saint-Luc mit un genou en
terre près de Monsoreau, et lui dit:
--Avez-vous quelque volonté dernière à déclarer, monsieur? et, foi de
gentilhomme, elle sera exécutée. Ordinairement, je sais cela, moi,
quand on est blessé, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher à
boire.
Monsoreau ne répondit pas. Il s'était retourné la face contre terre,
mordant le gazon et se débattant dans son sang.
--Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amitié, amitié, tu
es une divinité bien exigeante!
Monsoreau ouvrit un oeil alourdi, essaya de lever la tête et retomba
avec un lugubre gémissement.
--Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus à lui... C'est
bien aisé à dire: ne pensons plus à lui... Voilà que j'ai tué un
homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps à
la campagne.
Et aussitôt, enjambant le mur, il prit sa course à travers le parc et
arriva au château.
La première personne qu'il aperçut fut Diane; elle causait avec son
amie.
--Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc.
Puis, s'approchant du groupe charmant formé par les deux femmes:
--Pardon, chère dame, fit-il à Diane; mais j'aurais vraiment bien
besoin de dire deux mots à madame de Saint-Luc.
--Faites, cher hôte, faîtes, répliqua madame de Monsoreau; je vais
retrouver mon père à la bibliothèque. Quand tu auras fini avec M. de
Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant à son amie, tu viendras me
reprendre, je serai là.
--Oui, sans faute, dit Jeanne.
Et Diane s'éloigna en les saluant de la main et du sourire.
Les deux époux demeurèrent seuls.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous
paraissez sinistre, cher époux.
--Mais oui, mais oui, répondit Saint-Luc.
--Qu'est-il donc arrivé?
--Eh! mon Dieu! un accident!
--A vous? dit Jeanne effrayée.
--Pas précisément à moi, mais à une personne qui était près de moi.
--A quelle personne donc?
--A celle avec laquelle je me promenais.
--A monsieur de Monsoreau?
--Hélas! oui. Pauvre cher homme!
--Que lui est-il donc arrivé?
--Je crois qu'il est mort!....
--Mort! s'écria Jeanne avec une agitation bien naturelle à concevoir,
mort!
--C'est comme cela.
--Lui qui, tout à l'heure, était là, parlant, regardant!....
--Eh! justement, voilà la cause de sa mort; il a trop regardé et
surtout trop parlé.
--Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras
de son mari.
--Quoi?
--Vous me cachez quelque chose.
--Moi! absolument rien, je vous jure, pas même l'endroit où il est
mort.
--Et où est-il mort?
--Là-bas, derrière le mur, à l'endroit même où notre ami Bussy avait
l'habitude d'attacher son cheval.
--C'est vous qui l'avez tué, Saint-Luc?
--Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'étions que nous deux,
je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas
difficile de deviner lequel des deux a tué l'autre.
--Malheureux que vous êtes!
--Ah! chère amie, dit Saint-Luc, il m'a provoqué, insulté; il a tiré
l'épée du fourreau.
--C'est affreux!... c'est affreux!... ce pauvre homme!
--Bon! dit Saint-Luc, j'en étais sûr! Vous verrez qu'avant huit jours
on dira saint Monsoreau.
--Mais vous ne pouvez rester ici! s'écria Jeanne; vous ne pouvez
habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tué.
--C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voilà pourquoi je suis
accouru pour vous prier, chère amie, de faire vos apprêts de départ.
--Il ne vous a pas blessé, au moins?
--A la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voilà une question
qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact.
--Alors nous partirons.
--Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment à
l'autre, on peut découvrir l'accident.
--Quel accident? s'écria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pensée
comme quelquefois on revient sur ses pas.
--Ah! fit Saint-Luc.
--Mais, j'y pense, dit Jeanne, voilà madame de Monsoreau veuve.
--Voilà justement ce que je me disais tout à l'heure.
--Après l'avoir tué?
--Non, auparavant.
--Allons, tandis que je vais la prévenir....
--Prenez bien des ménagements, chère amie!
--Mauvaise nature! pendant que je vais la prévenir, sellez les chevaux
vous-même, comme pour une promenade.
--Excellente idée. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs,
chère amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tête commence un peu à
s'embarrasser.
--Mais où allons-nous?
--A Paris.
--A Paris! Et le roi?
--Le roi aura tout oublié; il s'est passé tant de choses depuis que
nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est
probable, ma place est à ses côtés.
--C'est bien; nous partons pour Paris alors.
--Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre.
--Pour écrire à qui?
--A Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela
l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte.
--C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour écrire dans
ma chambre.
Saint-Luc y monta aussitôt, et, d'une main qui, quoi qu'il en eût,
tremblait quelque peu, il traça à la hâte les lignes suivantes:
«Cher ami,
«Vous apprendrez, par la voie de la Renommée, l'accident arrivé à M.
de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du côté du vieux taillis, une
discussion sur les effets et les causes de la dégradation des murs et
l'inconvénient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette
discussion, M. de Monsoreau est tombé sur une touffe de coquelicots et
de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tué roide.
«Votre ami pour la vie, «SAINT-LUC.
«P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paraître un peu
invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arrivé,
nous avions tous deux l'épée à la main.
«Je pars à l'instant même pour Paris, dans l'intention de faire ma
cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas très-sûr après ce qui vient
de se passer.»
Dix minutes après, un serviteur du baron courait à Angers porter cette
lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de
traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane
éplorée, et surtout fort embarrassée pour raconter au baron la triste
histoire de cette rencontre.
Elle avait détourné les yeux quand Saint-Luc avait passé.
--Servez donc vos amis! avait dit celui-ci à sa femme; décidément tous
les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant.