--Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec
mon frère?
--Pardieu!
--Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite?
Chicot regarda Henri fixement.
--Henriquet, dit-il, voilà une idée qui n'est pas de toi.
--Pourquoi cela?
--Parce qu'elle est trop forte, mon fils.
--N'importe de qui elle est; je t'interroge, réponds. Crois-tu que
Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frère?
--Eh! fit Chicot, j'ai entendu du côté de la rue de la Ferronnerie un
Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me paraît assez
concluant.
--Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'écria le roi.
--Ma foi, oui, répondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui
seulement.
--Il était donc à Paris?
--Je le crois.
--Et qui peut te le faire croire!
--Mes yeux.
--Tu as vu Henri de Navarre?
--Oui.
--Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi était venu me braver
jusque dans ma capitale!
--On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot.
--Après?
--Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voilà tout.
Henri demeura pensif.
--Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Béarn! mon frère François et mon cousin
Henri!
--Sans compter les trois Guise, bien entendu.
--Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble?
--Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur
ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize
mille pour le Béarn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de
M. de Guise, comme lieutenant général de les armées; total,
cinquante-neuf mille hommes; réduisons-les à cinquante mille, à cause
des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est
encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total.
--Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis.
--Ce qui ne les empêchera pas de se réunir contre toi, quitte à
s'exterminer entre eux quand ils t'auront exterminé toi-même.
--Tu as raison, Chicot, ma mère a raison, vous avez raison tous deux;
il faut empêcher un esclandre; aide-moi à réunir les Suisses.
--Ah bien oui, les Suisses! Quélus les a emmenés.
--Mes gardes.
--Schomberg les a pris.
--Les gens de mon service au moins.
--Ils sont partis avec Maugiron.
--Comment!... s'écria Henri, et sans mon ordre!
--Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de
processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta
peau, et même sur la peau des autres, puissance entière. Mais, quand
il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci
regarde M. de Schomberg, M. de Quélus et M. de Maugiron. Quant à
d'Épernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache.
--Mordieu! s'écria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe?
--Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'aperçois
bien tard que tu n'es que le septième ou huitième roi de ton royaume.
Henri se mordit les lèvres en frappant du pied.
--Eh! fit Chicot en cherchant à distinguer dans l'obscurité.
--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
--Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voilà tes hommes.
Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui
accouraient, suivis à distance de quelques autres hommes à cheval et
de beaucoup d'hommes à pied.
Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux
hommes debout près des fossés et à demi perdus dans l'obscurité.
--Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici!
--Holà, dit Schomberg, qui m'appelle?
--Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnaître la
voix et s'approcha.
--Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi.
--Moi-même, qui courais après vous, et qui, ne sachant où vous
rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait?
--Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant.
--Ah! viens, Quélus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus
ainsi sans ma permission.
--Il n'en est plus besoin, dit un troisième que le roi reconnut pour
Maugiron, puisque tout est fini.
--Tout est fini? répéta le roi.
--Dieu soit loué, dit d'Épernon, apparaissant tout à coup sans que
l'on sût d'où il sortait.
--Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel.
--Alors vous les avez tués? dit le roi.
Mais il ajouta tout bas:
--Au bout du compte, les morts ne reviennent pas.
--Vous les avez tués? dit Chicot; ah! si vous les avez tués, il n'y a
rien à dire.
--Nous n'avons pas eu cette peine, répondit Schomberg, les lâches se
sont enfuis comme une volée de pigeons; à peine si nous avons pu
croiser le fer avec eux.
Henri pâlit.
--Et avec lequel avez-vous croisé le fer? demanda-t-il.
--Avec Antraguet.
--Au moins celui-là est demeuré sur le carreau?
--Tout au contraire, il a tué un laquais de Quélus.
--Ils étaient donc sur leur garde? demanda le roi.
--Parbleu! je le crois bien, s'écria Chicot, qu'ils y étaient; vous
hurlez: «Mort aux Angevins!» vous remuez les canons, vous sonnez les
cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous
voulez que ces honnêtes gens soient plus sourds que vous n'êtes bêtes.
--Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voilà une guerre civile
allumée.
Ces mots firent tressaillir Quélus.
--Diable! fit-il, c'est vrai.
--Ah! vous commencez à vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux!
Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore.
--Nous nous réservons, répondit Schomberg, pour défendre la personne
et la couronne de Sa Majesté.
--Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui
crie moins haut que vous et qui vaut bien autant.
--Mais enfin, dit Quélus, vous qui nous gourmandez à tort et à
travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures;
ou bout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme
nous.
--Moi! dit Chicot.
--Certainement, et même vous vous escrimiez contre les murailles en
criant: «Mort aux Angevins!»
--Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou,
chacun le sait; mais vous qui êtes tous des gens d'esprit....
--Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout à l'heure nous aurons
bien assez la guerre.
--Qu'ordonne Votre Majesté? dit Quélus.
--Que vous employiez la même ardeur à calmer le peuple que vous avez
mise à l'émouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les
gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que
demain les bourgeois prennent ce qui s'est passé pour une échauffourée
de gens ivres.
Les jeunes gens s'éloignèrent l'oreille basse, transmettant les ordres
du roi aux officiers qui les avaient accompagnés dans leur équipée.
Quant à Henri, il revint chez sa mère, qui, active, mais anxieuse et
assombrie, donnait des ordres à ses gens.
--Eh bien! dit-elle, que s'est-il passé?
--Eh bien! ma mère, il s'est passé ce que vous avez prévu.
--Ils sont en fuite?
--Hélas! oui.
--Ah! dit-elle, et après?
--Après, voilà tout, et il me semble que c'est bien assez.
--La ville?
--La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquiète, je la
tiens sous ma main.
--Oui, dit Catherine, ce sont les provinces.
--Qui vont se révolter, se soulever, continua Henri.
--Que comptez-vous faire?
--Je ne vois qu'un moyen.
--Lequel?
--C'est d'accepter franchement la position.
--De quelle manière?
--Je donne le mot aux colonels, à mes gardes, je fais armer mes
milices, je retire l'armée de devant la Charité, et je marche sur
l'Anjou.
--Et M. de Guise?
--Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arrêter, s'il est besoin.
--Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous réussissent.
--Que faire alors?
Catherine inclina sa tête sur sa poitrine, et réfléchit un instant.
--Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle.
--Ah! s'écria Henri avec un dépit profond, je suis donc bien mal
inspiré aujourd'hui!
--Non, mais vous êtes troublé; remettez-vous d'abord, et ensuite nous
verrons.
--Alors, ma mère, ayez des idées pour moi; faisons quelque chose,
remuons-nous.
--Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres.
--Pour quoi faire?
--Pour le départ d'un ambassadeur.
--Et à qui le députerons-nous?
--A votre frère.
--Un ambassadeur à ce traître! Vous m'humiliez, ma mère.
--Ce n'est pas le moment d'être fier, fit sévèrement Catherine.
--Un ambassadeur qui demandera la paix?
--Qui l'achètera, s'il le faut.
--Pour quels avantages, mon Dieu?
--Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour
pouvoir faire prendre en toute sécurité, après la paix faite, ceux qui
se sont sauvés pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout à
l'heure que vous voudriez les tenir.
--Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par
homme.
--Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une
voix pénétrante qui alla remuer jusqu'au fond du coeur de Henri la
haine et la vengeance.
--Je crois que vous avez raison, ma mère, dit-il; mais qui leur
enverrons-nous?
--Cherchez parmi tous vos amis.
--Ma mère, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme à qui je puisse
confier une pareille mission.
--Confiez-la à une femme alors.
--A une femme, ma mère? est-ce que vous consentiriez?
--Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend
peut-être à mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement,
que j'arriverai à Angers avant que les amis de votre frère lui-même
n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance.
--Oh! ma mère! ma bonne mère! s'écria Henri avec effusion en baisant
les mains de Catherine, vous êtes toujours mon soutien, ma
bienfaitrice, ma Providence!
--C'est-à-dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine
en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins
autant de pitié que de tendresse.