COMMENT CHICOT ET LA REINE MÈRE SE TROUVANT ÊTRE DU MÊME AVIS, LE ROI
SE RANGEA A L'AVIS DE CHICOT ET DE LA REINE MÈRE.
Henri s'assura que c'était bien le Gascon, qui, non moins attentif
qu'Archimède, ne paraissait pas décidé à se retourner, Paris fût-il
pris d'assaut.
--Ah! malheureux, s'écria-t-il d'une voix tonnante, voilà donc comme
tu défends ton roi?
--Je le défends à ma manière, et je crois que c'est la bonne.
--La bonne! s'écria le roi, la bonne, paresseux!
--Je le maintiens et je le prouve.
--Je suis curieux de voir cette preuve.
--C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande bêtise, mon roi;
nous avons fait une immense bêtise.
--En quoi faisant?
--En faisant ce que nous avons fait.
--Ah! ah! fit Henri frappé de la corrélation de ces deux esprits
éminemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au
même résultat.
--Oui, répondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux
Angevins! et, maintenant que j'y réfléchis, il ne m'est pas bien
prouvé que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis,
dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout
simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu
faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu, à l'heure qu'il
est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me
déplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont
chassé les Angevins de la ville, ce qui te déplairait fort, à toi,
mais ce qui, en échange, réjouirait énormément ce cher M. d'Anjou.
--Mordieu! s'écria le roi, crois-tu donc que les choses sont déjà si
avancées que tu dis là?
--Si elles ne le sont pas davantage.
--Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette
pierre.
--Je fais une besogne excessivement pressée, mon fils.
--Laquelle?
--Je trace la configuration des provinces que ton frère va faire
révolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune
d'elles pourra fournir à la révolte.
--Chicot! Chicot! s'écria le roi, je n'ai donc autour de moi que des
oiseaux de mauvais augure!
--Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, répondit Chicot, car il
chante à son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en
vérité, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce
que tu dois entendre. Regarde!
--Quoi!
--Regarde ma carte géographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui
ressemble assez à une tartelette; tu vois? c'est là que ton frère
s'est réfugié; aussi je lui ai donné la première place, hum! L'Anjou,
bien mené, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand
veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou, à lui seul, peut nous
fournir, quand je dis nous, c'est à ton frère, l'Anjou peut fournir à
ton frère dix mille combattants.
--Tu crois?
--C'est le minimum. Passons à la Guyenne. La Guyenne, tu la vois,
n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble à un veau
marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'étonner
de trouver là quelques mécontents; c'est un vieux foyer de révolte, et
à peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchantée
de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut
compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils
seront bien aguerris, bien éprouvés, sois tranquille. Puis, à gauche
de la Guyenne, nous avons le Béarn et la Navarre, tu vois? ces deux
compartiments qui ressemblent à un singe sur le dos d'un éléphant. On
a fort rogné la Navarre, sans doute; mais, avec le Béarn, il lui reste
encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose
que le Béarn et la Navarre, très-pressés, bien poussés, bien pressurés
par Henriot, fournissent à la Ligue cinq du cent de la population,
c'est seize mille hommes. Récapitulons donc: dix mille pour l'Anjou.
Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa
baguette.
Ci. 10,000
Huit mille pour la Guyenne, ci. 8,000
Seize mille pour le Béarn et
la Navarre, ci. 16,000