ARGUMENT.--Astolphe détruit le palais d’Atlante et reprend
l’hippogriffe.--Bradamante et Roger s’étant reconnus, et s’en allant
délivrer un jeune homme condamné au bûcher, arrivent à un château des
comtes de Ponthieu, où quatre guerriers sont chargés de dépouiller tout
chevalier qui passe. Pendant que Roger en vient aux prises avec eux,
Bradamante reconnaît Pinabel et le suit. Pendant le combat, le voile qui
recouvre l’écu de Roger vient par hasard à se déchirer et les quatre
guerriers tombent comme morts. Roger, tout honteux de son facile
triomphe, jette l’écu dans un puits. Pendant ce temps, Bradamante qui a
rejoint et occis le perfide Mayençais, perd les traces de Roger.
Dames courtoises et chères à votre amant, vous qui vous contentez d’un
seul amour, bien qu’il soit certain que, parmi tant et tant de belles,
il y en ait très peu animées de ces sentiments, ne soyez point offensées
de l’ardeur que je viens de mettre dans ce que j’ai dit contre Gabrine,
et si je consacre encore quelques vers à flétrir la perversité de son
âme.
Je l’ai montrée telle qu’elle était. Ainsi qu’il m’a été imposé par qui
peut tout sur moi, je ne sais point cacher la vérité, et, en agissant de
la sorte, je ne porte nullement atteinte à la gloire de celles dont le
cœur est sincère. Celui qui vendit son maître aux Juifs pour trente
deniers, n’a point déshonoré Jean ni Pierre, et la renommée
d’Hypermnestre n’est pas moins belle parce qu’elle a eu des sœurs si
iniques[15].
Pour une que je blâme avec vivacité dans mes chants--ainsi le veut
l’ordonnance de mon histoire--je suis prêt à en célébrer cent autres, et
à rendre leur mérite plus éclatant que le soleil. Mais revenons au récit
que je m’efforce de varier le plus possible, afin de le rendre agréable
au plus grand nombre. Je vous disais, à propos du chevalier d’Écosse,
qu’il avait entendu de grands cris retentir près de lui.
Il prit, entre deux montagnes, un étroit sentier d’où étaient partis les
cris, et, au bout de quelques pas, il arriva au fond d’une vallée
fermée, où il vit devant lui un chevalier mort. Je vous dirai qui
c’était, mais auparavant, je veux tourner le dos à la France et m’en
aller dans le Levant, jusqu’à ce que j’aie trouvé le paladin Astolphe,
qui fait route vers le Ponant.
Je l’ai laissé dans la cité cruelle, où, grâce aux sons de son
formidable cor, il avait mis en fuite la population barbare, et avait
échappé à un grand péril. Il avait fait enfuir du rivage jusqu’à ses
compagnons qui s’étaient hâtés de mettre à la voile. Continuant à vous
parler de lui, je vous dirai qu’il s’éloigna au plus vite de ce pays et
prit la route d’Arménie.
Peu de jours après, il se trouvait en Natolie et suivait le chemin qui
conduit à Brousse, d’où, continuant sa route en deçà de la mer, il se
rendit en Thrace. Longeant le Danube, il traversa la Hongrie, et, comme
si son destrier eût eu des ailes, il franchit, en moins de vingt jours,
la Moravie, la Bohême, la Franconie et le Rhin.
A travers la forêt des Ardennes, il gagna Aix-la-Chapelle, arriva en
Brabant et enfin en Flandre, où il s’embarqua. La brise qui soufflait
vers le Nord, enfla tellement les voiles, que, vers midi, Astolphe
aperçut à peu de distance les côtes d’Angleterre, où il ne tarda pas à
aborder. Il sauta sur son cheval, et le pressa de telle sorte, qu’il
arriva à Londres le même soir.
Là, il apprit que le vieil Othon était depuis plusieurs mois à Paris, et
que presque tous ses vassaux avaient suivi ses dignes traces. Il résolut
alors d’aller en France, et descendit au port de la Tamise, où il
s’embarqua en ordonnant de faire voile pour Calais.
Un léger vent, soufflant du Nord, avait poussé le navire en pleine mer.
Peu à peu ce vent s’accroît, puis il devient si violent, que le pilote
en a par trop, et est contraint de virer de bord, pour éviter d’être
submergé par les vagues. Il s’efforce de tenir le navire en équilibre
sur le dos de la plaine liquide, et suit une route opposée à celle qu’il
voulait.
Il louvoie à droite, à gauche, de çà, de là, selon le caprice du vent;
enfin il prend terre près de Rouen. Aussitôt qu’il a atteint le rivage
si désiré, Astolphe fait remettre la selle à Rabican, prend ses armes,
ceint son épée, et se met en route, ayant avec lui le cor qui lui sert
plus que ne feraient mille guerriers dont il serait entouré.
Après avoir traversé une forêt, il arrive au pied d’une colline, près
d’une claire fontaine, à l’heure où le mouton reste enfermé loin du
pâturage ou se réfugie sous une grotte profonde. Vaincu par la grande
chaleur et par la soif, il retire son casque du front, attache son
destrier au plus épais du feuillage, et s’en vient boire aux fraîches
ondes.
Il n’y avait pas encore mis les lèvres, qu’un paysan, caché près de là,
s’élance d’un buisson, saisit le destrier, saute sur son dos et
s’éloigne avec lui. Astolphe entend le bruit de sa fuite et lève la
tête. Voyant le vol audacieux dont il est victime, il laisse la fontaine
sans plus songer à boire, et court derrière le ravisseur aussi vite
qu’il peut.
Le voleur ne s’éloigne pas à toute bride, ce qui l’aurait promptement
fait disparaître. Mais tantôt ralentissant, tantôt pressant sa fuite, il
s’en va au galop ou au trot. Astolphe et lui sortent du bois après une
longue course, et tous les deux arrivent enfin là où tant de nobles
barons, sans être vraiment en prison, étaient plus retenus que s’ils
avaient été réellement prisonniers.
Le paysan se réfugie dans le château, avec le destrier qui égale le vent
à la course. Force est à Astolphe embarrassé par son écu, son casque et
ses armes, de le suivre de loin. Cependant il arrive lui aussi au
château, et là, il perd complètement les traces qu’il avait suivies
jusque-là. Il ne voit plus ni Rabican, ni le voleur; en vain il tourne
les yeux de tous côtés, en vain il presse le pas.
Il presse le pas, et s’en va cherchant en vain par toutes les chambres,
dans toutes les galeries et les salles. Il perd sa peine, et ne peut
parvenir à savoir où le paysan perfide a caché Rabican, son coursier
fidèle, plus que tout autre rapide à la course. Pendant tout ce jour, il
cherche vainement, en haut, en bas, au dedans et au dehors.
Ennuyé et las de tant tourner, il songe qu’il pourrait bien être dans un
lieu enchanté, et il se souvient du livre que Logistilla lui a donné
dans l’Inde pour qu’il puisse déjouer tous les enchantements dans
lesquels il tombera. Il a toujours ce livre à son côté; il consulte la
table, et voit tout de suite à quelle page est le remède.
Le palais enchanté était décrit tout au long dans le livre. On y
trouvait aussi les divers moyens de confondre le magicien et de dénouer
les liens dans lesquels il retenait tous ces prisonniers. Sous le seuil
de la porte était renfermé un esprit. C’était lui qui causait toutes ces
illusions, tous ces prestiges. Il suffisait de lever la pierre de son
sépulcre, pour voir le château réduit par lui en fumée.
Désireux de conduire à bonne fin une si glorieuse entreprise, le paladin
s’empresse d’essayer si le marbre est trop pesant pour son bras. Mais
Atlante qui voit ses mains prêtes à détruire tous ses artifices, et qui
est inquiet de ce qui peut arriver, vient l’assaillir par de nouveaux
enchantements.
Grâce à ses larves diaboliques, il le fait paraître tout différent de ce
qu’il est. Pour les uns c’est un géant, pour les autres un paysan, pour
d’autres un chevalier à figure déloyale. Chacun voit le paladin sous la
forme où le magicien lui est apparu dans le bois; de sorte que, pour
ravoir ce que le magicien leur a enlevé, tous se précipitent sur
Astolphe.
Roger, Gradasse, Iroldo, Bradamante, Brandimart, Prasilde, et les autres
guerriers, dans leur nouvelle erreur, s’avancent furieux et pleins de
rage, pour mettre le duc en pièces. Mais celui-ci, en un pareil moment,
a recours à son cor et fait courber soudain tous ces esprits altiers.
S’il n’avait pas recouru au son terrifiant, le paladin était tué sans
rémission.
Mais aussitôt qu’il a embouché le cor, et que l’horrible son s’est fait
entendre, les chevaliers prennent la fuite comme les colombes au coup de
fusil. Le nécromant fuit non moins que les autres. Pâle, affolé, rempli
de terreur, il sort de sa retraite et fuit au loin jusqu’à ce que
l’horrible son ne parvienne plus à son oreille.
Les gardes fuient avec leurs prisonniers; les chevaux, qu’une simple
corde ne peut retenir, s’échappent de leurs écuries et suivent leurs
maîtres par divers sentiers. Il ne reste dans le château ni chat ni rat,
au son du cor qui semble dire: Sus! sus! Rabican s’en serait allé avec
les autres, si le duc n’était parvenu à le saisir à sa sortie.
Astolphe, après avoir chassé le magicien, soulève la lourde pierre du
seuil. Il trouve gravées en dessous, des figures et d’autres signes que
je ne prends pas la peine de vous décrire. Dans son désir de détruire
l’enchantement, il brise tout ce qu’il voit sous ses yeux, ainsi que le
livre lui a dit de faire, et soudain le palais s’évanouit en fumée et en
vapeurs.
Il trouve le cheval de Roger, lié par une chaîne d’or. Je parle du
cheval ailé que le nécromant avait donné à Roger pour le conduire chez
Alcine, et à qui, plus tard, Logistilla avait imposé le frein. C’est sur
ce cheval que Roger était retourné en France et avait, pour revenir de
l’Inde en Angleterre, parcouru tout le côté droit du globe terrestre.
Je ne sais si vous vous souvenez qu’il l’avait laissé attaché par la
bride le jour où la fille de Galafron, qu’il tenait nue en son pouvoir,
lui avait fait le cruel affront de disparaître à ses yeux. Le destrier
volant, au grand étonnement de ceux qui le virent, s’en était retourné
vers son maître, et était resté auprès de lui jusqu’au jour où la force
de l’enchantement fut rompue.
Rien ne pourrait être plus agréable à Astolphe que cette rencontre.
L’hippogriffe venait fort à propos pour satisfaire le désir qu’il avait
de parcourir le monde en peu de jours, et de visiter les terres et les
mers. Il savait bien qu’il était capable de le porter, car il l’avait vu
jadis à l’œuvre.
Il l’avait vu dans l’Inde, le jour où la sage Mélisse l’avait arraché
lui-même des mains de la scélérate Alcine qui avait changé en myrte des
bois son visage d’homme. Il avait vu comment Logistilla l’avait soumis à
la bride, et comment elle avait instruit Roger à le conduire partout.
Ayant résolu de s’emparer de l’hippogriffe, il lui met sur le dos la
selle de Rabican, qu’il avait près de lui. Les brides des chevaux qui
s’étaient enfuis étaient restées attachées dans l’écurie; parmi elles,
il choisit et trouve, après plusieurs essais, un mors qui va à
l’hippogriffe, et maintenant la pensée d’abandonner Rabican le fait
seule retarder de prendre son vol.
Il avait bien raison de tenir à Rabican, car il n’y en avait pas un
meilleur pour courir une lance. Il était revenu sur son dos de
l’extrémité de l’Inde jusqu’en France. Il réfléchit longtemps; puis il
se décida à le donner en garde à quelque ami, plutôt que de l’abandonner
sur la route à la merci du premier qui viendrait à passer.
Il regardait de tous côtés, s’il ne verrait point venir à travers le
bois un chasseur ou un paysan, à qui il pût confier Rabican pour le
conduire dans quelque ville. Il attendit en vain tout ce jour, jusqu’au
lever du jour suivant. Le lendemain matin, comme l’air était encore
obscurci par la brume, il lui sembla voir un chevalier sortir du bois.
Mais il faut, avant de vous dire le reste, que j’aille retrouver Roger
et Bradamante. Aussitôt que le cor s’est tu, et que le beau couple est à
une certaine distance du château, Roger regarde autour de lui et
reconnaît aussitôt celle dont Atlante lui a jusqu’alors caché la
présence. Jusqu’à ce moment Atlante avait si bien fait, qu’ils n’avaient
pu se reconnaître ni l’un ni l’autre.
Roger regarde Bradamante, et Bradamante regarde Roger. Tous deux
s’étonnent hautement qu’une illusion ait pu tromper pendant tant de
jours leur âme et leurs yeux. Roger serre dans ses bras sa belle dame
qui devient plus vermeille que la rose; puis il cueille sur sa bouche
les premières fleurs de ses heureuses amours.
Les deux fortunés amants redoublent mille fois leurs embrassements; ils
se tiennent étroitement serrés, et leur bonheur est si grand, que leur
poitrine peut à peine contenir une telle joie. Ils regrettent seulement
que les enchantements les aient empêchés de se reconnaître pendant
qu’ils erraient sous le même toit et leur aient fait perdre tant
d’heureux jours.
Bradamante est disposée à donner à Roger toutes les faveurs qu’une
vierge sage peut accorder à son amant, sans que l’honneur en soit
atteint. Elle dit à Roger que s’il ne veut pas la voir rester toujours
insensible et rebelle à ses derniers désirs, il doit la faire demander
pour épouse à son père Aymon; mais il faut auparavant qu’il reçoive le
baptême.
Non seulement Roger est prêt, pour l’amour d’elle, à vivre dans la foi
chrétienne, comme autrefois son père, son aïeul et toute sa noble race,
mais il donnerait sur-le-champ, pour lui faire plaisir, les jours qui
lui restent à vivre: «--Ce n’est pas seulement dans l’eau--lui
dit-il--mais dans le feu que je plongerais au besoin ma tête, pour
posséder ton amour.--»
Donc, pour recevoir le baptême et pour épouser ensuite sa dame, Roger se
met en chemin. Bradamante le conduit à Vallombreuse. C’est ainsi que se
nommait une riche et belle abbaye, non moins renommée par sa piété que
par la courtoisie avec laquelle était reçu quiconque y venait. Au sortir
de la forêt, ils rencontrent une dame dont le visage annonce un profond
chagrin.
Roger, toujours humain, toujours courtois envers tous, mais surtout
envers les dames, n’a pas plus tôt vu les larmes couler le long du
visage délicat de la dame, qu’il en a pitié et qu’il brûle du désir de
connaître la cause de son affliction. Après lui avoir fait un
respectueux salut, il lui demande pourquoi elle répand tant de larmes.
Et elle, levant ses beaux yeux humides, lui répond sur un ton très
doux, et lui expose le motif de sa peine amère. «--Gentil
seigneur--dit-elle--puisque tu le demandes, tu sauras que mes joues sont
ainsi inondées de larmes, à cause de la pitié que j’éprouve pour un
jouvenceau qui doit être mis aujourd’hui à mort dans un château voisin
d’ici.
«Amoureux de la jeune et belle fille du roi d’Espagne, Marsile, il
s’introduisait chaque nuit chez elle, sans que les serviteurs de la
princesse en eussent le moindre soupçon, sous le voile blanc et les
vêtements d’une femme, et en déguisant sa voix et sa figure. Mais on ne
peut agir si secrètement, qu’à la fin il ne se trouve quelqu’un qui vous
voie et vous remarque.
«Quelqu’un s’en étant aperçu, en parla à une ou deux personnes, et
celles-ci confièrent le secret à d’autres, jusqu’à ce que le roi en fût
instruit. Un émissaire du roi est venu la nuit dernière surprendre les
deux amants dans le lit, et tous deux ont été séparément mis en prison
dans le château. Je crois que ce jour ne se terminera pas sans que le
jeune homme ait péri dans les supplices.
«Je me suis enfuie pour ne pas voir une telle cruauté, car ils doivent
le brûler vif. Rien ne saurait me causer une douleur pareille à celle
que me fait éprouver le malheureux sort d’un jeune homme si beau, et je
ne pourrai jamais plus éprouver de plaisir sans le voir aussitôt se
changer en chagrin, dès que je me rappellerai que la flamme cruelle a
dévoré ses membres si délicats et si bien faits.--»
Bradamante écoute, et son cœur est vivement oppressé de la nouvelle
qu’elle apprend. La crainte qu’elle éprouve est telle, qu’il semble que
le condamné soit un de ses frères. Et certes sa peur était fondée, comme
je le dirai par la suite. Elle se tourne vers Roger et dit: «--Il me
semble que nous devons nous servir de nos armes en faveur de ce jeune
homme?--»
Puis elle dit à la dame affligée: «--Rassure-toi, et vois à nous
introduire dans les murs de ce château, car si le jeune homme n’a pas
encore été mis à mort, on ne le tuera pas, sois-en sûre.--» Roger, dont
le cœur veut tout ce que veut sa dame, et dont la pitié est aussi
excitée, se sent enflammé du désir de ne pas laisser périr le
jouvenceau.
Il dit à la dame, des yeux de laquelle tombe un ruisseau de pleurs:
«--Or, qu’attends-tu? Il faut le secourir et non pleurer. Conduis-nous
vers lui. Pourvu que tu nous mènes rapidement, nous te promettons de le
sauver, fût-il au milieu de mille lances, de mille épées. Mais hâtons le
pas le plus possible, afin que notre aide n’arrive pas trop tard, car
pendant que nous parlons, le feu brûle.--»
Le langage assuré, la fière prestance de ce couple merveilleusement
hardi, raniment dans le cœur de la dame l’espoir qui en était
complètement sorti. Mais, comme elle craint moins la longueur du chemin
que les obstacles qui peuvent leur barrer la route et rendre leur
entreprise vaine, la dame hésite sur la direction qu’elle doit prendre.
Puis elle leur dit: «--En prenant la voie qui conduit tout droit par la
plaine jusqu’au château, je crois que nous arriverions à temps, et que
le bûcher ne serait pas encore allumé. Mais il nous faut suivre un
chemin si rude et si tortueux, que nous ne pourrons en sortir avant la
fin du jour, et quand nous serons arrivés, je crains que nous ne
trouvions le jouvenceau mort.--»
«--Et pourquoi--dit Roger--n’irions-nous pas par la voie la plus
courte?--» La dame répondit: «--Parce qu’il se trouve sur cette route un
château des comtes de Poitiers, où, il y a à peine trois jours, une
coutume honteuse et dure pour les chevaliers et pour les dames, a été
imposée par Pinabel, le fils du comte Anselme d’Hauterive et le plus
méchant homme qui soit.
«Chaque chevalier, chaque dame qui passent, ne s’en vont pas sans avoir
subi l’outrage et la violence. Les uns et les autres doivent mettre pied
à terre; le chevalier doit dépouiller ses armes, et la damoiselle ses
vêtements. Il n’y a pas, et il n’y a pas eu depuis de nombreuses années,
de meilleurs chevaliers que les quatre qui ont juré de maintenir dans le
château la loi imposée par Pinabel.
«Je veux vous raconter à quelle occasion a été faite cette loi qui
n’existe que depuis trois jours, et vous verrez la raison, bonne ou
mauvaise, qui a contraint les quatre chevaliers à jurer. Pinabel a une
dame si méchante et si bestiale, qu’il n’y a pas sa pareille au monde.
Allant un jour avec elle, je ne sais où, il fit la rencontre d’un
chevalier qui lui fit subir grande honte.
«Le chevalier ayant été raillé par la maîtresse de Pinabel à propos
d’une vieille qu’il portait en croupe, jouta contre Pinabel, qui était
doué de peu de vigueur et de trop d’orgueil. Le chevalier lui fit vider
les arçons, força sa compagne à descendre de cheval, et pour savoir sans
doute si elle marchait droit ou si elle boitait, la laissa à pied, après
avoir fait revêtir ses vêtements à la vieille damoiselle.
«Celle qui était restée à pied, pleine de dépit, et avide, altérée de
vengeance, suivit Pinabel toujours disposé à la seconder là où il y
aurait du mal à faire. Elle ne dormait ni jour ni nuit, et elle finit
par lui dire qu’elle ne serait contente qu’après qu’il aurait forcé
mille chevaliers et mille dames à mettre pied à terre, et à quitter
leurs armes et leurs vêtements.
«Le même jour, le hasard conduisit dans son château quatre valeureux
chevaliers, arrivés depuis peu des contrées les plus lointaines. Leur
valeur est telle, que notre époque n’en a pas de meilleurs. Ils se
nomment Aquilant, Griffon et Sansonnet; le quatrième, Guidon le Sauvage,
est un tout jeune homme.
«Pinabel, avec un grand semblant de courtoisie, les accueillit au
château que je vous ai dit. Puis, pendant la nuit, il les fit prendre
dans leur lit, et ne leur rendit la liberté qu’après leur avoir fait
jurer que, pendant un an et un mois,--ce fut le terme précis qu’il
exigea,--ils habiteraient le château et dépouilleraient tous les
chevaliers errants qui passeraient.
«Quant aux damoiselles qui seraient avec eux, ils devaient les faire
descendre de cheval et leur enlever leurs vêtements. Ayant fait un tel
serment, ils furent forcés de le tenir, quelque ennui, quelque chagrin
qu’ils en eussent. Jusqu’à présent, ils n’ont trouvé personne qui ait pu
leur résister et qui n’ait dû mettre pied à terre; et déjà beaucoup s’en
sont retournés à pied et sans leurs armes.
«Ils ont établi entre eux que celui dont le nom serait le premier
désigné par le sort combattrait seul. Mais, s’il advenait que l’ennemi
fût assez fort pour rester en selle et désarçonner son adversaire, les
autres seraient obligés de combattre tous à la fois, jusqu’à la mort.
Chacun d’eux étant redoutable, vous voyez ce qu’ils doivent être quand
ils sont tous ensemble.
«Il importe qu’aucun retard, qu’aucun obstacle ne vienne s’opposer à
notre entreprise; il faut donc éviter ce combat. Je suppose que vous en
sortiriez vainqueurs, et votre fière prestance me donne la certitude
qu’il en serait ainsi; mais la chose ne se ferait point en une heure, et
il est à craindre que le jouvenceau ne soit livré aux flammes, s’il
n’est pas secouru aujourd’hui même.--»
Roger dit: «--Ne nous inquiétons pas de cela. Faisons de notre côté tout
ce qu’il nous sera possible de faire, et laissons le reste à celui qui
gouverne le ciel, ou, à son défaut, à la fortune. Tu pourras voir, par
ce combat, si nous sommes assez bons pour venir en aide à celui qu’on
doit aujourd’hui brûler pour une faute si légère et si douce.--»
Sans plus répondre, la donzelle prit par la voie la plus courte. Ils
n’allèrent pas plus de trois milles, sans arriver au pont et à la porte
où les vaincus devaient déposer les armes et leurs vêtements, après
avoir couru le risque de perdre la vie. A leur apparition, la cloche du
château retentit par deux fois.
Et voici qu’en dehors de la porte un vieillard s’avance, au grand trot
d’un roussin; et il s’en venait criant: «--Attendez, attendez;
arrêtez-vous là; ici l’on doit le péage. Et si l’on ne vous a pas dit
l’usage adopté ici, je vais vous le dire.--» Et il commence à leur
expliquer la coutume que Pinabel fait observer.
Puis il poursuit en leur donnant le conseil qu’il donnait aux
autres chevaliers. «--Faites dépouiller votre dame de ses
vêtements--disait-il--et vous, mes fils, laissez vos armes et vos
destriers. Ne vous exposez pas au danger d’affronter quatre guerriers si
redoutables. On trouve partout des habits, des armes et des chevaux; la
vie seule ne se remplace pas.--»
«--N’en dis pas plus--répondit Roger--n’en dis pas plus, car je suis
informé de tout cela, et je viens ici pour essayer mes forces et voir si
je suis aussi bon à l’action que je me sens le cœur solide. Mes armes,
mes habits et mon cheval, je ne les donne à personne, surtout quand je
n’ai encore éprouvé que des menaces. Je suis persuadé que mon compagnon
ne cédera pas davantage ses armes sur de simples paroles.
«Mais, pour Dieu, fais en sorte que je voie promptement en face ceux qui
prétendent m’enlever mes armes et mon cheval, car nous avons à franchir
encore cette montagne, et nous ne pouvons nous arrêter longtemps ici.--»
Le vieillard répondit: «--Voici quelqu’un qui passe le pont pour te
satisfaire.--» Et il disait vrai, car un chevalier sortit du château,
revêtu d’une soubreveste rouge, constellée de fleurs blanches.
Bradamante pria beaucoup Roger pour qu’il lui laissât l’honneur de jeter
hors de selle le chevalier au beau vêtement parsemé de fleurs. Mais elle
ne put rien obtenir, et elle dut se soumettre à la volonté de Roger qui
tenait à tenter lui seul toute l’entreprise. Elle se tint donc à l’écart
à regarder.
Roger demanda au vieux quel était le premier chevalier sorti par la
porte du château. «--C’est Sansonnet--dit celui-ci--je le reconnais à sa
casaque rouge semée de fleurs blanches.--» Les deux adversaires, sans se
parler, prirent à droite et à gauche, puis ils se précipitèrent, lance
baissée, au-devant l’un de l’autre, excitant leurs coursiers.
Sur ces entrefaites, Pinabel était sorti du château, suivi d’un grand
nombre de gens à pied, prêts à enlever les armes des chevaliers
désarçonnés. Les deux champions, pleins d’ardeur, venaient à la
rencontre l’un de l’autre, armés de deux énormes lances en jeune chêne,
grosses de deux palmes jusqu’à la naissance du fer.
Sansonnet en avait fait tailler plus de dix semblables dans les cépées
d’une forêt voisine, et on en avait apporté deux pour le combat. Pour se
garantir de leurs coups, il aurait fallu avoir un bouclier et une
cuirasse en diamant. Aussitôt arrivé, Sansonnet en avait fait donner une
à Roger, et avait gardé l’autre pour lui.
Armés de ces lances qui auraient traversé des enclumes, tellement elles
avaient leurs extrémités armées d’un fer solide, ils se rencontrèrent au
milieu de leur course, tous deux frappant sur les boucliers. Celui de
Roger, que les démons avaient forgés à la sueur de leur front, parut se
ressentir à peine du coup. Je veux parler du bouclier que fit autrefois
Atlante et de la force duquel je vous ai déjà entretenu.
Je vous ai déjà dit que sa splendeur enchantée frappait les yeux avec
tant de force, qu’elle enlevait l’usage de la vue et faisait tomber les
gens inanimés. Aussi Roger, à moins d’un péril extrême, le tenait
recouvert d’un voile. Il faut croire qu’il était également impénétrable,
pour n’avoir pas été entamé dans cette rencontre.
L’autre bouclier, fait par des mains moins habiles, ne supporta point
l’épouvantable choc. Comme s’il eût été frappé de la foudre, il céda
sous le fer et s’ouvrit par le milieu. Le fer de la lance rencontra le
bras qui n’était plus couvert, de sorte que Sansonnet fut blessé et jeté
hors de selle, à son grand dépit.
C’était le premier des quatre compagnons chargés de maintenir l’infâme
coutume, qui n’eût pas remporté les dépouilles de son adversaire, et eût
été jeté hors de selle. Il est bon que parfois ceux qui rient, aient à
se plaindre à leur tour, et voient la fortune leur être enfin rebelle.
Le veilleur du château redoublant les sons de la cloche, avertit de cela
les autres chevaliers.
Pendant ce temps, Pinabel s’était approché de Bradamante pour savoir
quel était celui qui avait frappé le chevalier de son château avec une
telle vaillance et une telle force. La justice de Dieu, pour le payer
selon son mérite, fit qu’il montait le même destrier qu’il avait naguère
volé à Bradamante.
Il y avait huit mois déjà, si vous vous le rappelez, que ce Mayençais,
s’étant rencontré en chemin avec elle, l’avait précipitée dans la
caverne où est la tombe de Merlin. Une branche d’arbre qui tomba avec
elle, ou plutôt son bon destin, l’avait sauvée de la mort. Pinabel,
croyant qu’elle était ensevelie dans la caverne, lui prit son destrier
et l’emmena avec lui.
Bradamante reconnaît son cheval et par lui le perfide comte. Lorsqu’il
est plus proche, qu’elle a entendu sa voix et qu’elle l’a
regardé au visage avec attention: «--C’est là certainement le
traître--dit-elle--qui chercha à m’outrager et à me couvrir de honte.
C’est son crime même qui l’a conduit ici pour recevoir d’un seul coup le
prix de tous ses forfaits.--»
Menacer Pinabel, porter la main à son épée et s’avancer vers lui, est
pour Bradamante l’affaire d’une seconde; mais auparavant, elle a soin de
lui couper le chemin, de façon qu’il ne puisse s’enfuir vers le château.
Comme le renard dont on a bouché le terrier, Pinabel voit que tout
espoir de salut lui est enlevé. Il fuit en criant, sans retourner la
tête, et se lance à travers la forêt.
Pâle, éperdu, le misérable éperonne son cheval, car son dernier espoir
est dans une prompte fuite. L’ardente damoiselle de Dordogne le suit
l’épée dans les reins, le frappe et le serre de près; elle est sans
cesse sur ses épaules et ne lui laisse pas un moment de répit. Grande
est la rumeur, et le bois en retentit tout alentour. Personne, au
château, ne s’est encore aperçu de cet incident, car on ne regarde que
Roger.
Cependant les trois autres chevaliers étaient sortis de la forteresse,
ayant avec eux la dame inique qui avait imposé l’infâme coutume. Chacun
d’eux préférerait la mort à une vie digne de blâme; aussi leur visage
est rouge de honte, et leur cœur est brisé de douleur d’aller, à eux
trois, combattre contre un seul.
La cruelle courtisane qui avait fait établir cette infâme coutume et qui
la faisait observer, leur rappelle le serment qu’ils lui ont fait de la
venger. «--Puisque je suis sûr de l’abattre avec ma lance--lui dit
Guidon le Sauvage--pourquoi veux-tu que mes amis m’accompagnent? Si je
mens, fais-moi couper ensuite la tête; je serai content.--»
Ainsi disait Griffon, ainsi disait Aquilant. Chacun des trois chevaliers
veut combattre seul, et préfère la prison ou la mort à la honte de
combattre plus d’un contre un seul adversaire. La dame leur dit:
«--Toutes vos paroles sont inutiles. Je vous ai conduits ici pour
enlever les armes de ce chevalier, et non pour faire une nouvelle loi et
un nouveau traité.
«Quand je vous tenais en prison, c’était le moment de m’alléguer ces
raisons, et non maintenant, car il est trop tard. Vous devez tenir votre
serment, et faire trêve à vos paroles vaines et menteuses.--» Roger de
son côté leur criait: «--Voici les armes, voici le destrier dont la
selle et les harnais sont tout neufs; voici encore les vêtements de
cette dame. Si vous les voulez, pourquoi tant tarder?--»
Pressés d’un côté par la châtelaine, excités et raillés de l’autre par
Roger, les chevaliers s’ébranlent enfin tous les trois, le visage
enflammé de vergogne. Les deux fils de l’illustre marquis de Bourgogne
marchent en avant; Guidon, dont le cheval est plus lourd, les suit à peu
d’intervalle.
Roger vient à leur rencontre avec la même lance dont il a abattu
Sansonnet, et couvert de l’écu possédé autrefois par Atlante dans les
montagnes des Pyrénées. Je veux parler de cet écu enchanté dont la vue
humaine ne pouvait soutenir l’éblouissant éclat. Roger n’y avait recours
que dans les plus graves périls et comme une ressource suprême.
Il s’était servi de sa lumière seulement trois fois, et dans trois
circonstances redoutables: les deux premières, quand il lui fallut
s’arracher aux mollesses du séjour de la volupté pour revenir à une vie
plus honnête; la troisième, quand il priva de sa pâture l’orque marine,
dont les dents avides allaient dévorer, toute nue, la belle Angélique
qui se montra ensuite si cruelle envers son libérateur.
Excepté dans ces trois circonstances, il avait tenu constamment l’écu
caché sous un voile tout prêt à être enlevé, s’il en était besoin. Il
s’en venait à la rencontre des trois chevaliers, couvert de ce même écu,
comme je viens de le dire, et plein d’une telle ardeur, que ses trois
adversaires ne lui paraissaient pas plus à craindre que de faibles
enfants.
Roger frappe Griffon sur le bord de l’écu, à l’endroit où il touche à la
visière du casque. Griffon chancelle un instant sur ses étriers, puis il
tombe, et reste étendu loin de son destrier. La lance de Griffon touche
l’écu de Roger; mais, au lieu de le frapper perpendiculairement, elle
glisse sur sa surface polie et lisse et produit un effet inattendu;
Elle déchire le voile qui recouvrait la lumière enchantée et
épouvantable, dont la splendeur faisait, sans que personne pût éviter ce
sort, tomber ceux dont les yeux en étaient aveuglés. Aquilant, qui
accourait de son côté, enlève le reste du voile, et découvre entièrement
l’écu. La lumière frappe les deux frères dans les yeux, ainsi que Guidon
qui venait par derrière eux.
De çà, de là, ils tombent tous à terre. L’écu ne leur éblouit pas
seulement les yeux; il leur enlève l’usage de tous leurs autres sens.
Roger, qui ne s’est aperçu de rien, fait faire volte-face à son cheval,
après avoir tiré son épée qui perce et taille si bien. Mais il ne voit
personne venir à sa rencontre, tous ses adversaires étant par terre.
Il voit les chevaliers, les gens sortis à pied du château, les deux
dames, et les destriers étendus à terre, et battant des flancs comme
s’ils étaient près de mourir. Tout d’abord il s’étonne; puis il
s’aperçoit que le voile pendait à gauche de l’écu, je veux dire le voile
de soie avec lequel il cachait d’habitude la terrifiante lumière.
Il se retourne vivement, cherchant des yeux sa bien-aimée Bradamante. Il
court à l’endroit où elle était restée quand la première lutte s’était
engagée. Ne l’y trouvant pas, il pense qu’elle s’en est allée secourir
le jouvenceau, de crainte qu’on ne le livre aux flammes si elle s’arrête
plus longtemps à regarder le combat.
Parmi ceux qui gisaient étendus, Roger voit la dame qui l’avait conduit.
Il la place, encore évanouie, sur le devant de sa selle, et poursuit son
chemin, l’esprit tout troublé. Il recouvre l’écu avec un manteau que la
dame avait par-dessus ses vêtements, et celle-ci recouvre ses sens
aussitôt que la malfaisante lumière est cachée.
Roger s’en va, le visage rouge de honte. Il n’ose lever la tête. Il lui
semble que chacun est en droit de lui reprocher une victoire si peu
glorieuse. «--Que pourrai-je faire--disait-il--pour me faire pardonner
une action si honteuse? Toutes les fois que je vaincrai désormais, on
dira que c’est grâce à des enchantements, et non à ma vaillance.--»
Pendant qu’il s’en allait, roulant ces pensées, il arriva dans un lieu
où il trouva l’occasion de mettre à exécution le projet qu’il méditait.
Il rencontra à l’improviste sur sa route un puits profond où les
troupeaux venaient se rafraîchir, au moment de la grosse chaleur, dans
un abreuvoir plein d’eau. Roger dit: «--Maintenant, écu maudit, je vais
prendre mes mesures pour que tu ne me fasses plus jamais honte.
«Je vais me séparer pour toujours de toi; et ce sera le dernier blâme
que tu m’auras attiré en ce monde.--» Ainsi disant, il descend de
cheval, prend une grosse et lourde pierre, l’attache à l’écu, et les
jette tous les deux au fond du puits. «--Que ma honte--dit-il--soit
ensevelie avec toi et pour toujours.--»
Le puits était profond et plein d’eau jusqu’à son ouverture; l’écu était
lourd, lourde était la pierre; tous deux ne s’arrêtèrent qu’au fond;
au-dessus d’eux, se referma l’eau molle et douce. La renommée ne laissa
pas cette noble action ignorée; elle la divulgua rapidement; sonnant
dans son cor, elle en répandit la nouvelle en France, en Espagne et dans
tous les pays environnants.
Le bruit de cette étrange aventure étant parvenu dans tous les coins de
l’univers, un grand nombre de chevaliers, venus des contrées voisines ou
éloignées, se mirent à la recherche de l’écu. Mais ils ne savaient où
était située la forêt dans laquelle se trouvait le puits qui renfermait
l’écu magique, car la dame qui avait divulgué la belle action de Roger,
ne voulut jamais indiquer le pays ni le lieu.
Roger en s’éloignant du château où il avait vaincu avec si peu
d’efforts, et où il avait renversé les quatre redoutables champions de
Pinabel comme des hommes de paille, avait emporté l’écu. A peine la
lumière qui éblouit les yeux et anéantit les sens eut-elle disparu, que
tous ceux qui gisaient comme morts se relevèrent remplis d’étonnement.
Pendant tout le jour, il ne fut question entre eux que de cette étrange
aventure. Ils cherchaient à s’expliquer comment l’horrible lumière avait
pu les terrasser tous. Sur ces entrefaites, on vient les avertir que
Pinabel est mort, mais qu’on ne sait pas par qui il a été tué.
L’impétueuse Bradamante avait fini par atteindre Pinabel dans un étroit
défilé. Elle lui avait plongé à cent reprises son épée dans le flanc et
dans le cœur. Puis, après avoir purgé le monde de cette pourriture qui
avait infecté tout le pays, elle avait tourné le dos au bois témoin de
sa vengeance, emmenant avec elle le destrier que le félon lui avait
autrefois dérobé.
Elle voulut retourner à l’endroit où elle avait laissé Roger, mais elle
ne sut pas retrouver son chemin. Franchissant les vallons et les
montagnes, elle chercha quasi par toute la contrée. La fortune cruelle
ne lui permit pas de trouver la route qui l’eût conduite vers Roger. Que
celui qui prend plaisir à mon histoire, attende l’autre chant pour en
entendre la suite.