J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce
que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin.
Quelquefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne,
j'arrêtais tout-à-coup ma berline, et ma chambre me paraissait
prodigieusement embellie. Quel luxe inutile! Six chaises! deux tables!
un bureau! un miroir! quelle ostentation! Mon lit surtout, mon lit
couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la
magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie.--Ces réflexions me
rendaient indifférens les plaisirs qu'on m'avait défendus: et, de
réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que
j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son
des violons et des clarinettes, sans remuer de ma place;--j'aurais
entendu de mes deux oreilles la voix mélodieuse de _Marchesini_, cette
voix qui m'a si souvent mis hors de moi-même,--oui, je l'aurais
entendue sans m'ébranler:--bien plus, j'aurais regardé, sans la moindre
émotion, la plus belle femme de Turin; _Eugénie_ elle-même, parée de la
tête aux pieds par les mains de Mlle _Rapous_[2].--Cela n'est cependant
pas bien sûr.
[Footnote 2: Fameuse marchande de modes à l'époque du _Voyage autour de
ma Chambre_, il y a environ trente-trois ans.]