--Ce n'est rien encore, répondit-il.
--Oh!...
--Il nous reste à nous occuper des affaires de Vincent Favoral.
Un avoué qui débat les intérêts d'un client dont il se soucie peu, n'est
ni plus calme ni plus froid que ne l'était en ce moment Mme de Thaller.
--Les affaires du caissier de mon mari me regardent donc? fit-elle avec
une nuance d'ironie.
--Beaucoup, oui, madame.
--Je suis bien aise de l'apprendre.
--Moi, je le sais de source certaine, parce qu'en revenant de
Louveciennes, je me suis rendu rue du Cirque, où j'ai parlé à une
demoiselle Zélie Cadelle.
Il pensait qu'à ce nom la baronne aurait au moins un tressaillement.
Point. D'un air de profonde surprise:
--Rue du Cirque, répéta-t-elle, comme si elle eût fait un prodigieux
effort de mémoire, rue du Cirque!... Zélie Cadelle!... Décidément, je ne
comprends pas.
Mais au coup d'oeil que lui jeta M. de Trégars, elle dut comprendre
qu'elle ne lui arracherait pas aisément les détails qu'il s'était promis
de taire.
--Je crois au contraire, prononça-t-il, que vous comprenez
admirablement.
--Si vous y tenez, soit! Que demandez-vous pour Favoral....
--Je demande, non pour Favoral, mais pour les actionnaires, impudemment
dupés, les douze millions qui manquent à la caisse du _Crédit mutuel_.
Mme de Thaller éclata de rire.
--Rien que cela? fit-elle.
--Oui, rien que cela.
--Eh bien! mais il me semble que c'est à M. Favoral qu'il faut présenter
vos réclamations. Vous avez le droit de courir après.
--C'est inutile....
--Cependant....
--Par la raison que ce n'est pas lui, le pauvre fou, qui a emporté les
millions....
--Qui donc les a?
--M. le baron de Thaller, sans doute.
De cet accent de pitié qu'on prend pour répondre à une proposition
absurde:
--Vous êtes fou, mon pauvre marquis, dit Mme de Thaller.
--Vous ne le pensez pas.
--Si c'était mon dernier mot, cependant?
Il arrêta sur elle un regard où elle put lire une détermination
irrévocable, et lentement:
--J'ai horreur du scandale, répondit-il, et, comme vous le voyez, je
cherche à tout arranger sans bruit, sous le manteau de la cheminée,
entre nous. Mais si je n'obtiens rien ainsi, je m'adresserai aux
tribunaux.
--Et des preuves?
--Soyez tranquille, j'en puis fournir à toutes mes allégations.
Nonchalamment la baronne s'était allongée sur un fauteuil.
--Peut-on les connaître? demanda-t-elle.
Cette imperturbable assurance de Mme de Thaller finissait par inquiéter
Marius. Qu'espérait-elle? Entrevoyait-elle donc une issue à une
situation en apparence si désespérée?
Résolu à lui prouver qu'elle était perdue et qu'elle n'avait plus qu'à
se rendre:
--Oh! je sais, madame, reprit-il, que vos précautions sont bien prises.
Mais quand la Providence s'en mêle, voyez-vous, la prudence humaine est
bien peu de chose. Voyez plutôt ce qui arrive, pour votre première
fille, celle que vous avez eue quand vous n'étiez encore que la marquise
de Javelle.
L'ayant abandonnée avec des maraîchers de Louveciennes, auxquels vous
aviez eu la prévoyance de ne pas donner votre nom, vous pensiez en être
à tout jamais débarrassée, et lorsque mon père vous retrouvait, après
des années de séparation, c'est sans l'ombre d'un soupçon qu'il
acceptait comme sienne Mlle Césarine.... Mais voilà qu'un jour, près de
la porte Saint-Martin, votre voiture renverse une pauvre servante, qui
s'en allait dans Paris en quête d'une place qui lui donnât du pain... et
il se trouve que cette malheureuse est votre première fille, celle à
laquelle mon père, sur vos instances, avait assuré un capital de cinq
cent mille francs. Vous en êtes-vous doutée sur le moment?
Je ne crois pas, car très-certainement, en ce cas, vous n'eussiez pas
laissé votre adresse à un des sergents de ville témoins de l'accident.
Mais à quelques jours de là, cette malheureuse vous ayant adressé de
l'hôpital, où on l'avait transportée, une touchante supplique où elle
vous racontait toute son histoire, vous n'avez plus eu de doutes. En ne
répondant pas, vous espériez que tout serait dit. Non. A quelques mois
de là, elle se présentait ici, l'infortunée, M. de Thaller l'apercevait,
il la devinait sous ses haillons, à sa ressemblance avec moi, et
aussitôt, dans son trouble, il lui donnait tout l'argent qu'il avait sur
lui et recommandait à ses laquais de la chasser, si jamais elle se
présentait.
Mais de cet instant, c'en était fait de votre sécurité, madame, et de
celle de M. de Thaller. Vous compreniez qu'il suffisait d'un hasard pour
que cette malheureuse découvrît qui elle était et se dressât
soudainement, réclamant sa fortune. Aussi, pour la faire disparaître,
avez-vous tenté l'impossible. C'est un homme à vous, que vous lui
dépêchez d'abord, et qui essaye de l'entraîner à New-York. Vous vous
disiez: «Quand elle sera en Amérique, elle n'en reviendra pas.»
Malheureusement pour votre tranquillité, les promesses les plus
éblouissantes ne la décident pas à quitter Paris.
Vous cherchez autre chose alors, et l'idée vous vient de la signaler à
la préfecture de police, au bureau des moeurs, espérant ainsi la pousser
à l'abîme et qu'elle roulera si bas que ce sera comme si elle était
morte. On l'arrête, en effet, et elle serait perdue, sans un honnête
homme, un officier de paix, qui prend en pitié sa jeunesse, qui s'assure
qu'elle a été misérablement calomniée et qui la sauve. C'est une
tentative avortée. Et comme il est des pentes fatales, et sur lesquelles
il est impossible de se retenir, vous finissez par mettre un couteau aux
mains d'un vil assassin, que vous envoyez, de nuit, au coin d'une ruelle
déserte, attendre votre fille. Cette fois encore, elle est
miraculeusement préservée.
Allez-vous pardonner? Non. Au lendemain de la Commune, vous la dénoncez;
on la jette avec d'immondes pétroleuses dans les prisons de Versailles,
et sans un ami dévoué, elle serait en Calédonie, à cette heure, ou au
fond de quelque prison centrale....
Il s'arrêta, attendant une réponse, une protestation.
Et Mme de Thaller se taisant:
--Vous me regardez, madame, reprit-il, et vous vous demandez comment
j'ai pu découvrir tout cela. Un mot vous l'expliquera. L'officier de
paix qui a sauvé votre fille et qui depuis a veillé sur elle, est celui
précisément auquel il m'a été donné de rendre un service autrefois. En
complétant les uns par les autres nos renseignements, nous sommes
arrivés jusqu'à la vérité, jusqu'à vous, madame.... Reconnaissez-vous
maintenant que j'ai plus de preuves qu'il n'en faut pour m'adresser à la
justice?...
Qu'elle le reconnût ou non, elle ne daigna pas discuter.
--Après? fit-elle froidement.
Mais M. de Trégars était trop sur ses gardes pour s'exposer, en
continuant de la sorte, à livrer le secret de ses desseins.
Et d'ailleurs, s'il était absolument fixé quant aux manoeuvres employées
pour dépouiller son père, il n'en était encore qu'aux présomptions pour
ce qui concernait Vincent Favoral.
--Permettez-moi de n'ajouter plus un mot, madame, répondit Marius. Je
vous en ai dit assez pour vous mettre à même de juger de la valeur de
mes armes....
Elle dut sentir qu'elle ne le ferait pas changer d'avis, car elle se
leva.
--Il suffit, prononça-t-elle. Je vais réfléchir, et, demain, je vous
rendrai une réponse....
Elle se disposait à sortir, mais vivement M. de Trégars se jeta entre
elle et la porte.
--Excusez-moi, dit-il; mais ce n'est pas demain qu'il me faut une
réponse, c'est ce soir, à l'instant....
Ah!... si elle eût pu l'anéantir d'un regard.
--Mais c'est de la violence! fit-elle d'une voix qui trahissait
l'incroyable effort qu'elle faisait pour se maîtriser....
--Elle m'est imposée par les circonstances, madame....
--Vous seriez moins exigeant, si mon mari était là....
Il devait être à portée d'entendre, car brusquement la porte s'ouvrit et
il parut sur le seuil.
Il est des gens pour lesquels l'imprévu ne compte pas, que nul événement
ne saurait déconcerter. Ayant tout risqué, ils s'attendent à tout.
Tel était le baron de Thaller.
D'un coup d'oeil sagace, il examina sa femme et M. de Trégars, et d'un
ton de cordiale bonhomie:
--On n'est donc pas d'accord, ici! fit-il.
--Heureusement te voilà! s'écria la baronne.
--Qu'y a-t-il donc?
--Il y a que M. de Trégars abuse odieusement de certaines misères de
notre passé....