--C'était un devoir d'honneur, continua-t-il.... Je vous l'avoue,
messieurs, le misérable qui nous a si indignement trompés avait toute ma
confiance.... Vous comprendrez mon aveuglement, lorsque vous saurez avec
quelle infernale adresse a procédé le caissier infidèle....
De tous côtés, des imprécations s'élevaient à l'adresse de Vincent
Favoral.... Mais déjà le directeur du _Crédit mutuel_ poursuivait:
--Pour le moment, je n'ai à vous demander que du calme, et la
continuation de votre confiance....
--Oui! oui!...
--La panique d'avant-hier soir n'était qu'une manoeuvre de Bourse,
organisée par des établissements rivaux, qui espéraient s'emparer de
notre clientèle. Leurs calculs seront déjoués, messieurs.... Ce qui
devait nous renverser démontre victorieusement notre solidité.... Nous
sortirons de cette épreuve plus puissants que par le passé.
C'était fini. M. de Thaller savait son métier. On lui votait des
remercîments. Le sourire s'épanouissait sur toutes les lèvres l'instant
d'avant crispées par la colère....
Seul, un actionnaire ne semblait pas partager l'enthousiasme général, et
celui-là n'était autre que M. Chapelain, l'ancien avoué.
--Décidément, grommelait-il, le Thaller est capable de s'en tirer.... Il
faut que je prévienne Maxence....
V
On a tous les courages, en France, et à un degré supérieur; tous,
hormis, cependant, celui de braver l'opinion des sots.
Peu d'hommes eussent osé, à l'exemple de M. de Trégars, offrir leur nom
à la fille d'un misérable, accusé de détournements et de faux, et cela
au moment même où le scandale du crime était le plus bruyant.
Mais lorsque Marius jugeait une chose juste et bonne, il la faisait sans
le moindre souci de ce que penseraient les autres.
Aussi, avait-il suffi de sa seule présence, rue Saint-Gilles, pour y
ramener l'espérance.
De ses desseins, il n'avait dit qu'un mot:
«J'ai les moyens de vous servir; je prétends, en épousant Gilberte, en
acquérir le droit.»
Mais ce mot avait suffi.
Mme Favoral et Maxence avaient compris que celui qui leur parlait ainsi
était un de ces hommes de résolution et de sang-froid que rien ne
décourage ni ne déconcerte, et qui savent tirer parti des situations
les plus compromises.
Et lorsqu'il se fut retiré avec le comte de Villegré:
--Je ne sais ce qu'il fera, disait Mlle Gilberte à sa mère et à son
frère, mais certainement il fera quelque chose, et soyez sûrs que si
réussir est humainement possible, il réussira....
Et avec quelle fierté elle s'exprimait ainsi! Le concours de Marius,
c'était la justification de sa conduite. Elle tressaillait de joie en
songeant que ce serait, peut-être, à l'homme que, seule, audacieusement,
elle avait choisi, que sa famille devrait son salut.
Hochant la tête et faisant allusion à des événements dont il gardait le
secret:
--Je crois, en effet, approuvait Maxence, que M. de Trégars a pour
atteindre les ennemis de notre père des moyens puissants.... Et quels
ils sont, nous ne tarderons pas à le savoir, puisque j'ai, demain,
rendez-vous avec lui....
Il vint enfin, ce lendemain, le lundi, qu'il avait attendu avec une
impatience que ne pouvaient soupçonner ni sa mère ni sa soeur.
Et sur les neuf heures et demie, il était prêt à sortir, lorsqu'on lui
annonça M. Chapelain.
Tout irrité encore des scènes dont il venait d'être témoin rue du
Quatre-Septembre, l'ancien avoué arrivait avec un visage lugubre.
--J'apporte de mauvaises nouvelles, commença-t-il. Je viens de voir le
baron de Thaller....
Il avait tant dit, la veille, qu'il ne voulait plus se mêler de rien,
que Maxence ne put retenir un mouvement de surprise.
--Oh! ce n'est pas en tête-à-tête, que je l'ai vu, reprit M. Chapelain,
mais en compagnie d'une centaine, au moins, des actionnaires du _Crédit
mutuel_.
--Ils se remuent donc?
--Non. Ils ont seulement failli se remuer. Il fallait les voir, ce
matin, accourir furibonds, rue du Quatre-Septembre! Ils demandaient la
tête de M. de Thaller, ils voulaient tout casser, tout briser... c'était
terrible! Mais M. de Thaller leur a fait la grâce de les recevoir, et
ils sont devenus plus doux que des moutons. Il a daigné parler, et ils
lui ont voté des remercîments. C'est simple comme bonjour: on tient
l'homme dont on tient l'argent. Que voulez-vous que fassent des
actionnaires, si exaspérés qu'on les suppose, quand un gérant vient leur
dire:
«Eh bien! oui, c'est vrai, vous êtes volés, et vos fonds sont diablement
compromis... mais, si vous faites du bruit, si vous portez plainte, tout
est définitivement perdu!...» Naturellement les actionnaires se taisent.
Il est si connu qu'une affaire qui se liquide judiciairement est une
affaire coulée, que les actionnaires volés craignent la justice autant
que le gérant voleur. Il n'est pas de financier infime qui ne sache cela
et qui n'en profite pour emplir ses poches de l'argent des autres....
D'un mot, je vous résumerai la situation: Il n'y a pas une heure de
cela, devant moi, les actionnaires de M. de Thaller lui ont offert des
fonds pour combler le déficit....
Après un moment de silence:
--Mais ce n'est pas tout, reprit l'ancien avoué. La justice est saisie
de l'affaire de votre père, et M. de Thaller a passé la matinée avec le
juge d'instruction....
--Eh bien?
--Eh bien! j'ai assez d'expérience pour vous affirmer que vous n'avez
pas à compter sur la justice plus que sur les actionnaires. A moins de
preuves trop évidentes pour qu'il en existe, M. de Thaller ne sera pas
inquiété....
--Oh!
--Pourquoi? Parce que, mon cher, dans toutes ces grosses affaires de
finance, la justice, le plus qu'elle peut, se bouche les yeux. Non par
corruption, grand Dieu! ni par une connivence coupable, mais par des
considérations d'ordre public et d'intérêt général. Elle a peur
d'épouvanter les capitaux et d'ébranler le crédit. Si elle poursuivait,
le gérant serait condamné à quelques années de prison, mais les
actionnaires seraient du même coup condamnés à perdre ce qu'on ne leur a
pas pris, de sorte que les volés seraient plus durement punis que le
voleur. Désolée de son impuissance, la justice laisse faire.... Et cela
vous explique l'impudence et l'impunité de cette quantité de gredins de
haut vol que vous voyez se promener le front haut, la poche pleine de
l'argent d'autrui et la boutonnière chamarrée de décorations.
Maxence était abasourdi.
--Et alors? fit-il.
--Alors, il est évident que votre père est perdu. Qu'il ait ou non des
complices, il sera sacrifié seul. Il faut un bouc émissaire, n'est-ce
pas, à égorger sur l'autel du crédit? Eh bien! on donnera cette
satisfaction aux actionnaires dépouillés. Les douze millions seront
perdus, mais les actions du _Crédit mutuel_ remonteront et la morale
sera sauve....
Un peu ému de l'accent de l'ancien avoué:
--Que me conseillez-vous donc, monsieur? interrogea Maxence.
--Le contraire précisément de ce que, sur le premier moment, je vous ai
conseillé.... C'est pour cela que je suis venu. Je vous disais hier:
Faites du tapage, agissez, criez.... Il est impossible que votre père
soit seul coupable, attaquez M. de Thaller.... Aujourd'hui, après mûre
délibération, je vous dis: Taisez-vous, cachez-vous, laisser tomber le
scandale....
Un sourire amer crispa la lèvre de Maxence.
--Ce n'est pas un conseil de brave que vous me donnez, dit-il.
--C'est le conseil d'un ami....
--Cependant....
--C'est le conseil d'un homme qui mieux que vous connaît la vie. Pauvre
jeune homme!... Vous ignorez le péril de certaines luttes. Tous les
gredins se tiennent et se soutiennent. En attaquer un, c'est les
attaquer tous. Vous ne pouvez soupçonner les influences occultes dont
disposent les hommes qui manient des millions, et qui, en échange d'une
complaisance, ont toujours un pot-de-vin à offrir ou une bonne
opération à proposer. Si du moins je vous voyais une chance de succès!
Mais vous n'en avez pas une. Jamais vous n'arriverez jusqu'à M. de
Thaller, désormais soutenu par ses actionnaires. Vous ne réussirez qu'à
vous faire un ennemi puissant, dont la rancune pèsera sur votre vie
entière....
--Que m'importe!...