L'étendue n'existe qu'avec trois dimensions; mais, pour la c

MATHÉMATIQUES ET MATHÉMATICIENS

DU MÊME AUTEUR À LA MÊME LIBRAIRIE

LES FEMMES DANS LA SCIENCE

Un beau vol. in-8, IX-362 pp.,

orné de portraits, autographes et fac-simile 5 fr.

MATHÉMATIQUES ET MATHÉMATICIENS

PENSÉES ET CURIOSITÉS

Recueillies

Par

A. REBIÈRE

TROISIÈME ÉDITION

AMÉLIORÉE

PARIS

LIBRAIRIE NONY & Cie

17, RUE DES ÉCOLES, 17

1898

(Tous droits réservés)

_Nous n'avons pas voulu grossir encore un volume déjà trop gros. Nous

nous sommes bornés à améliorer l'édition précédente, par la méthode

des substitutions. Les lecteurs trouveront ainsi des parties nouvelles

aux pages 14, 22, 166, 228, 261, 289, 302, 362, 418, 422, etc., etc._

_M. de Tilly a dit: «Les Mathématiques régissent le monde, mais elles

le régissent sans l'amuser.» Stendhal l'avait déjà déclaré: «C'est la

patrie du bâillement et du raisonnement triste.» Nous nous sommes

permis quand même, sur un sujet austère, quelques sourires mesurés._

_Nous venons de donner à notre livre un frère, ou plutôt une soeur,

qui s'appelle_ Les femmes dans la science. _Voulez-vous connaître les

mathématiciennes et autres savantes? Aimez-vous les portraits et les

autographes?_

_Paris, le 15 mars 1897._

MORCEAUX CHOISIS ET PENSÉES

Les généralités qui suivent se rapportent aux principes, aux méthodes,

à la classification, à l'enseignement et à l'histoire des

Mathématiques. Nous les avons puisées à bonne source, dans les savants

et les penseurs anciens et modernes.

OBJET ET CARACTÈRE DES MATHÉMATIQUES

De quoi s'occupent les mathématiques, si ce n'est de la proportion et

de l'ordre?

ARISTOTE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Je me demandai d'abord ce que tout le monde entendait précisément par

ce mot (mathématiques), et pourquoi on regardait comme faisant partie

des mathématiques, non seulement l'arithmétique et la géométrie, mais

encore l'astronomie, la musique, l'optique, la mécanique et plusieurs

autres sciences.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il n'est personne, pour peu qu'il ait touché seulement le seuil des

écoles, qui ne distingue facilement, parmi les objets qui se

présentent à lui, ceux qui se rattachent aux mathématiques, et ceux

qui appartiennent aux autres sciences. En réfléchissant à cela, je

découvris enfin qu'on ne devrait rapporter aux mathématiques que

toutes les choses dans lesquelles on examine l'ordre ou la mesure, et

qu'il importe peu que ce soit dans les nombres, les figures, les

astres, les sons ou dans tout autre objet qu'on cherche cette mesure.

DESCARTES.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les spéculations mathématiques ont pour caractère commun et essentiel

de se rattacher à deux idées ou catégories fondamentales: l'idée

d'_ordre_ sous laquelle il est permis de ranger... les idées de

situation, de configuration, de forme et de combinaison; et l'idée de

_grandeur_ qui implique celles de quantité, de proportion et de

mesure.

COURNOT.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

La validité de l'analyse algébrique dépend, non de l'interprétation

des symboles employés, mais uniquement des lois de leurs

combinaisons... La mathématique abstraite et générale n'a pas

seulement pour objet des notions de quantités numériques, géométriques

ou mécaniques: elle traite des opérations en elles-mêmes,

indépendamment des matières diverses auxquelles elles peuvent être

appliquées.

LIARD.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Nous sommes donc parvenus maintenant à définir avec exactitude la

science mathématique, en lui assignant pour but la mesure _indirecte_

des grandeurs et en disant qu'on s'y propose constamment de

_déterminer les grandeurs les unes par les autres, d'après les

relations précises qui existent entre elles_. Cet énoncé, au lieu de

donner l'idée d'un _art_, caractérise immédiatement une véritable

_science_, et la montre sur-le-champ composée d'un immense

enchaînement d'opérations intellectuelles qui pourront évidemment

devenir très compliquées, à raison de la suite d'intermédiaires qu'il

faudra établir entre les quantités inconnues et celles qui comportent

une mesure directe... D'après cette définition, l'esprit mathématique

consiste à regarder toujours comme liées entre elles, toutes les

quantités que peut présenter un phénomène quelconque, dans la vue de

les déduire les unes des autres.

AUG. COMTE.

¤---¤---¤

À propos de cette citation, Hoppe, de Berlin, fait remarquer qu'il

s'agit aussi en Mathématiques de l'équivalence des opérations.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

La définition la plus généralement reçue des mathématiques est

celle-ci: les mathématiques sont la _science des grandeurs_. Cette

définition est vraie au fond, mais elle est superficielle et demande

explication.

De quelles grandeurs s'agit-il en mathématiques? Est-ce de toute

grandeur en général? Non, car alors tout serait objet des

mathématiques, puisque tout est grandeur, si du moins on se contente

de définir la grandeur comme on le fait d'ordinaire: «ce qui est

susceptible d'augmentation ou de diminution;» car cela s'applique à

tout; une chose peut être _plus ou moins_ belle, une action _plus ou

moins_ bonne, un plaisir _plus ou moins_ vif, un homme _plus ou moins_

spirituel; ce ne sont pas là des grandeurs mathématiques. Pourquoi?

Parce que ce ne sont pas là des grandeurs _mesurables_. Qu'est-ce

qu'une grandeur mesurable et, en général, qu'est-ce que mesurer? C'est

comparer une grandeur quelconque à une grandeur donnée prise pour

unité. Mesurer une route, c'est comparer la longueur de la route à une

unité de longueur qu'on appelle le _mètre_, et dire combien de fois

elle comprend cette unité. Mais qui pourra dire, par exemple, combien

de fois le talent de Catulle est contenu dans le génie d'Homère?

Il n'y a donc que les grandeurs mesurables qui soient l'objet des

mathématiques. De là cette nouvelle définition: c'est la science _de

la mesure des grandeurs_.

Cette définition est plus juste que la précédente; mais elle est

encore superficielle. En effet, mesurer ne semble guère en réalité

qu'une opération purement mécanique. Or c'est là l'objet d'un _art_ et

non d'une _science_. L'arpentage n'est pas la géométrie. C'est

l'arpenteur qui mesure, c'est le géomètre qui fournit les moyens de

mesurer. La mesure n'est donc pas l'objet immédiat de la science. Elle

n'en est que l'objet indirect et éloigné. Voyons comment elle peut

devenir un objet vraiment scientifique.

La comparaison directe et immédiate d'une grandeur quelconque à

l'unité est, la plupart du temps, impossible. Par exemple, si je

demande combien il y a d'arbres dans une forêt, je ne puis le savoir

qu'en comptant les arbres un à un, ce qui demanderait un temps infini.

Il en est de même dans la plupart des cas. Prenons le plus facile: la

mesure d'une ligne droite par la superposition d'une de ses parties.

Cela suppose: 1º que nous pouvons parcourir la ligne, ce qui exclut

les longueurs inaccessibles (par exemple la distance des corps

célestes); 2º que la ligne ne soit ni trop grande, ni trop petite,

qu'elle soit convenablement située: par exemple horizontale, non

verticale. Si cela est vrai des lignes droites, cela est vrai à plus

forte raison des lignes courbes, des surfaces, des volumes, et à plus

forte raison encore des vitesses, des forces, etc. Comment toutes ces

quantités peuvent-elles être mesurées? C'est là le problème qui rend

nécessaire les mathématiques.

Les mathématiques, dans leur essence même, ont donc pour objet de

ramener les grandeurs non immédiatement mesurables à des grandeurs

immédiatement mesurables. C'est par là qu'elles sont une science. En

effet, l'intervalle qui sépare une grandeur à mesurer de la grandeur

immédiatement mesurable peut être plus ou moins grand. De là une série

de réductions, depuis la grandeur la plus éloignée jusqu'à la plus

prochaine; et c'est la réduction de ces grandeurs les unes aux autres

qui constitue la science; soit, par exemple, à mesurer la chute

verticale d'un corps pesant. Il y a ici deux quantités distinctes: la

hauteur d'où le corps est tombé, et le temps de la chute. Or ces deux

quantités sont liées l'une à l'autre; elles sont, comme on dit en

mathématique, _fonction_ l'une de l'autre. D'où il suit que l'on peut

mesurer l'une par l'autre; par exemple dans le cas d'un corps tombant

dans un précipice, on mesure la hauteur de la chute par le temps qu'il

met à tomber; en d'autres cas, au contraire, le temps n'étant pas

directement observable, sera déduit de la hauteur. Si donc on trouve

une loi qui lie ces deux quantités et qui permette de conclure de

l'une à l'autre, on aura réduit une grandeur non mesurable directement

à une autre qui peut l'être. C'est là un problème mathématique. Autre

exemple. Comment mesurer la distance des corps célestes qui sont

inaccessibles? On regardera cette distance comme faisant partie d'un

triangle, dont on connaîtra un côté et deux angles. Or, la géométrie

nous apprend dans ce cas à découvrir les deux côtés du triangle, et

par conséquent nous donne le moyen de construire le triangle dans

lequel il suffira de tirer une ligne du sommet à la base pour avoir la

distance réelle. Maintenant, la distance étant connue, on peut, du

diamètre apparent conclure le diamètre réel, passer de là au volume et

même au poids, en y ajoutant d'autres éléments.

PAUL JANET.

¤---¤---¤

Le mathématicien prépare d'avance des moules que le physicien viendra

plus tard remplir.

TAINE.

¤---¤---¤

En d'autres termes, l'ordre mathématique inspire la conception de

l'ordre physique.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les mathématiques offrent ce caractère particulier et bien remarquable

que tout s'y démontre par le raisonnement seul, sans qu'on ait besoin

de faire aucun emprunt à l'expérience, et que néanmoins tous les

résultats obtenus sont susceptibles d'être confirmés par l'expérience,

dans les limites d'exactitude que l'expérience comporte. Par là, les

mathématiques réunissent au caractère de science rationnelle, celui de

science positive, dans le sens que la langue moderne donne à ce mot.

COURNOT.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les mathématiques forment pour ainsi dire un pont entre la

métaphysique et la physique.

KANT.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

D'après Leibniz, il n'y a de mesure que «là où il y a antérieurement

de l'ordre.» On peut dire, par suite, que les mathématiques sont _la

science de l'ordre_.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Quelques-uns ont prétendu que toute la partie des mathématiques qui

n'est susceptible d'aucune vérification expérimentale devrait être

transportée dans la philosophie. Tels seraient les nombres

incommensurables et, à plus forte raison, les nombres négatifs et

imaginaires. Mais on est arrivé à interpréter ces symboles d'une

façon concrète, et du reste cette limitation si étroite et si

arbitraire des mathématiques les restreindrait à presque rien.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les vérités géométriques sont en quelque sorte l'_asymptote_ des

vérités physiques, c'est-à-dire le terme dont celles-ci peuvent

indéfiniment approcher, sans jamais y arriver exactement.

D'ALEMBERT.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les figures géométriques sont de pures conceptions de l'esprit et

cependant la géométrie n'est pas seulement une science spéculative

très propre à développer les facultés intellectuelles.....; mais elle

est encore utile par ses nombreuses applications aux arts. Cela tient

à ce que les volumes de certains corps, leurs surfaces, les portions

communes à deux portions de ces surfaces peuvent être regardés comme

étant _sensiblement_ des volumes, des surfaces et des lignes

géométriques.

COMPAGNON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Avec des définitions précises et des axiomes certains, la Mathématique

établit des déductions sûres tant que le raisonnement se maintient

dans les voies de l'évidence logique. C'est pourquoi la science des

grandeurs porte, à l'exclusion de toute autre, le titre glorieux

d'«exacte».

Cela signifie surtout que, moins qu'aucune autre, elle est sujette à

l'erreur. La perception a ses méprises, la conception ses lacunes,

l'induction ses témérités, l'opinion ses dissidences, l'observation

ses mécomptes, l'expérience ses égarements. Seule, la déduction ne

trompe point, quand elle suit la loi du raisonnement. La science

qu'elle établit progresse avec plus ou moins de lenteur; mais ses

vérités une fois démontrées, sont parfaites, définitives, et ne

changent plus.

La théorie des grandeurs est l'unique exemple d'une construction

scientifique ne laissant rien à désirer..... À ce titre, elle méritait

le nom de «science par excellence» (_mathésis_) que les Grecs lui

avaient donné. Elle est la science type, l'idéal de connaissance

certaine proposé pour modèle à toutes les sciences de fait, mais dont

celles-ci ne se rapprochent qu'en lui empruntant sa méthode et en

subordonnant leurs mensurations à ses lois.

BOURDEAU.

¤---¤---¤

Dire que les mathématiques ne laissent rien à désirer, c'est trop

dire. Là aussi, il reste encore des questions à élucider.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Ce qui est acquis dans les sciences de démonstration, dans les

mathématiques, par exemple, est absolument parfait; ce qui est acquis

dans les sciences d'observation est indéfiniment perfectible et

conséquemment variable, ou du moins conserve ce caractère jusqu'au

moment où la démonstration devient possible.

DUVAL-JOUVE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les mathématiques ont des inventions très subtiles et qui peuvent

beaucoup servir, tant à contenter les curieux qu'à faciliter tous les

arts et à diminuer le travail des hommes.

DESCARTES.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les objets de la Géométrie, disent-ils, n'ont aucune réalité et ne

peuvent exister; des lignes sans largeur, des surfaces sans

profondeur, un point mathématique, c'est-à-dire sans longueur,

largeur, ni épaisseur, sont des êtres de raison, de pures chimères. Il

en est de même des figures dont la Géométrie démontre les propriétés;

il n'y a et il ne saurait y avoir aucun cercle parfait, aucune sphère

parfaite: ainsi, concluent-ils, cette science ne s'occupe que d'objets

chimériques et impossibles...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Il importe peu aux géomètres qu'il existe physiquement une sphère

parfaite, un plan parfait; ces figures ne sont que les limites

intellectuelles des grandeurs matérielles qu'ils considèrent, et ce

qu'ils démontrent à l'égard de ces limites est d'autant plus vrai

pour les corps matériels, qu'ils en approchent davantage...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Mais insistera-t-on peut-être... demandera-t-on si ces corps doués

de figures parfaites sont possibles?...

... Il suffit aux Géomètres que l'idée métaphysique de ces figures

soit claire et évidente pour servir de fondement à leurs recherches,

et pour que leurs conséquences jouissent de la même évidence et de la

même clarté.

MONTUCLA.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les ennemis de la Géométrie, ceux qui ne la connaissent

qu'imparfaitement, regardent les problèmes théoriques, qui en forment

la partie la plus difficile, comme des jeux d'esprit qui absorbent un

temps et des méditations qu'on pourrait mieux employer; opinion fausse

et très nuisible au progrès des sciences, si elle pouvait

s'accréditer. Mais, outre que les propositions spéculatives, d'abord

stériles en apparence, finissent souvent par s'appliquer à des objets

d'utilité publique, elles subsisteront toujours comme un des moyens

les plus propres à développer et à faire connaître toutes les forces

de l'intelligence humaine.

BOSSUT.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

La science des grandeurs, considérée dans son ensemble, a une parfaite

unité que le mot «Mathématiques» (au pluriel) paraît méconnaître, en

faisant présumer un groupe de sciences plutôt qu'une science unique.

Il serait préférable, comme l'avait proposé Condorcet, et comme

Auguste Comte en donne l'exemple, de dire «la Mathématique», afin de

mieux marquer l'unité générale de la science des grandeurs. Il est

d'ailleurs à noter que cette réforme nous remet dans le vrai courant

de la langue.

Le terme «Mathématique» était usité au XVIIe siècle et se lit trois

fois dans une page de la notice sur Pascal, par Mme Périer, sa soeur.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

La Mathématique n'est pas seulement _une_ science, mais _la science_;

et son nom ne signifie que cela; car pour les Grecs c'était la seule

science.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Le matelot qu'une exacte observation de la longitude préserve du

naufrage, doit la vie à une théorie conçue, deux mille ans

auparavant[1], par les hommes qui avaient en vue de simples

spéculations géométriques.

CONDORCET.

[Note 1: Il s'agit des courbes appelées _coniques_, déjà étudiées

par les Grecs.]

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

C'est par les sciences mathématiques qu'il convient de commencer la

série des connaissances humaines, parce que ce sont celles qui exigent

pour point de départ et qui ont pour objet un plus petit nombre

d'idées. De plus, on peut étudier les vérités dont elles se composent

sans recourir aux autres branches de nos connaissances, et celles-ci

leur empruntent, au contraire, de nombreux secours, tels par exemple

que les théorèmes et les calculs sur lesquels s'appuient les sciences

physiques et industrielles; la mesure des champs et le calendrier, si

nécessaires à l'agriculture; la mesure précise des différents degrés

de probabilité de celles de nos connaissances qui ne sont pas

susceptibles d'une certitude complète, et les exemples les plus

frappants de la diversité des méthodes que la philosophie doit

examiner; la détermination des lieux et des temps, bases de la

géographie et de l'histoire; et, parmi les sciences politiques, où

leurs applications sont si nombreuses, quels indispensables secours ne

prêtent-elles pas surtout à toutes les parties de l'art militaire?

AMPÈRE.

NOTIONS PRIMITIVES

On trouvera peut-être étrange que la géométrie[2] ne puisse définir

aucune des choses qu'elle a pour principaux objets; car elle ne

définit ni le mouvement, ni le nombre, ni l'espace; et cependant ces

trois choses sont celles qu'elle considère particulièrement... Mais on

n'en sera pas surpris, si l'on remarque que cette admirable science ne

s'attachant qu'aux choses les plus simples, cette même qualité qui les

rend dignes d'être ses objets, les rend incapables d'être définies; de

sorte que le manque de définition est plutôt une perfection qu'un

défaut, parce qu'il ne vient pas de leur obscurité, mais au contraire

de leur extrême évidence...

[Note 2: Le mot est pris ici dans le sens général de

mathématiques; on dit de même géomètre pour mathématicien.]

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Quand elle (la géométrie) est arrivée aux premières vérités

connues, elle s'arrête là et demande qu'on les accorde, n'ayant rien

de plus clair pour les prouver; de sorte que tout ce que la géométrie

propose est parfaitement démontré, ou par la lumière naturelle, ou par

les preuves. De là vient que si cette science ne définit et ne

démontre pas toutes choses, c'est par cette seule raison que cela nous

est impossible.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Se tenir dans ce milieu de ne point définir les choses claires et

entendues de tous les hommes et de définir toutes les autres; et de ne

point prouver toutes les choses connues des hommes, et de prouver

toutes les autres. Contre cet ordre pèchent également ceux qui

entreprennent de tout définir et de tout prouver, et ceux qui

négligent de le faire dans les choses qui ne sont pas évidentes

d'elles-mêmes.

PASCAL.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Il est des notions premières qu'on est en droit de supposer aux

élèves. Elles serviront à leur donner d'autres connaissances. Nous ne

chercherons pas à les éclaircir elles-mêmes, parce que les

explications n'ont pour but que de ramener ce que l'on ne connaît pas

à ce que l'on connaît et qu'il faut par conséquent admettre _a priori_

certaines notions, certaines idées par leur simple énoncé, ou par la

simple dénomination par laquelle on les a désignées.

DUHAMEL.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

La figure est inhérente à l'objet, le nombre dépend de l'unité.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

C'est dans la sphère propre de l'esprit, et bien au delà des

résultats de l'observation, non dans ces résultats eux-mêmes, qu'il

faut chercher la véritable source des idées géométriques, quoique leur

point d'application soit plus bas, dans la sphère expérimentale, là où

la matière et l'esprit se joignent et où les idées, prenant corps,

nous deviennent en quelque sorte palpables.

Le monde idéal a son autonomie, ses lois distinctes, comme le monde

physique. Mais ils s'appellent l'un l'autre, l'harmonie règne entre

eux, jusqu'à un haut degré d'approximation qui d'ailleurs nous

échappe.

BOUSSINESQ.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'origine des notions mathématiques a donné lieu à des controverses

encore pendantes parmi les philosophes. Pour les uns, nombres et

figures sont des types créés de toutes pièces par l'esprit, et qui

s'imposent aux choses de l'expérience, en vertu d'une mystérieuse

concordance entre la pensée et la réalité extérieure. Pour les autres,

au contraire, nombres et figures ne font pas exception à cette loi

générale d'après laquelle toute connaissance dériverait, soit

directement, soit indirectement, de l'expérience sensible. Dans un

cas, les notions mathématiques seraient des modèles; dans l'autre,

elles seraient des copies.

Ce n'est pas le lieu d'entrer dans cette controverse et de peser les

raisons invoquées de part et d'autre. Il nous suffira de constater

deux faits: en premier lieu, quelque opinion qu'on professe sur

l'origine des notions mathématiques, on ne contestera pas qu'elles ne

sont pas des représentations absolument exactes des réalités

extérieures. L'unité est divisible en parties rigoureusement égales;

il n'en est pas ainsi d'un objet réel; jamais la moitié, le quart, le

dixième de cet objet ne sera rigoureusement égal à l'autre moitié, à

chacun des trois autres quarts, à chacun des neuf autres dixièmes, et

même plus les subdivisions se multiplieront, plus l'inégalité réelle

des parties augmentera. Le cercle des géomètres a des rayons

absolument égaux; jamais il n'en sera ainsi des rayons d'un cercle

réel; tous les points d'une surface sphérique sont équidistants du

centre; jamais il n'en sera ainsi des rayons d'une sphère matérielle.

En second lieu, le mathématicien considère souvent des nombres et des

figures dont il n'a jamais trouvé les modèles dans la réalité. Toute

division d'un objet réel en parties égales a une limite que nos sens

et nos instruments de précision, même les plus perfectionnés, sont

impuissants à franchir; cette limite, la pensée du mathématicien la

franchit aisément, et au delà des plus petites divisions possibles

d'un objet, il conçoit d'autres divisions encore et toujours à

l'infini; de même il est des limites à l'addition des objets; il n'en

est pas à celle des unités mathématiques; la nature a bien vite cessé

de fournir; la numération ne s'arrête jamais. De même en géométrie, si

variées que soient les formes réalisées dans la nature, il en est dont

le géomètre étudie les propriétés, sans les avoir jamais rencontrées

dans le monde extérieur. Qui a vu un polygone régulier d'un millier de

côtés?

Il résulte de ce double fait que, même dans le cas où l'esprit

tirerait de l'expérience les premiers éléments dont il compose les

notions mathématiques, il les élabore, les transforme, et ne tarde

pas à s'affranchir des suggestions expérimentales. Il procède alors

comme s'il les tirait de son propre fonds. Aussi, sans prendre ici

part dans ce conflit de doctrines sur l'origine première des notions

mathématiques, on peut et on doit considérer ces notions comme des

_constructions_ faites par l'esprit suivant des lois qu'il pose,

constructions qui sont en partie, mais en partie seulement et

imparfaitement reproduites par la réalité sensible.

LIARD.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'étendue n'existe qu'avec trois dimensions; mais, pour la considérer

suivant la méthode analytique, on commence par la dépouiller de deux

de ses dimensions et en la réduisant ainsi à une seule, on a l'idée de

_la ligne_. Si, dans cette idée, on écarte tout rapport avec deux

dimensions, on a l'idée de _la ligne droite_; car, quoiqu'une ligne

courbe n'ait qu'une dimension, cependant l'idée de courbure suppose

nécessairement la considération de deux dimensions. L'extrémité de la

ligne forme le _point_, qui est la dernière abstraction de

l'entendement dans la considération de l'étendue. La _surface_ est

l'étendue envisagée avec deux dimensions et si, dans cette idée, on

fait entièrement abstraction de la troisième, on a l'idée du _plan_.

Enfin l'étendue avec ses trois dimensions forme le _solide_.

LAPLACE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'espace étant nécessairement homogène, il suit qu'on peut le

concevoir divisé en deux parties telles qu'on ne puisse rien dire de

l'une qui ne puisse se dire également de l'autre; telles, de plus, que

leur limite commune ait à chacune d'elles les mêmes rapports, soit

qu'on la considère en son entier, soit qu'on n'en considère qu'une

partie. C'est cette limite qu'on appelle _plan_, et le plan, comme

l'espace, peut être conçu divisé en deux parties telles, qu'on ne

puisse rien dire de l'une qui ne puisse se dire également de l'autre;

telles, de plus, que leur limite commune ait à chacune d'elles les

mêmes rapports, soit qu'on la considère en son entier, soit qu'on n'en

considère qu'une partie...

BERTRAND, de Genève.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

La série des axiomes géométriques habituellement adoptée est à la fois

insuffisante et surabondante. Elle est insuffisante parce que, en

réalité, on suppose plusieurs faits non énoncés; mais elle est en même

temps surabondante, parce qu'on y admet des faits qui peuvent être

rigoureusement démontrés au moyen de ceux qu'il faut admettre comme

axiomes....

Les axiomes de la géométrie peuvent se réduire à _trois_, savoir:

celui de la distance et de ses propriétés essentielles, celui de

l'augmentation indéfinie de la distance et celui de la parallèle

unique.

DE TILLY.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'étude de la mécanique, succédant à la géométrie, peut être

considérée comme le développement de trois idées fondamentales, qui

existent dans l'esprit humain antérieurement à tout enseignement

scientifique: ce sont les idées de force, de temps et de masse. Ces

idées sont irréductibles et on ne peut pas plus définir la force, le

temps ou la masse qu'on ne peut définir l'étendue.

CH. SIMON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Quelque objet que les mathématiques considèrent, elles le dépouillent

de toutes ses qualités sensibles, de toutes ses propriétés

individuelles; bientôt il n'est plus qu'un rapport abstrait de nombre

ou de grandeur: on désigne ce rapport par une lettre ou une ligne;

l'objet lui-même est alors oublié, il cesse d'exister pour les

mathématiques. Ces signes, arbitraires en apparence, sont l'unique

objet de leurs méditations; c'est sur eux seuls qu'elles opèrent, et

ce n'est qu'après être parvenu au dernier résultat que revenant sur

leurs premières opérations, elles appliquent ce résultat à l'objet

réel dont elles avaient cessé de s'occuper. Les vérités certaines,

trouvées par cette méthode, paraissent au premier coup d'oeil n'être

que des vérités intellectuelles et abstraites: on a pu les prendre

pour des propositions identiques, en oubliant que les combinaisons

diverses des mêmes éléments ne sont pas une même chose. On serait

encore plus tenté de croire qu'elles n'appartiennent point à la nature

réelle. Mais ce serait une erreur: car elles sont des vérités réelles,

si l'objet auquel vous les avez appliquées existe dans la nature tel

que vous l'avez supposé.

CONDORCET.

MÉTHODES

1º N'entreprendre de définir aucune des choses tellement connues

d'elles-mêmes, qu'on n'ait point de termes plus clairs pour les

exprimer.

2º N'admettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques, sans

définition.

3º N'employer dans les définitions que des termes parfaitement connus

ou déjà expliqués.

4º N'omettre aucun des principes nécessaires, sans avoir demandé si on

l'accorde, quelque clair et évident qu'il puisse être.

5º Ne demander en axiomes que des choses parfaitement évidentes

d'elles-mêmes.

6º N'entreprendre de démontrer aucune des choses qui sont tellement

évidentes d'elles-mêmes, qu'on n'ait rien de plus clair pour les

prouver.

7º Prouver toutes les propositions un peu obscures, en n'employant à

leur preuve que des axiomes très évidents d'eux-mêmes ou des

propositions déjà démontrées ou accordées.

8º N'abuser jamais de l'équivoque des termes, en manquant de

substituer mentalement les définitions qui les restreignent et les

expliquent.

PASCAL.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Lorsque l'on aura à trouver la démonstration d'une proposition

énoncée, on cherchera d'abord si elle peut se déduire comme une

conséquence nécessaire de propositions admises, auquel cas, elle devra

être admise elle-même, et sera par conséquent démontrée. Si l'on

n'aperçoit pas de quelles propositions connues elle pourrait être

déduite, on cherchera de quelle proposition non admise elle pourra

l'être, et alors la question sera ramenée à démontrer la vérité de

cette dernière. Si celle-ci peut se déduire de propositions admises,

elle sera reconnue vraie, et par suite la proposée; sinon, on

cherchera de quelle proposition non encore admise elle pourrait être

déduite, et la question serait ramenée à démontrer la vérité de cette

dernière. On continuera ainsi jusqu'à ce que l'on parvienne à une

proposition reconnue vraie: et alors la vérité de la proposée sera

démontrée.

On voit que cette méthode, que l'on appelle _analyse_, consiste à

établir une chaîne de propositions commençant à celle qu'on veut

démontrer, finissant à une proposition connue et telle qu'en partant

de la première, chacune soit une conséquence nécessaire de celle qui

la suit; d'où il résulte que la première est une conséquence de la

dernière, et, par conséquent, vraie comme elle.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La _méthode synthétique_ consiste à partir de propositions reconnues

vraies, à en déduire d'autres comme conséquences nécessaires, de

celles-ci de nouvelles, jusqu'à ce qu'on parvienne à la proposée, qui

se trouve alors reconnue elle-même comme vraie. Elle n'est donc qu'une

méthode de déduction. D'où l'on voit que, si l'on connaissait la

démonstration analytique d'un théorème, on en obtiendrait

immédiatement la démonstration synthétique en renversant l'ordre des

propositions.

DUHAMEL.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Il est en mathématiques une méthode pour la recherche de la vérité,

que Platon passe pour avoir inventée, que Théon a nommée analyse et

qu'il a définie ainsi: _Regarder la chose cherchée, comme si elle

était donnée, et marcher de conséquences en conséquences, jusqu'à ce

que l'on reconnaisse comme vraie la chose cherchée._ Au contraire, la

synthèse se définit: _Partir d'une chose donnée, pour arriver, de

conséquences en conséquences, à trouver une chose cherchée._

VIÈTE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

On peut remarquer que la méthode analytique qui est une méthode

rigoureuse par _réduction_, en réalité identique à la méthode

synthétique par _déduction_, n'est pas la même que l'analyse des

Anciens, qui était déductive et était une sorte d'expérimentation sur

la vérité à démontrer.

Aujourd'hui nous ne faisons plus de synthèse, parce qu'il est de règle

de ne procéder en analyse que par conclusions immédiatement

réversibles. «Si A est vrai, B est vrai» n'est employé que si l'on

peut dire: «B est vrai, donc A est vrai.» Il est rare que les Anciens

aient été assez assurés de la pratique de leurs procédés pour se

croire dispensés de la contre-épreuve, la synthèse après l'analyse.

P. TANNERY.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Si vous substituez à une proposition ou à une question, une

proposition ou une question plus générale, vous pouvez trouver des

solutions en plus, des solutions étrangères.

Par contre, si la nouvelle proposition ou la nouvelle question est

moins générale, vous pouvez perdre des solutions.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Voici, d'après la _Logique de Port-Royal_, quelques défauts qui se

rencontrent dans la méthode des géomètres:

1º Avoir plus de soin de la certitude que de l'évidence, et de

convaincre l'esprit que de l'éclairer.

2º Démonstration par l'impossible.

3º Démonstrations tirées par des voies trop longues.

4º N'avoir aucun soin du vrai ordre de la nature.

5º Ne point se servir de divisions et de partitions.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Il serait à désirer qu'on ne laissât pas autant dans l'oubli certains

résultats des travaux des géomètres des siècles passés, et qu'on

revînt un peu sur les principes presque toujours faciles et souvent

ingénieux à l'aide desquels les grands hommes de ces temps-là y

étaient parvenus; car ce ne sont pas tant les vérités particulières

que les méthodes qu'il ne faut pas laisser périr.

PONCELET.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Pour bien faire sentir la différence entre les résultats de la méthode

expérimentale et inductive et les résultats de la méthode

mathématique, supposons qu'un malin génie..... se plaise à nous

embrouiller dans nos opérations, à créer ou à annihiler un objet entre

nos doigts, au moment où nous comptons quel nombre d'objets font deux

groupes de cinq objets, à faire varier les angles du triangle que nous

mesurons, ou les angles du rapporteur qui nous sert d'unité de mesure;

nous n'aurons aucun moyen de découvrir la supercherie, nous

enregistrerons ingénument les divers résultats obtenus, et nous

conclurons en toute sécurité de conscience, que les angles d'un

triangle valent tantôt deux droits, tantôt plus, tantôt moins; et que

cinq et cinq font, suivant le cas, dix, douze ou tout autre nombre.

Mais si nous avons une fois _démontré_ rationnellement que cinq et

cinq font dix, que les angles d'un triangle valent deux angles droits,

alors, quand même un malin génie, intervenant lorsque nous voulons

vérifier expérimentalement ces vérités, brouillerait nos comptes et

nos mesures, nous n'en maintiendrions pas moins la vérité absolue de

notre démonstration faite dans l'abstrait, et nous en conclurions

seulement que, pour des raisons à nous inconnues, ces vérités se

trouvent modifiées dans le concret par l'association, dans les objets

réels, de propriétés de divers genres aux propriétés mathématiques.

RABIER.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les questions aisées doivent être traitées par des moyens également

faciles; il faut réserver l'analyse savante pour les questions qui

exigent les grands moyens et il ne faut pas ressembler à ce personnage

de la Fable, qui, pour se délivrer d'une puce, voulait emprunter à

Jupiter sa foudre ou à Hercule sa massue.

DELAMBRE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

C'est une remarque que nous pouvons faire dans toutes nos recherches

mathématiques: ces quantités auxiliaires, ces calculs longs et

difficiles où l'on se trouve entraîné, y sont presque toujours la

preuve que notre esprit n'a point, dès le commencement, considéré les

choses en elles-mêmes et d'une vue assez directe, puisqu'il nous faut

tant d'artifices et de détours pour y arriver; tandis que tout

s'abrège et se simplifie, sitôt que l'on se place au vrai point de

vue.

POINSOT.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les définitions géométriques ne précèdent jamais l'apparition des

figures qu'il s'agit d'étudier; elles les suivent, au contraire, et

les fixent. Ce n'est qu'après avoir démontré qu'une figure est

_possible_ et _unique_, qu'il est permis de résumer par un mot, le

résultat de cette démonstration, et de regarder conventionnellement ce

mot comme l'équivalent ou comme la définition de la figure.

J. F. BONNEL.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Il semble que dans l'état actuel des sciences mathématiques, le seul

moyen d'empêcher que leur domaine devienne trop vaste pour notre

intelligence, c'est de généraliser de plus en plus les théories que

ces sciences embrassent, afin qu'un petit nombre de vérités générales

et fécondes soit, dans la tête des hommes, l'expression abrégée de la

plus grande variété de faits particuliers.

CHARLES DUPIN.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'étendue et les progrès de la géométrie sont tels que, plutôt que de

se refuser à toute étude des nouvelles méthodes, il faudra peut-être

avant peu tenir compte seulement des méthodes générales, afin d'avoir

en sa possession un plus grand nombre de moyens pour arriver à la

connaissance des vérités dont on a besoin. Il est effectivement

impossible désormais d'avoir présentes à l'esprit toutes les vérités

qui sont découvertes.

BELLAVITIS.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Voulant résoudre quelque problème, on doit d'abord le considérer comme

déjà fait, et donner des noms à toutes les lignes qui semblent

nécessaires pour le construire, aussi bien à celles qui sont inconnues

qu'aux autres. Puis, sans considérer aucune différence entre ces

lignes connues et inconnues..... on cherche à exprimer une même

quantité en deux façons, ce qui se nomme une équation..... On doit

trouver autant de telles équations qu'on a supposé de lignes qui

étaient inconnues.

DESCARTES.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Certaines parties d'une figure, considérées dans un état général de

construction, peuvent être indifféremment réelles ou imaginaires. Or

il arrive souvent que ces parties servent utilement, dans le cas de la

réalité, à la démonstration d'un théorème, et que cette démonstration

n'a plus lieu quand ces mêmes parties deviennent imaginaires. Alors on

dit qu'en vertu du _principe de continuité_ le théorème démontré dans

le premier cas s'étend au second, et on l'énonce d'une manière

générale. Quelquefois le contraire a lieu, et c'est quand certaines

parties d'une figure sont imaginaires, que l'on y trouve les éléments

d'une démonstration facile, dont on applique les conséquences, en

vertu du _principe de continuité_, au cas où ces mêmes parties sont

réelles et où la démonstration n'existe plus.

CHASLES.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Un jour qu'il présidait un concours d'agrégation, Poisson, oubliant un

instant le candidat qu'il avait à juger, prit la parole et développa

ceci: qu'il y a en géométrie quatre méthodes: méthode de

superposition; méthode de réduction à l'absurde; méthode des limites;

méthode infinitésimale. La superposition, disait-il, n'est applicable

que dans très peu de cas; la réduction à l'absurde suppose la vérité

connue, et prouve alors qu'il ne peut pas en être autrement, mais sans

montrer pourquoi. La méthode des limites, plus généralement applicable

que les deux autres, suppose la vérité connue, et ce n'est, par

conséquent, pas davantage une méthode d'investigation; ce sont trois

méthodes de démonstration applicables chacune, dans certains cas, aux

vérités déjà connues. Au contraire, la méthode des _infiniment petits_

se trouve être à la fois une méthode, générale et toujours applicable,

et de démonstration et d'investigation.

GRATRY.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

On peut établir dans les Mathématiques une autre classification,

fondée non plus sur l'objet de la science, mais sur ses méthodes. À ce

nouveau point de vue, nous aurions à distinguer deux sortes d'Analyse:

1º Celle des quantités discontinues;

2º Celle des quantités continues.

Dans la première, on cherche les relations qui existent entre

certaines quantités fixes données _a priori_. Cette méthode est

employée dans les parties élémentaires des Mathématiques, et plus

spécialement en Arithmétique et au début de la Géométrie, sauf pour un

petit nombre de théorèmes fondamentaux, dont la démonstration exige la

notion des quantités incommensurables.

Dans l'Analyse des quantités continues, on considère au contraire les

éléments de la question proposée comme susceptibles de varier par

degrés insensibles et l'on cherche à déterminer les lois qui régissent

leurs variations simultanées.

Cette méthode dont Euclide et Archimède avaient donné autrefois de

remarquables exemples, était tombée en oubli pendant plusieurs

siècles, lorsque la mémorable découverte de Descartes sur

l'application de l'Algèbre à la théorie des courbes obligea les

géomètres à y revenir, pour résoudre les deux questions qui

s'imposaient à eux, le problème des tangentes et celui des

quadratures.

JORDAN.

GÉOMÉTRIE ET ANALYSE

On a dit que la géométrie était l'art _de raisonner juste sur des

figures fausses_. Une figure grossière n'est tracée que pour soutenir

l'attention et on raisonne en réalité sur la figure idéale et

parfaite.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Celui-là est indigne du nom d'homme, a dit Platon, qui ignore que la

diagonale du carré est incommensurable avec son côté.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'algèbre n'est qu'une géométrie écrite, la géométrie n'est qu'une

algèbre figurée.

SOPHIE GERMAIN.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'Algèbre emploie des signes abstraits, elle représente les grandeurs

absolues par des caractères qui n'ont aucune valeur par eux-mêmes, et

qui laissent à ces grandeurs toute l'indétermination possible; par

suite elle opère et raisonne forcément sur les signes de

non-existence comme sur des quantités toujours absolues, toujours

réelles: _a_ et _b_ par exemple, représentant deux quantités

quelconques, il est impossible, dans le cours des calculs, de se

rappeler et de reconnaître quel est l'ordre de leurs grandeurs

numériques; l'on est, malgré soi, entraîné à raisonner sur les

expressions _a-b_, _[[V¯]a-b]_, etc., comme si c'étaient des

quantités toujours absolues et réelles. Le résultat doit donc lui-même

participer de cette généralité, et s'étendre à tous les cas possibles,

à toutes les valeurs des lettres qui y entrent; de là aussi ces formes

extraordinaires, ces êtres de raison, qui semblent l'apanage exclusif

de l'Algèbre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans la Géométrie ordinaire, qu'on nomme souvent la _synthèse_, les

principes sont tout autres, la marche est plus timide ou plus sévère;

la figure est décrite, jamais on ne la perd de vue, toujours on

raisonne sur des grandeurs, des formes réelles et existantes, et

jamais on ne tire de conséquences qui ne puissent se peindre, à

l'imagination ou à la vue, par des objets sensibles; on s'arrête dès

que ces objets cessent d'avoir une existence positive et absolue, une

existence physique. La rigueur est même poussée jusqu'au point de ne

pas admettre les conséquences d'un raisonnement établi dans une

certaine disposition générale des objets d'une figure, pour une autre

disposition également générale de ces objets, et qui aurait toute

l'analogie possible avec la première; en un mot, dans cette Géométrie

restreinte, on est forcé de reprendre toutes la série des

raisonnements primitifs, dès l'instant où une ligne, un point ont

passé de la droite à la gauche d'un autre, etc.

PONCELET.

¤---¤---¤

Le célèbre auteur du _Traité des propriétés projectives des figures_

montre ensuite comment les modernes se sont efforcés de donner à la

Géométrie la généralité de l'Algèbre.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'exactitude de toute relation entre des grandeurs concrètes

quelconques est indépendante de la valeur des _unités_ auxquelles on

les rapporte pour les exprimer en nombres. Par exemple, la relation

qui existe entre les trois côtés d'un triangle rectangle a lieu, soit

qu'on les évalue en mètres, ou en lignes, ou en pouces, etc.

Il suit de cette considération générale, que toute opération qui

exprime la loi analytique d'un phénomène quelconque doit jouir de

cette propriété de n'être nullement altérée, quand on fait subir

simultanément à toutes les quantités qui s'y trouvent le changement

qu'éprouveraient leurs unités respectives. Or, ce changement consiste

évidemment en ce que toutes les quantités de même espèce deviendraient

à la fois _m_ fois plus petites, si l'unité qui leur correspond

devenait _m_ fois plus grande, ou réciproquement. Ainsi, toute

équation qui représente une relation concrète quelconque, doit offrir

ce caractère de demeurer la même quand on y rend _m_ fois plus grandes

toutes les quantités qu'elle contient, et qui expriment les grandeurs

entre lesquelles existe la relation, en exceptant toutefois les

nombres qui désignent les _rapports_ mutuels de ces grandeurs,

lesquels restent invariables dans le changement des unités. C'est dans

cette propriété que consiste la _loi de l'homogénéité_, suivant son

acception la plus étendue..

AUGUSTE COMTE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

C'est une simplification intéressante que de résoudre par le second

livre de Géométrie un problème, placé ordinairement dans le troisième.

Citons, par exemple, la circonférence, passant par deux points et

tangente à une droite. Nous voyons ainsi que l'ordre logique des

propositions n'est pas aussi fixé qu'on l'admet généralement.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'Algèbre plane pour ainsi dire également sur l'Arithmétique et sur la

Géométrie: son objet n'est pas de trouver les valeurs mêmes des

quantités cherchées, mais le système d'opérations à faire sur les

quantités données pour en déduire les valeurs des quantités que l'on

cherche. Le tableau de ces opérations, représentées par les caractères

algébriques, est ce que l'on nomme en Algèbre une _formule_.

LAGRANGE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

«L'Algèbre est généreuse, a dit d'Alembert, elle donne souvent plus

qu'on ne lui demande.» On interprète alors les solutions dites

étrangères et qui sont celles du problème élargi, généralisé. Le

calcul ne tient nul compte de nos restrictions.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les extensions successives que l'on fait subir aux opérations et aux

définitions mathématiques doivent être soumises au principe de la

_permanence des règles de calcul_.

HANKEL.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les _formules_ sont un secours admirable pour l'esprit, elles le

dispensent de toute attention pénible, il n'a qu'à les suivre: elles

ne le dirigent pas seulement, elles le portent. Il n'a besoin que de

l'attention nécessaire pour ne pas manquer à la formule et à ses

règles et cette attention est presque matérielle: elle est des yeux

plutôt que de l'esprit. Les formules, en un mot, sont des espèces de

machines avec lesquelles on opère presque machinalement.

CONDORCET.

¤---¤---¤

Il faut pouvoir, au besoin, raisonner directement chaque cas

particulier.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

On dit que l'_analyse_ mathématique est un instrument. Cette

comparaison peut être admise, pourvu qu'on admette que cet instrument,

comme le Protée de la fable, doit sans cesse changer de forme.

ARAGO.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'emploi du calcul est comparable à celui d'un instrument dont on

connaît exactement la précision.

J. FOURIER.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Dans les opérations on peut distinguer le signe indiquant l'opération,

le nombre, c'est-à-dire le sujet sur lequel on opère, et le résultat

obtenu. On peut faire abstraction des deux dernières choses, qui

paraissent pourtant les plus importantes, et ne raisonner que sur les

_signes indicateurs_. On a alors des théorèmes, de nature

philosophique, qui constituent le _calcul des opérations_.

Exemple: _[[mV¯][nV¯]] = [[nV¯][mV¯]] = [mnV¯]_

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les formules d'algèbre, dans leur étroite enceinte, contiennent toute

la courbe dont elles sont la loi.

TAINE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'Algèbre est une langue bien faite, et c'est la seule. L'analogie,

qui n'échappe jamais, conduit insensiblement d'expression en

expression... La simplicité du style en fait toute l'élégance.

CONDILLAC.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Parmi les mathématiciens, les uns ont une prédilection exclusive pour

les symboles les plus généraux et les plus abstraits et ils évitent

les interprétations géométriques, comme imparfaites et limitées; les

autres, au contraire, ne jugent claires, que celles des conceptions

analytiques qui sont susceptibles d'une traduction concrète. Il faut

avouer que ces derniers se font une idée bien étroite de la science de

l'ordre.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'algèbre est la plus générale des sciences mathématiques, puisqu'elle

étudie non pas _telle ou telle_ quantité, mais _la_ quantité.

La géométrie n'est qu'une science mathématique particulière, puisque

son objet, l'étendue, n'est qu'une sorte de quantité.

L'algèbre est à la fois un art et une science: une science parce

qu'elle se compose d'un ensemble de vérités; et un art, parce qu'elle

fournit un grand nombre de règles infaillibles pour résoudre un grand

nombre de difficultés.

Arrivé à ce point, Descartes fut naturellement amené à penser que

toute question de géométrie pouvait se ramener à une question

d'algèbre, et il conjectura justement qu'à cause du caractère

méthodique de l'algèbre une telle substitution serait toujours ou du

moins presque toujours avantageuse. Telles furent les vues à la fois

très élevées et très simples qui firent concevoir à Descartes le

dessein d'appliquer l'algèbre à la géométrie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mathématiques et Mathématiciens: Pensées et Curiosités · 第 1 / 27 段