Et elle se sauva.
Elle se remit à marcher sans s'inquiéter où elle allait. Elle se hâtait
comme pressée par une course importante; elle filait le long des murs,
heurtée par des gens à paquets; elle traversait les rues sans regarder
les voitures venir, injuriée par les cochers; elle trébuchait aux
marches des trottoirs auxquelles elle ne prenait point garde; elle
courait devant elle, l'âme perdue.
Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si fatiguée
qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort longtemps apparemment,
pleurant sans s'en apercevoir, car des passants s'arrêtaient pour la
regarder. Puis elle sentit qu'elle avait très froid; et elle se leva
pour repartir; ses jambes la portaient à peine tant elle était accablée
et faible.
Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais elle
n'osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d'une espèce
de honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin qu'elle
sentait visible. Elle s'arrêtait une seconde devant la porte, regardait
au dedans, voyait tous ces gens attablés et mangeant, et s'enfuyait
intimidée, se disant: «J'entrerai dans le prochain.» Et elle ne
pénétrait pas davantage dans le suivant.
A la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de lune,
et elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait grand'soif,
mais elle ne savait où aller boire et elle s'en passa.
Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré
d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.
Comme le soleil et la marche l'avaient un peu réchauffée, elle s'assit
encore une heure ou deux.
Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait, saluait,
cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les hommes riches,
qui ne vit que pour la parure et les joies.
Jeanne effarée d'être au milieu de cette cohue brillante, se leva pour
s'enfuir; mais soudain la pensée lui vint, qu'elle pourrait rencontrer
Paul en ce lieu; elle se mit à errer en épiant les visages, allant et
revenant sans cesse, d'un bout à l'autre du Jardin, de son pas humble
et rapide.
Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se la
montraient. Elle s'en aperçut et se sauva, pensant que, sans doute, on
s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts choisie par
Rosalie et exécutée sur ses indications par la couturière de Goderville.
Elle n'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'y hasarda
pourtant et finit par retrouver son hôtel.
Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit, sans
remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d'un potage et d'un peu de
viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte machinalement,
par habitude.
Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu'on lui
retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en occuperait
cependant.
Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le rencontrer. Et
elle se sentait plus seule dans cette foule agitée, plus perdue, plus
misérable qu'au milieu des champs déserts.
Quand elle rentra, le soir, à l'hôtel, on lui dit qu'un homme l'avait
demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le lendemain. Un
flot de sang lui jaillit au cœur et elle ne ferma pas l'œil de la
nuit. Si c'était lui? Oui c'était lui assurément, bien qu'elle ne l'eût
pas reconnu aux détails qu'on lui avait donnés.
Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: «Entrez!»
prête à s'élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et,
pendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangée, et qu'il expliquait son
affaire, une dette de Paul qu'il venait réclamer, elle se sentait
pleurer sans vouloir le laisser paraître, enlevant les larmes du bout
du doigt, à mesure qu'elles glissaient au coin des yeux.
Il avait appris sa venue par la concierge de la rue du Sauvage, et,
comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait à la mère.
Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien. Elle lut un
chiffre 90 francs, tira son argent et paya.
Elle ne sortit pas ce jour-là.
Le lendemain d'autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout ce
qui lui restait, ne réservant qu'une vingtaine de francs; et elle
écrivit à Rosalie pour lui dire sa situation.
Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne,
ne sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures
interminables, n'ayant personne à qui dire un mot tendre, personne qui
connût sa misère. Elle allait au hasard, harcelée à présent par un
besoin de partir, de retourner là-bas, dans sa petite maison sur le
bord de la route solitaire.
Elle n'y pouvait plus vivre quelques jours auparavant tant la tristesse
l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne saurait
plus, au contraire, vivre que là, où ses mornes habitudes s'étaient
enracinées.
Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs. Rosalie
disait: «Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus
rien. Quant à M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous aurons
de ses nouvelles.
«Je vous salue. Votre servante,
«ROSALIE.»
Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et qu'il
faisait grand froid.