Rosalie entra. Jeanne balbutia: «Il veut l'épouser maintenant.»

La bonne eut un sursaut: «Oh! Madame, vous ne permettrez pas ça. M.

Paul ne va pas ramasser cette traînée.

Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit: «Ça, jamais, ma fille. Et,

puisqu'il ne veut pas venir, je vais aller le trouver, moi, et nous

verrons laquelle de nous deux l'emportera.»

Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et pour

le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse.

Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie

commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets de

sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne robe de

campagne, elle s'écria: «Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur

le dos. Je ne vous permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte

à tout le monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une

servante.»

Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à

Goderville pour choisir une étoffe à carreaux verts, qui fut confiée

à la couturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le notaire, Me

Roussel, qui faisait chaque année un voyage d'une quinzaine dans

la capitale, afin d'obtenir des renseignements. Car Jeanne depuis

vingt-huit ans n'avait pas revu Paris.

Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d'éviter les

voitures, sur les procédés pour n'être pas volé, conseillant de coudre

l'argent dans la doublure des vêtements et de ne garder dans la poche

que l'indispensable; il parla longuement des restaurants à prix moyens

dont il désigna deux ou trois fréquentés par des femmes; et il indiqua

l'Hôtel de Normandie où il descendait lui-même, auprès de la gare du

chemin de fer. On pouvait s'y présenter de sa part.

Depuis six ans, ces chemins de fer dont on parlait partout

fonctionnaient entre Paris et le Havre. Mais Jeanne, obsédée

de chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui

révolutionnaient tout le pays.

Cependant Paul ne répondait pas.

Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin sur la

route au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant: «Vous n'avez

rien pour moi, père Malandain?» Et l'homme répondait toujours de sa

voix enrouée par les intempéries des saisons: «Encore rien c'te fois,

ma bonne dame.»

C'était cette femme assurément qui empêchait Paul de répondre!

Jeanne, alors, résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre

Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas

augmenter les frais de voyage.

Elle ne permit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus de trois

cents francs: «S'il vous en faut d'autres, vous m'écrirez donc, et

j'irai chez le notaire pour qu'il vous fasse parvenir ça. Si je vous en

donne plus, c'est M. Paul qui l'empochera.»

Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de Denis

Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare, Rosalie

faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse.

Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets, puis,

quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles attendirent devant

ces lignes de fer, cherchant à comprendre comment manœuvrait cette

chose, si préoccupées de ce mystère qu'elles ne pensaient plus aux

tristes raisons du voyage.

Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles

aperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un

bruit terrible, passa devant elles en traînant une longue chaîne de

petites maisons roulantes; et, un employé ayant ouvert une porte,

Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de ces cases.

Rosalie, émue, criait:

«Au revoir, Madame; bon voyage, à bientôt!

--Au revoir, ma fille.»

Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures

se remit à rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une

rapidité effrayante.

Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs dormaient

adossés à deux coins.

Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les

villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie

nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n'était plus le sien,

celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone.

Le soir venait lorsque le train entra dans Paris.

Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit effarée,

bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante, courant presque

derrière l'homme, dans la crainte de le perdre de vue.

Quand elle fut dans le bureau de l'hôtel, elle s'empressa d'annoncer:

--«Je vous suis recommandée par M. Roussel.»

La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau, demanda:

--«Qui ça, M. Roussel?»

Jeanne interdite reprit: «Mais le notaire de Goderville, qui descend

chez vous tous les ans.»

La grosse dame déclara:

--«C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre?

--Oui, Madame.»

Et un garçon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle.

Elle se sentait le cœur serré. Elle s'assit devant une petite table

et demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile de poulet. Elle

n'avait rien pris depuis l'aurore.

Elle mangea tristement à la lueur d'une bougie, songeant à mille

choses, se rappelant son passage en cette même ville au retour de son

voyage de noces, les premiers signes du caractère de Julien, apparus

lors de ce séjour à Paris. Mais elle était jeune alors, et confiante,

et vaillante. Maintenant elle se sentait vieille, embarrassée,

craintive même, faible et troublée pour un rien. Quand elle eut

fini son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda la rue pleine

de monde. Elle avait envie de sortir, et n'osait point. Elle allait

infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle se coucha; et souffla sa

lumière.

Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue, et le trouble du

voyage la tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient. Les rumeurs du

dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pût dormir, énervée par

ce demi-repos des grandes villes. Elle était habituée à ce calme et

profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les hommes, les bêtes

et les plantes; et elle sentait maintenant, autour d'elle, toute une

agitation mystérieuse. Des voix presque insaisissables lui parvenaient

comme si elles eussent glissé dans les murs de l'hôtel. Parfois, un

plancher craquait, une porte se fermait, une sonnette tintait.

Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commençait à

s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine; Jeanne

s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre un rire

d'homme.

Alors, à mesure qu'approchait le jour, la pensée de Paul l'envahit; et

elle s'habilla dès que le crépuscule parut.

Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s'y rendre à

pied pour obéir aux recommandations d'économie de Rosalie. Il faisait

beau; l'air froid piquait la chair; des gens pressés couraient sur les

trottoirs. Elle allait le plus vite possible, suivant une rue indiquée

au bout de laquelle elle devait tourner à droite, puis à gauche; puis,

arrivée sur une place, il lui faudrait s'informer de nouveau. Elle

ne trouva pas la place et se renseigna auprès d'un boulanger qui lui

donna des indications différentes. Elle repartit, s'égara, erra, suivit

d'autres conseils, se perdit tout à fait.

Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait se

décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors elle

longea les quais.

Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage, une

sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la porte, tellement

émue qu'elle ne pouvait plus faire un pas.

Il était là, dans cette maison, Poulet.

Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin elle entra,

suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant une

pièce d'argent:--«Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu'une

vieille dame, une amie de sa mère, l'attend en bas.»

Le portier répondit:

--«Il n'habite plus ici, Madame.»

Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia:

--«Ah! où... où demeure-t-il maintenant?

--Je ne sais pas.»

Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle demeura

quelque temps sans pouvoir parler. Enfin, par un effort violent, elle

reprit sa raison, et murmura:

--«Depuis quand est-il parti?»

L'homme la renseigna abondamment. «Voilà quinze jours. Ils sont

partis comme ça, un soir, et pas revenus. Ils devaient partout dans

le quartier; aussi vous comprenez bien qu'ils n'ont pas laissé leur

adresse.»

Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on

lui eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée fixe

la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence, et

réfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet.

--«Alors il n'a rien dit, en s'en allant?

--Oh! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà.

--Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un.

--Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient pas

dix par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant qu'ils

s'en aillent.»

C'était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment: «Écoutez,

je suis sa mère, à lui, et je suis venue pour le chercher. Voilà

dix francs pour vous. Si vous avez quelque nouvelle ou quelque

renseignement sur lui, apportez-les moi à l'hôtel de Normandie, rue du

Havre, et je vous payerai bien.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05 · 第 60 / 66 题