Le baron reprit: «Tu ne la verras plus.» Mais elle s'obstinait. «Où
est-elle? je veux savoir.» Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté
la maison; mais il affirma qu'elle allait partir.
En sortant de chez la malade, le baron, tout chauffé par la colère,
blessé dans son cœur de père, alla trouver Julien, et, brusquement:
«Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-à-vis de
ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela est doublement
indigne.»
Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à
témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne n'était
pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre cérébrale? ne
s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans un accès de
délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au milieu de cet
accès, alors qu'elle courait presque nue par la maison, qu'elle
prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari!
Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec
véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et
tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.
Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point et
répondit: «Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.»
Et pendant deux jours elle fut taciturne recueillie, méditant.
Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron refusa de
faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie. Jeanne ne céda
point, répétant: «Alors qu'on aille la chercher chez elle.»
Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour
qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée outre
mesure, criant presque: «Je veux voir Rosalie: je veux la voir!»
Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse: «Calmez-vous,
Madame; toute émotion pourrait devenir grave; car vous êtes enceinte.»
Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup; et il lui sembla tout de
suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse,
n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en sa pensée. Elle
ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette idée nouvelle et
singulière qu'un enfant vivait là, dans son ventre; et triste, peinée
qu'il fût le fils de Julien; inquiète, craignant qu'il ne ressemblât
à son père. Au jour venu, elle fit appeler le baron. «Petit père, ma
résolution est bien prise; je veux tout savoir, surtout maintenant; tu
entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut pas me contrarier dans la
situation où je suis. Écoute bien. Tu vas aller chercher M. le curé.
J'ai besoin de lui pour empêcher Rosalie de mentir; puis, dès qu'il
sera venu, tu la feras monter et tu resteras là avec petite mère.
Surtout veille à ce que Julien n'ait pas de soupçons.»
Une heure plus tard le prêtre entrait, engraissé encore, soufflant
autant que petite mère. Il s'assit auprès d'elle dans un fauteuil,
le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il commença par
plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à carreaux sur son
front: «Eh bien, Madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons
pas; m'est avis que nous faisons la paire.» Puis, se tournant vers le
lit de la malade: «Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que
nous aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque,
cette fois. Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour la
patrie»; puis, après une courte réflexion: «A moins que ce ne soit une
bonne mère de famille;» et, saluant la baronne, «comme vous, Madame».
Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, refusait
d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le baron.
Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre. Alors elle se
couvrit la face de ses mains et resta debout, sanglotant.
Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit, plus
pâle que ses draps; et son cœur affolé soulevait de ses battements la
mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant à
peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une voix coupée par l'émotion.
«Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger. Il... il me
suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta honte devant moi.»
Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit: «Mais je
veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le curé pour que ce
soit comme une confession, tu entends.»
Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées.
Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta
violemment, et, la jetant à genoux près du lit: «Parle donc...
Réponds.»
Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines,
le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé de
nouveau de ses mains redevenues libres.
Alors le curé lui parla: «Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et
réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce
qui s'est passé.»
Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit: «C'est
bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris.»