Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs....»

Et, frappée d'épouvante, elle sauta du lit, sonna Rosalie, attendit,

sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée.

La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur

premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit,

s'élança, pieds nus, dans l'escalier.

Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela:

«Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus

et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid, comme si

personne n'y eût couché.

Surprise, elle se dit: «Comment! elle est encore partie courir par un

pareil temps!»

Mais comme son cœur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait,

l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de

réveiller Julien.

Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle

allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.

A la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son

mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.

Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura

une seconde immobile dans l'effarement de cette découverte. Puis elle

s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme Julien éperdu avait appelé

«Jeanne!» une peur atroce la saisit de le voir, d'entendre sa voix, de

l'écouter s'expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à face; et

elle se précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.

Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le long

des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant

elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre

rien, de ne plus voir personne.

Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en chemise

et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu.

Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle l'entendit

remuer, marcher. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il

descendait aussi l'escalier, et il criait: «Écoute, Jeanne!»

Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des

doigts; et elle se jeta dans la salle à manger, courant comme devant

un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un

moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait

la porte, sa lumière à la main, répétant toujours: «Jeanne!» et elle

repartit comme un lièvre, s'élança dans la cuisine, en fit deux fois le

tour à la façon d'une bête acculée; et, comme il la rejoignait encore,

elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne.

Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois

jusqu'aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n'avait

pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus rien tant

la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait,

blanche comme la terre.

Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et

partit à travers la lande.

Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le

noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une blancheur

terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.

Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien.

Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par

instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.

Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait

l'odeur salée de ses varechs à marée basse.

Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, tout

à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement comme une

voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une

force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités; et la

connaissance lui revint brusquement, claire et poignante.

Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette promenade

avec Lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour

naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta plus loin jusqu'à

cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant!

maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente

impossible; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et

de désespoir lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.

Mais une voix criait au loin: «C'est ici, voilà ses pas; vite, vite,

par ici!» C'était Julien qui la cherchait.

Oh! elle ne le voulait pas revoir. Dans l'abîme, là, devant elle, elle

entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de la mer sur

les roches.

Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer; et, jetant à la

vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le

dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles: «Maman!»

Soudain la pensée de petite mère la traversa; elle la vit sanglotant;

elle vit son père à genoux devant son cadavre broyé, elle eut en une

seconde toute la souffrance de leur désespoir.

Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva

plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait une

lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant

elle était près du bord.

Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer.

Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans un lit, puis

qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis tout souvenir

s'effaça, toute connaissance disparut.

Puis un cauchemar--était-ce un cauchemar?--l'obséda. Elle était couchée

dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever.

Pourquoi? elle n'en savait rien. Alors elle entendait un petit bruit

sur le plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une

souris, une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une

autre aussitôt la suivait, puis une troisième qui s'avançait vers la

poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle

voulut prendre la bête et lança sa main, sans y parvenir.

Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers

surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, filaient

sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. Et bientôt

elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les sentait glisser sur

sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et monter le long de son

corps. Elle les voyait venir du pied du lit pour pénétrer dedans contre

sa gorge; et elle se débattait, jetait ses mains en avant pour en

saisir une et les refermait toujours vides.

Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on

la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la

paralysaient; mais elle ne voyait personne.

Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long.

Puis elle eut un réveil, un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle

se sentait faible, faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de

voir petite mère assise dans sa chambre, avec un gros homme qu'elle ne

connaissait point.

Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute petite

fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir.

Le gros homme dit: «Tenez, la connaissance revient.» Et petite mère

se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit: «Voyons, soyez calme,

Madame la baronne, je vous dis que j'en réponds maintenant. Mais ne lui

parlez de rien, de rien. Qu'elle dorme.»

Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps assoupie,

reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de penser; et elle

n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si,

vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête.

Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul près

d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau se fût levé

qui cachait sa vie passée.

Elle eut au cœur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle

rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la pouvant

plus porter.

Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne la

touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit. Tante

Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite

mère arriva soufflant, éperdue.

On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne

point parler et pour réfléchir à son aise.

Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient, l'interrogeaient:

«Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?».

Elle faisait la sourde, ne répondant pas; et elle s'aperçut très bien

de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près d'elle, et

la faisait boire de temps en temps.

Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle raisonnait

péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle

avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides

où les événements ne s'étaient point marqués.

Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.

Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.

Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été

très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents savaient-ils?

Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? que faire? Une idée

l'illumina--retourner, avec père et petite mère, à Rouen, comme

autrefois. Elle serait veuve; voilà tout.

Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle, comprenant

fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison,

patiente et rusée.

Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela,

tout bas: «Petite mère!» Sa propre voix l'étonna, lui parut changée. La

baronne lui saisit les mains: «Ma fille! ma Jeanne chérie! ma fille,

tu me reconnais?

--Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à causer

longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige?

--Oui, ma mignonne, tu as eu une grosse fièvre très dangereuse.

--Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il dit ce

qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée?

--Non, ma chérie.

--C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.»

La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa. «Dors, ma

mignonne, calme-toi, essaye de dormir.»

Mais Jeanne, obstinée, reprit: «J'ai toute ma raison maintenant,

petite maman, je ne dis pas de folies comme j'ai dû en dire les jours

derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j'ai été chercher

Julien. Rosalie était couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin

et je me suis sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.»

Mais la baronne répétait: «Oui, ma mignonne, tu as été bien malade,

bien malade.

--Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de Julien,

et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à Rouen comme

autrefois.»

La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier Jeanne

en rien, répondit: «Oui, ma mignonne.»

Mais la malade s'impatienta: «Je vois bien que tu ne me crois pas. Va

chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre.»

Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en

traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron

qui la soutenait.

Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit

tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère bizarre

de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son infidélité.

Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas, mais

il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.

Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il

l'endormait avec des histoires. «Écoute, ma chérie, il faut agir avec

prudence. Ne brusquons rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au

moment où nous aurons pris une résolution... Tu me le promets?» Elle

murmura: «Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai

guérie.»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05 · 第 41 / 66 题