Jeanne répondit: «Entre, papa.» Et son père parut.
Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme
de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs,
les bois, les bêtes.
Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize;
mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation, il exécrait
la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire.
Sa grande force et sa grande faiblesse, c'était la bonté, une bonté
qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour
étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme
l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie,
presque un vice.
Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille,
voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.
Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les
pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Cœur.
Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée, et
ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît chaste
à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de
poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée,
ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect de l'amour naïf, des
tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.
Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
d'appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards
charmants que dans le désœuvrement des jours, la longueur des nuits,
la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus.
Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond
luisant qu'on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair
d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet, d'une
sorte de velours pâle qu'on apercevait un peu quand le soleil la
caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu'ont ceux des
bonshommes en faïence de Hollande.
Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de beauté,
un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si
semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle était grande,
mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait
parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de la joie autour
d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait ses deux mains à ses
tempes comme pour lisser sa chevelure.
Elle courut à son père et l'embrassa, en l'étreignant: «Eh bien,
partons-nous?» dit-elle.
Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs, et qu'il portait assez
longs, et, tendant la main vers la fenêtre:
«Comment veux-tu voyager par un temps pareil?»
Mais elle le priait, câline et tendre: «Oh, papa, partons, je t'en
supplie. Il fera beau dans l'après-midi.
--Mais ta mère n'y consentira jamais.
--Si, je te le promets, je m'en charge.
--Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.»
Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.
Depuis son entrée au Sacré-Cœur elle n'avait pas quitté Rouen, son
père ne permettant aucune distraction avant l'âge qu'il avait fixé.
Deux fois seulement on l'avait emmenée quinze jours à Paris, mais
c'était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.
Elle allait maintenant passer l'été dans leur propriété des Peuples,
vieux château de famille planté sur la falaise auprès d'Yport; et elle
se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots.
Puis il était entendu qu'on lui faisait don de ce manoir qu'elle
habiterait toujours lorsqu'elle serait mariée.
Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le
premier gros chagrin de son existence.
Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la chambre
de sa mère, criant par toute la maison: «Papa, papa! maman veut bien;
fais atteler».
Le déluge ne s'apaisait point; on eût dit même qu'il redoublait quand
la calèche s'avança devant la porte.
Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne descendit
l'escalier, soutenue d'un côté par son mari, et, de l'autre, par une
grande fille de chambre forte et bien découplée comme un gars. C'était
une Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien
qu'elle en eût au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un peu
comme une seconde fille, car elle avait été la sœur de lait de Jeanne.
Elle s'appelait Rosalie.
Sa principale fonction consistait d'ailleurs à guider les pas de
sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d'une
hypertrophie du cœur dont elle se plaignait sans cesse.
La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil hôtel,
regarda la cour où l'eau ruisselait et murmura: «Ce n'est vraiment pas
raisonnable».
Son mari, toujours souriant, répondit: «C'est vous qui l'avez voulu,
madame Adélaïde».
Comme elle portait ce nom pompeux d'Adélaïde, il le faisait toujours
précéder de «madame» avec un certain air de respect un peu moqueur.
Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture dont
tous les ressorts plièrent. Le baron s'assit à son côté, Jeanne et
Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.
La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on disposa
sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les jambes;
puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et s'enveloppa
d'une grande couverture qui la coiffait entièrement. Le concierge et sa
femme vinrent saluer en fermant la portière; ils reçurent les dernières
recommandations pour les malles qui devaient suivre dans une charrette;
et on partit.
Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la
pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La bourrasque
gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.
La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur le
quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les vergues,
les cordages se dressaient tristement dans le ciel ruisselant, comme
des arbres dépouillés; puis elle s'engagea sur le long boulevard du
mont Riboudet.
Bientôt on traversa les prairies; et de temps en temps un saule
noyé, les branches pendantes avec un abandonnement de cadavre, se
dessinait vaguement à travers un brouillard d'eau. Les fers des chevaux
clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de boue.
On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
terre. Petite mère se renversant appuya sa tête et ferma ses paupières.
Le baron considérait d'un œil morne les campagnes monotones et
trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie
animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède,
se sentait revivre ainsi qu'une plante enfermée qu'on vient de remettre
à l'air; et l'épaisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son
cœur de la tristesse. Bien qu'elle ne parlât pas, elle avait envie
de chanter, de tendre au dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle
boirait; et elle jouissait d'être emportée au grand trot des chevaux,
de voir la désolation des paysages, et de se sentir à l'abri au milieu
de cette inondation.
Et sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
exhalaient une buée d'eau bouillante.
La baronne, peu à peu, s'endormait. Sa figure qu'encadraient six
boudins réguliers de cheveux pendillants s'affaissa peu à peu,
mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou dont les
dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine.
Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite; les joues
s'enflaient, tandis qu'entre ses lèvres entr'ouvertes passait un
ronflement sonore. Son mari se pencha vers elle, et posa doucement,
dans ses mains croisées sur l'ampleur de son ventre, un petit
portefeuille en cuir.
Ce toucher la réveilla; et elle considéra l'objet d'un regard noyé,
avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba,
s'ouvrit. De l'or et des billets de banque s'éparpillèrent dans la
calèche. Elle s'éveilla tout à fait; et la gaieté de sa fille partit en
une fusée de rires.
Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux: «Voici, ma
chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d'Életot. Je l'ai vendue pour
faire réparer les Peuples, où nous habiterons souvent désormais».
Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement
dans sa poche.
C'était la neuvième ferme vendue ainsi sur trente et une que leurs
parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ
vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient
facilement rendu trente mille francs par an.
Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s'il n'y avait
eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle
tarissait l'argent dans leurs mains comme le soleil tarit l'eau des
marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait. Comment? Personne n'en
savait rien. A tout moment l'un d'eux disait: «Je ne sais comment cela
s'est fait, j'ai dépensé cent francs aujourd'hui sans rien acheter de
gros».
Cette facilité à donner était du reste un des grands bonheurs de leur
vie; et ils s'entendaient sur ce point d'une façon superbe et touchante.