I
Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la pluie
ne cessait pas.
L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits.
Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la
délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient
pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés
emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges,
buvaient l'humidité qui pénétrait au dedans et faisait suer les murs de
la cave au grenier.
Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête
à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si
longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne
s'éclaircissait pas; et pour la centième fois depuis le matin elle
interrogeait l'horizon.
Puis elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier dans
son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par
mois, et portant au milieu d'un dessin la date de l'année courante
1819 en chiffres d'or. Puis elle biffa à coups de crayon les quatre
premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu'au 2 mai, jour de
sa sortie du couvent.