XI

Un peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités

commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée.

Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand

salon, ce n'était plus le pauvre dessinateur de l'_Office cosmopolitain_

ployé et déprimé par vingt années d'un dur travail; sa taille s'était

redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des

sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une

douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli: plus de soucis

immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus

hautes, plus dignes.

C'était des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et du

Béarn, les uns de Mauléon et de Saint-Palais portant le nom de Barincq;

les autres les Pédebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades d'enfance,

ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis vingt-cinq ou

trente ans; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et de ses

luttes; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa présence

au château, n'avaient-ils pas été sans éprouver une certaine inquiétude

aussi bien dans leur fierté de personnages considérés que dans leur

prudence provinciale de gens intéressés, ce qu'ils étaient tous les uns

et les autres.

--Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable?

--Et, d'autre part, à quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas être

exposés?

Les plaintes si souvent répétées de Gaston pendant ces vingt dernières

années n'étaient pas oubliées; et, en se rappelant comme il avait été

exploité par son frère, on s'était invité, réciproquement, à se tenir

sur la réserve et la défensive; cousin, on l'était, sans doute; mais

c'est une parenté assez éloignée pour qu'elle ne crée, Dieu merci, ni

devoirs ni liens.

Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds

chaussés comme tout le monde et non des bottes éculées de Robert

Macaire. A la vérité les volets ne laissaient pénétrer qu'une clarté

douteuse, mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour

montrer que son habit n'était pas honteux, et qu'il portait des gants

avouables. Alors un changement de sentiments se produisit

instantanément; sans qu'on se fût entendu, même consulté du regard, on

fit quelques pas au-devant de lui; et toutes les mains se tendirent pour

serrer les siennes.

--Comment vas-tu?

--Et ta femme?

--N'as-tu pas une fille?

--Elle s'appelle Anie.

--Alors tu as gardé les traditions de la famille.

--Et le souvenir du pays.

De nouveau, les mains s'étreignirent.

Le revirement fut si complet, qu'après avoir exprimé des regrets pour la

brouille survenue entre les deux frères, on en vint à blâmer Gaston qui

avait persisté dans sa rancune.

--C'était là une des faiblesses de son caractère, dit l'un des Barincq

de Mauléon.

--Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un

autre.

--Cette indulgence doit être réciproque, appuya l'aîné des Pédebidou.

Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent

reposer, c'est aussi sur la solidarité. En vertu de ce principe, deux

des cousins, ceux à qui leur âge et leur position donnaient l'autorité

la plus haute, l'attirèrent dans un coin du salon.

--Tu sais les relations qui existaient entre ton frère et un certain

capitaine de dragons?

--J'ai vu Rébénacq.

Tous deux, en même temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre

la droite, et les serrèrent fortement.

--Qu'on établisse ses bâtards, dit l'un, rien de plus juste; je blâme

les pères qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels

devenir, les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on

fasse cet établissement au détriment de la famille légitime, c'est ce

que je n'admets pas.

--C'est ce que nous blâmons, dit l'autre.

--Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons.

--Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer à cet

intrigant le mépris que nous inspire ses manoeuvres.

De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut

revenir à la cheminée, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un

mot à leur dire.

C'était la troisième fois qu'à cette place il assistait à ce défilé de

parents, d'amis, de voisins ou d'indifférents, qui constitue le

personnel d'un bel enterrement: la première pour sa mère quand il était

encore enfant; la seconde pour son père, à la gauche de son frère, et

maintenant tout seul, pour celui-ci: même obscurité, même murmure de

voix étouffées, même tristesse des choses dans ce salon, où rien n'avait

changé, et où les vieux portraits sombres qui faisaient des taches

noires sur les verdures pâlies, et qu'il avait toujours vus, semblaient

le regarder comme pour l'interroger.

Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu

dont il retrouvât le nom: il est vrai que, pour la plupart, ces

physionomies évoquaient des souvenirs; mais lesquels? c'était ce que sa

mémoire hésitante et troublée ne lui disait pas assez vite.

Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes formés ça

et là, et que les têtes se tournaient de ce côté; instinctivement il

suivit ces regards, et vit entrer un officier.

--C'est le capitaine, dit un des cousins.

Après un regard circulaire jeté rapidement dans le salon pour se

reconnaître, le capitaine s'avança vers la cheminée; en grande tenue, le

sabre au crochet, le casque dans le bras gauche, il marchait sans

paraître faire attention aux yeux ramassés sur lui.

--Tu vois, aucune ressemblance, dit à voix basse le même cousin qui

l'avait annoncé.

Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le

prétendait le cousin; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner:

arrivé devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer

sans qu'aucun des parents eut répondu à son salut autrement que par un

court signe de tête, quand, dans un mouvement de protestation en quelque

sorte involontaire, Barincq avança la main; le capitaine alors avança la

sienne, et ils échangèrent une légère étreinte.

--Tu lui as donné la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut

éloigné.

--Comme à tous les invités.

--Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent?

--Quelles pattes?

--Sur son dolman; ses épaulettes, si tu aimes mieux.

--Eh bien, qu'importent ces pattes!

Ce cousin, qui avait quitté l'armée pour se marier, et qui était au

courant des usages militaires, haussa les épaules:

--On ne porte pas la grande tenue à l'enterrement d'un ami, dit-il, mais

simplement le képi et les pattes noires. S'il l'a revêtue aujourd'hui,

c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il se prétend

le fils de Gaston.

Bien que ces observations se fussent échangées à voix basse, elles

n'avaient pas pu passer inaperçues, et, tandis que les uns se

demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le

capitaine avec curiosité; on avait vu l'accueil plus que froid des

cousins, la poignée de main du frère, et l'on était dérouté. L'entrée du

notaire Rébénacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se

présentèrent, et ce fut bientôt une procession. Alors, le salon

s'emplissant, ceux qui étaient entrés les premiers cédèrent la place aux

derniers, et l'on se répandit dans le jardin où l'on trouvait plus de

liberté, d'ailleurs, pour causer et discuter.

--Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte?

--Pouvait-il ne pas la lui donner?

--Dame! ça dépend du point de vue auquel on se place.

--Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il

est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, dès lors, c'est

bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère; s'il ne

l'est pas, et ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses

devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me paraît encore plus

difficile que la famille de celui à qui onrend un hommage lui refuse la

main.

--Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille?

--Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne.

--Ses cousins l'ont blâmé.

--A cause de la patte blanche.

Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en

enseigner les lois à ceux qui les ignoraient; cela fournit un sujet de

conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du corps.

--Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi?

Ce fut la question que les curieux se posèrent; si la tenue du capitaine

était une affirmation, cette place pouvait en être une autre.

Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule,

au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaça à l'église, sans

que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un

rang plutôt qu'à un autre: les parents occupaient dans le choeur le banc

drapé de noir qui, depuis de longues années, appartenait aux

Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres

assistants.

Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc,

d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vêtements noirs tirait

les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait

devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant

quelques secondes, sa pensée était obsédée par le mot de son cousin:

«aucune ressemblance».

Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de

taille bien prise, bien découplée, élégante, souple; et comme lui aussi

il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit; enfin comme

lui aussi il avait les cheveux noirs; mais, tandis que la barbe de

Gaston était noire et son teint bistré, la barbe du capitaine était

blonde et son teint rosé; c'était cela surtout qui formait entre eux la

différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas

assez forte pour qu'on put affirmer qu'il n'existait entre eux aucune

ressemblance; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on

s'écriât: «C'est son fils!» mais d'un autre côté il n'en était pas assez

loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il ne pouvait y avoir aucune

parenté entre eux; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse,

l'autre était un bel officier; l'un appartenait au type franchement

noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au blond; voilà seulement

ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait

rien; et franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou

démolir une filiation.

Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question

préoccupait Barincq; devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine

au déjeuner qui suivrait la cérémonie? Et s'il trouvait des raisons pour

justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins,

la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus.

Heureusement au cimetière, c'est-à-dire au moment où il fallait se

décider, Rébénacq lui vint en aide:

--Comme la présence du capitaine à votre table serait gênante pour vous,

autant que pour lui peut-être, veux-tu que je l'emmène à la maison? Cela

vous tirera d'embarras.

C'était «nous tirera d'embarras» que le notaire aurait dû dire, car sa

position au milieu de ces héritiers possibles était délicate pour lui

aussi.

Si l'amitié, de même qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter

que l'héritage de Gaston revint à son ancien camarade, d'autre part les

intérêts de son étude voulaient que ce fût au capitaine. Héritier de son

frère, Barincq conserverait sans aucun doute le château et ses terres

pour les transmettre plus tard à sa fille comme bien de famille. Au

contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour

garder le château, et qui même en aurait d'excellentes pour vouloir s'en

débarrasser, le vendrait, et cela entraînerait une série d'actes

fructueux qui, au moment où il pensait à se retirer des affaires,

grossirait bien à propos les produits de son étude. Dans ces conditions,

il importait donc de manoeuvrer assez adroitement entre celui qui

pouvait être l'héritier et celui qui avait tant de chances pour être

légataire, de façon à conserver des relations aussi bonnes avec l'un

qu'avec l'autre; de là son idée d'invitation qui d'une pierre faisait

deux coups: il rendait service à Barincq dans une circonstance délicate;

et en même temps il montrait de la politesse et de la prévenance envers

le capitaine, qui certainement devait être blessé de l'accueil qu'il

avait trouvé auprès de la famille.

L'Illustration, No. 2508, 21 Mars 1891 · 第 25 / 28 题