Un peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités
commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée.
Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand
salon, ce n'était plus le pauvre dessinateur de l'_Office cosmopolitain_
ployé et déprimé par vingt années d'un dur travail; sa taille s'était
redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des
sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une
douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli: plus de soucis
immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus
hautes, plus dignes.
C'était des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et du
Béarn, les uns de Mauléon et de Saint-Palais portant le nom de Barincq;
les autres les Pédebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades d'enfance,
ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis vingt-cinq ou
trente ans; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et de ses
luttes; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa présence
au château, n'avaient-ils pas été sans éprouver une certaine inquiétude
aussi bien dans leur fierté de personnages considérés que dans leur
prudence provinciale de gens intéressés, ce qu'ils étaient tous les uns
et les autres.
--Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable?
--Et, d'autre part, à quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas être
exposés?
Les plaintes si souvent répétées de Gaston pendant ces vingt dernières
années n'étaient pas oubliées; et, en se rappelant comme il avait été
exploité par son frère, on s'était invité, réciproquement, à se tenir
sur la réserve et la défensive; cousin, on l'était, sans doute; mais
c'est une parenté assez éloignée pour qu'elle ne crée, Dieu merci, ni
devoirs ni liens.
Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds
chaussés comme tout le monde et non des bottes éculées de Robert
Macaire. A la vérité les volets ne laissaient pénétrer qu'une clarté
douteuse, mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour
montrer que son habit n'était pas honteux, et qu'il portait des gants
avouables. Alors un changement de sentiments se produisit
instantanément; sans qu'on se fût entendu, même consulté du regard, on
fit quelques pas au-devant de lui; et toutes les mains se tendirent pour
serrer les siennes.
--Comment vas-tu?
--Et ta femme?
--N'as-tu pas une fille?
--Elle s'appelle Anie.
--Alors tu as gardé les traditions de la famille.
--Et le souvenir du pays.
De nouveau, les mains s'étreignirent.
Le revirement fut si complet, qu'après avoir exprimé des regrets pour la
brouille survenue entre les deux frères, on en vint à blâmer Gaston qui
avait persisté dans sa rancune.
--C'était là une des faiblesses de son caractère, dit l'un des Barincq
de Mauléon.
--Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un
autre.
--Cette indulgence doit être réciproque, appuya l'aîné des Pédebidou.
Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent
reposer, c'est aussi sur la solidarité. En vertu de ce principe, deux
des cousins, ceux à qui leur âge et leur position donnaient l'autorité
la plus haute, l'attirèrent dans un coin du salon.
--Tu sais les relations qui existaient entre ton frère et un certain
capitaine de dragons?
--J'ai vu Rébénacq.
Tous deux, en même temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre
la droite, et les serrèrent fortement.
--Qu'on établisse ses bâtards, dit l'un, rien de plus juste; je blâme
les pères qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels
devenir, les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on
fasse cet établissement au détriment de la famille légitime, c'est ce
que je n'admets pas.
--C'est ce que nous blâmons, dit l'autre.
--Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons.
--Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer à cet
intrigant le mépris que nous inspire ses manoeuvres.
De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut
revenir à la cheminée, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un
mot à leur dire.
C'était la troisième fois qu'à cette place il assistait à ce défilé de
parents, d'amis, de voisins ou d'indifférents, qui constitue le
personnel d'un bel enterrement: la première pour sa mère quand il était
encore enfant; la seconde pour son père, à la gauche de son frère, et
maintenant tout seul, pour celui-ci: même obscurité, même murmure de
voix étouffées, même tristesse des choses dans ce salon, où rien n'avait
changé, et où les vieux portraits sombres qui faisaient des taches
noires sur les verdures pâlies, et qu'il avait toujours vus, semblaient
le regarder comme pour l'interroger.
Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu
dont il retrouvât le nom: il est vrai que, pour la plupart, ces
physionomies évoquaient des souvenirs; mais lesquels? c'était ce que sa
mémoire hésitante et troublée ne lui disait pas assez vite.
Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes formés ça
et là, et que les têtes se tournaient de ce côté; instinctivement il
suivit ces regards, et vit entrer un officier.
--C'est le capitaine, dit un des cousins.
Après un regard circulaire jeté rapidement dans le salon pour se
reconnaître, le capitaine s'avança vers la cheminée; en grande tenue, le
sabre au crochet, le casque dans le bras gauche, il marchait sans
paraître faire attention aux yeux ramassés sur lui.
--Tu vois, aucune ressemblance, dit à voix basse le même cousin qui
l'avait annoncé.
Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le
prétendait le cousin; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner:
arrivé devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer
sans qu'aucun des parents eut répondu à son salut autrement que par un
court signe de tête, quand, dans un mouvement de protestation en quelque
sorte involontaire, Barincq avança la main; le capitaine alors avança la
sienne, et ils échangèrent une légère étreinte.
--Tu lui as donné la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut
éloigné.
--Comme à tous les invités.
--Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent?
--Quelles pattes?
--Sur son dolman; ses épaulettes, si tu aimes mieux.
--Eh bien, qu'importent ces pattes!
Ce cousin, qui avait quitté l'armée pour se marier, et qui était au
courant des usages militaires, haussa les épaules:
--On ne porte pas la grande tenue à l'enterrement d'un ami, dit-il, mais
simplement le képi et les pattes noires. S'il l'a revêtue aujourd'hui,
c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il se prétend
le fils de Gaston.
Bien que ces observations se fussent échangées à voix basse, elles
n'avaient pas pu passer inaperçues, et, tandis que les uns se
demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le
capitaine avec curiosité; on avait vu l'accueil plus que froid des
cousins, la poignée de main du frère, et l'on était dérouté. L'entrée du
notaire Rébénacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se
présentèrent, et ce fut bientôt une procession. Alors, le salon
s'emplissant, ceux qui étaient entrés les premiers cédèrent la place aux
derniers, et l'on se répandit dans le jardin où l'on trouvait plus de
liberté, d'ailleurs, pour causer et discuter.
--Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte?
--Pouvait-il ne pas la lui donner?
--Dame! ça dépend du point de vue auquel on se place.
--Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il
est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, dès lors, c'est
bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère; s'il ne
l'est pas, et ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses
devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me paraît encore plus
difficile que la famille de celui à qui onrend un hommage lui refuse la
main.
--Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille?
--Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne.
--Ses cousins l'ont blâmé.
--A cause de la patte blanche.
Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en
enseigner les lois à ceux qui les ignoraient; cela fournit un sujet de
conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du corps.
--Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi?
Ce fut la question que les curieux se posèrent; si la tenue du capitaine
était une affirmation, cette place pouvait en être une autre.
Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule,
au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaça à l'église, sans
que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un
rang plutôt qu'à un autre: les parents occupaient dans le choeur le banc
drapé de noir qui, depuis de longues années, appartenait aux
Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres
assistants.
Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc,
d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vêtements noirs tirait
les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait
devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant
quelques secondes, sa pensée était obsédée par le mot de son cousin:
«aucune ressemblance».
Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de
taille bien prise, bien découplée, élégante, souple; et comme lui aussi
il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit; enfin comme
lui aussi il avait les cheveux noirs; mais, tandis que la barbe de
Gaston était noire et son teint bistré, la barbe du capitaine était
blonde et son teint rosé; c'était cela surtout qui formait entre eux la
différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas
assez forte pour qu'on put affirmer qu'il n'existait entre eux aucune
ressemblance; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on
s'écriât: «C'est son fils!» mais d'un autre côté il n'en était pas assez
loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il ne pouvait y avoir aucune
parenté entre eux; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse,
l'autre était un bel officier; l'un appartenait au type franchement
noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au blond; voilà seulement
ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait
rien; et franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou
démolir une filiation.
Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question
préoccupait Barincq; devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine
au déjeuner qui suivrait la cérémonie? Et s'il trouvait des raisons pour
justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins,
la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus.
Heureusement au cimetière, c'est-à-dire au moment où il fallait se
décider, Rébénacq lui vint en aide:
--Comme la présence du capitaine à votre table serait gênante pour vous,
autant que pour lui peut-être, veux-tu que je l'emmène à la maison? Cela
vous tirera d'embarras.
C'était «nous tirera d'embarras» que le notaire aurait dû dire, car sa
position au milieu de ces héritiers possibles était délicate pour lui
aussi.
Si l'amitié, de même qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter
que l'héritage de Gaston revint à son ancien camarade, d'autre part les
intérêts de son étude voulaient que ce fût au capitaine. Héritier de son
frère, Barincq conserverait sans aucun doute le château et ses terres
pour les transmettre plus tard à sa fille comme bien de famille. Au
contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour
garder le château, et qui même en aurait d'excellentes pour vouloir s'en
débarrasser, le vendrait, et cela entraînerait une série d'actes
fructueux qui, au moment où il pensait à se retirer des affaires,
grossirait bien à propos les produits de son étude. Dans ces conditions,
il importait donc de manoeuvrer assez adroitement entre celui qui
pouvait être l'héritier et celui qui avait tant de chances pour être
légataire, de façon à conserver des relations aussi bonnes avec l'un
qu'avec l'autre; de là son idée d'invitation qui d'une pierre faisait
deux coups: il rendait service à Barincq dans une circonstance délicate;
et en même temps il montrait de la politesse et de la prévenance envers
le capitaine, qui certainement devait être blessé de l'accueil qu'il
avait trouvé auprès de la famille.